Souvenirs alpins

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Ernest Reiss, Baie

Tous les étés en montagne ont une fin, et quand les dernières feuilles sont tombées, vient le temps des longues soirées à la maison. On aime à revoir d' anciennes photos de montagne, à mettre en ordre les dias toujours plus nombreux, à récrire à d' anciens camarades de cordée, et même à s' adon parfois au dolce far niente. Et le regard s' accro alors à un tableau ou à un objet qui nous rappellent la montagne. Chez moi quelques souvenirs ramenés de pays lointains évoquent des événements inoubliables. Ils ne viennent ni des magasins, ni des aéroports; certains me sont parvenus après bien des détours, d' autres sont des cadeaux personnels.

Celui qui a séjourné au Népal ou dans l' un des pays voisins s' est certainement procuré le signe distinctif de ce pays himalayen, le kukri. Ce couteau recourbé d' un genre particulier, j' en ai ramené deux exemplaires de mes deux expéditions dans la région du Khumbu. J' ai fait cadeau à mon frère cadet du premier d' entre eux. C' est un porteur tibétain, l' un des plus originaux de notre colonne, qui l' avait acheté pour moi. L' autre kukri, plus grand et plus orné, est un cadeau personnel de Dawa Thondup, un des plus célèbres « tigres de l' Himalaya » à l' époque de la conquête du Toit du monde. Quand je regarde ce poignard, ma pensée s' envole vers les montagnes du Népal et vers les jours uniques que j' y ai vécus.

Nous avions laissé derrière nous l' Inde, pays de contes de fées à nos yeux d' Occidentaux. De l' avion, nous voyions pour la première fois quel-ques-uns des géants himalayens couverts de neige se profiler derrière les monts de la vallée de Katmandou. Nos rêves anciens prenaient les couleurs de la réalité. Déjà, un monde inconnu s' était ouvert devant nous et, ici, nous croyions pouvoir intervenir plus directement sur le cours des événements. Mais nous, les plus jeunes membres de l' ex pédition, n' avions aucune idée des surprises qui nous étaient réservées.

Sur le haut plateau servant d' aéroport improvisé paissaient un troupeau de chèvres et un taureau tacheté. Est-ce à cause d' eux que le vieux DC-3 se posa un peu trop tard? En tout cas, sans un brusque coup de frein, notre appareil aurait fini sa course dans le fossé latéral et ne s' en serait pas tire sans dommage. Des singes curieux sortirent de la forêt, s' enhardissant à venir guigner nos bagages déjà décharges, puis l' avion lui-même. Avec une précision exemplaire, les vingt porteurs commandés arrivèrent sur les lieux le même jour, venus du lointain Darjeeling.

L'«Orderly » qui m' avait été attribué était un sherpa connu, Dawa Thondup, homme de petite taille aux yeux en amande, portant fièrement son grand couteau à sa ceinture couleur de terre. Cet homme toujours serviable était accompagné de sa fille Domay, gracieuse et fluette créature qui, avec son tablier serre et ses jolis mocassins, semblait une fleur perdue au milieu du cortège de notre expédition. A côté de ce vétéran du Nanga-Parbat, notre Sirdar Tensing Norkay et Ang Tsering appartenaient également à « l' ancienne garde » des sherpas.

Chaque fois qu' une occasion s' offrait, mon « Orderly » sortait aussitôt son immense kukri. Il s' en servait aussi bien pour tailler le crayon du caissier de l' expédition que pour couper des arbustes pendant la longue marche d' approche. Si on recevait de la viande fraîche pour la cuisine, on empruntait le couteau à tout faire de Dawa Thondup.

Ce fut ce petit homme qui attira à nouveau l' at sur lui lorsque nous avons perdu deux porteurs Newari et échappé de justesse à une catastrophe pire encore. Nous étions pris dans une tempête au col de Ghendunga-La, à près de 5000 mètres, après une marche d' approche de quinze jours au pied des géants himalayens. Dawa Thondup, sa fille Domay et moi avons réussi à trouver refuge, après le passage du col balayé par la tempête, sous un immense rocher surplombant.

Quelques porteurs parvinrent aussi à s' y mettre à l' abri. Trempés et grelottant de froid, serrés les uns contre les autres, nous regardions l' ancien « roi des sherpas » qui s' affairait au sol avec son kukri et des restes de charbon de bois. Sa position assise typique, qui reflétait le calme et la détermination asiatiques, ne laissait pas deviner ce qu' il préparait là. Thondup tenait dans ses mains les objets qui complétaient son principal outil: le petit poignard, la pierre à feu et le minuscule sac de cuir qui contenait un bout de mèche. Avec une patience invraisemblable et une grande habileté, il réussit à allumer, à partir d' étincelles minuscules, le morceau de mèche léché par des serpentins de fumée, et, en soufflant dessus sans arrêt, il fit prendre les restes de charbon noircis sur la terre à moitié gelée. Malgré la tempête de neige toujours plus furieuse, un petit feu se mit bientôt à vivre. Ce fut peut-être une action peu efficace, mais c' était un signe de chaleur et de vie dans cet enfer qui menaçait de nous anéantir dans notre marche d' ap vers le plus haut sommet de la Terre.

En me faisant comprendre tant bien que mal, je nommai mon « Orderly » chef de ce camp de fortune, puis je revins seul sur mes pas pour voir dans quel état était notre colonne disloquée. Des tourbillons de neige, des traînées de brouillard... des charges abandonnées dans la neige... le silence.

Ce n' est que deux jours plus tard, quand le soleil reparut, que je revis mon fidèle compagnon. Il portrait une très lourde charge, car la plupart des porteurs avaient abandonné la partie. A sa ceinture pendait toujours l' emblème légendaire du Népal, le kukri. Je pris à nouveau conscience de l' importance du petit feu de charbon de bois qui avait allumé une lueur d' espoir dans la situation désespérée qui était la nôtre.

Près de deux mois plus tard, au cours de cette expédition d' avant l' hiver incroyablement dure, Dawa Thondup, malade et souffrant de gelures, devait renoncer à poursuivre, à une altitude de 7000 mètres, et retourner au camp de base. Durant de nombreux jours, je n' ai plus vu le petit homme au kukri. Lorsque nous avons échappé i Détail du panorama du Titlis de X. Imfeld, Sarnen 2La cabane du Spannort autour de igoo Tiré de: Schweizer Heimatbücher 118Iiig, 1964: « Le livre d' Engelberg » de Félicitas von Reznizek, Engelberg aux tempêtes hivernales de la montagne géante, battus et épuisés, et que nous avons pu, de l' arête SE de l' Everest, regagner le camp de base très rapidement grâce aux nombreux ponts de rondins récemment posés sur les crevasses, nous avons compris à quel point Thondup avait contribué au salut de notre retour. Nous avons essayé de nous réchauffer autour du feu de la cuisine du camp, et à midi, au soleil, il fit même assez chaud pour prendre un bain de pieds. Nous avons ensuite discuté de l' organisation de la longue marche de retour.

Tout seul au milieu d' un puissant unix ers de montagnes, au-dessous du glacier de Khumbu, j' ai commencé à écrire le livre de bord le mes doigts gourds. Je tenais prêts appareil photo et canif pour le cas où je rencontrerais dans cette région le mystérieux Yeti! Je sursautais au moindre bruit et regardais avec méfiance les blocs de rocher bruns de la moraine. Plus tard, mes pensées commencèrent à divaguer sur le thème de la solitude et du départ, si bien que j' avais presque perdu tout espoir de rentrer sain et sauf. La colonne devait être arrivée depuis longtemps sur le pré du couvent de Thyanboche, tandis que j' essayais de rattraper mon retard, avançant avec peine et les pieds enflés. Sur le sentier pierreux, au-dessous du hameau de Melingo, voici que Dawa Thondup courait à ma rencontre! Il croyait qu' il m' était arrivé quelque chose et se sentait coupable. II fut visiblement soulagé en entendant mes explications. Je lui demandai simplement de voir s' il pouvait me trouver un moulin à prières ancien et un beau couteau népalais. Je fus ému de trouver ma tente soigneusement montée et, à l' intérieur, une bougie allumée et du thé chaud. Avant le coucher déjà, Thondup se glissa encore une fois dans la tente. Rayonnant, il me tendit son propre kukri et refusa poliment tout dédommagement. Ce geste me bouleversa d' autant plus que d' habitude tout sherpa est content de compléter son équipement. C' est ainsi que ce cadeau devint pour moi, et de loin, le plus précieux souvenir de l' Himalaya.

Quant à mon ancienne paierie inca. elle pourrait 3 L' intérieur d' une cabane du CAS.

Publié comme carte postale avec la mention: Postkarte - Carte postale Weltpostverein - Union postale universelle Dopisnice - Correspondenzkarte - Levelezo-I.np Karla korespondencyjna - korespondencni listek Briejkaart - Cartoli un /instale finsi card - Brefkort 0 TKPblTOE TIMCLM0 ( russe ) raconter une histoire moins heureuse, mais tout aussi mouvementée. Je l' ai acquise de façon toute prosaïque et commerciale, dans un hôtel luxueux du Pérou. L' hôtelier, avec qui nous étions liés, donnait à des marchands indiens l' occasion de gagner quelques soles dans son immense établissement. Mais les Indiens ignoraient que nous autres andinistes ne disposions que d' un maigre argent de poche! Je tentai cependant de dénicher dans leur petit éventaire un ustensile original de l' épo inca. Un curieux pot arrondi orné de deux figures peintes primitives portant quelques rayures et une brûlure au bas me sembla être la plus belle pièce. Ma bourse souffrit bien un peu de cet achat, mais j' étais bien décidé à défendre mon « joyau » contre tout jugement déprcciateur ou tout risque de casse.

J' avais égaré déjà durant mon séjour à Cuzco mon passeport et mon certificat de vaccination et je n' échappai à une nouvelle incision que grâce à la cloche de midi annonçant la fermeture de l' institut de vaccination. A l' hôtel, notre géologue avait déposé dans mon assiette encore vide le passeport retrouvé et la poterie inca soigneusement emballée, ce qui suscita l' hilarité générale. Je me jurai de prendre mieux garde, à l' avenir, à ces objets précieux. Lorsque, trois semaines plus tard, un farceur me cacha un de mes sacs de voyage, je jugeai la plaisanterie plutôt mauvaise. Mais ce qui arriva à l' escale de Paranquilla me laissa bouche bée: fatigués par une nuit sans sommeil et par le voyage, nous regardions à travers l' air vibrant de chaleur sur l' asphalte de la cour notre Super-Constellation dont on faisait le plein. Tout à coup, une violente détonation couvrit tous les bruits de moteur. Par la trappe de chargement, que le choc avait fait sauter, une foule de bagages dégringolaient jusqu' au sol. Une sueur froide me vint: j' imaginais ma poterie si précieuse volant en éclats dans la mince valise de cuir. Mais un miracle s' était produit, car vingt-quatre heures plus tard, à New-York, je trouvai mon trésor intact enveloppé dans sa moelleuse écharpe d' alpaga. Bientôt la poterie que j' avais baptisée « cruche à ]3 4 10 4Le guide K. Küster d' Engelberg avec une dame, au cours d' une excursion sur glacier ( autour de lyoo ) Pillilo d' archivi, l' an Küster. Bürglen OVV 5Hinler Tierberg ( Susten ) PIk.iu Lisa G.iist-ui-i, Davos Dori 6Emplacement de camp devant la paroi abrupte du .Xuptse ( 7880 m ) boire des Incas » ornait la « galerie des rideaux » de notre salon. Avec son fond arrondi, il lui fallait bien un endroit pareil pour être hors de portée des menottes enfantines. Seul un philodendron, plante verte quej' avais admirée dans la forêt et les jardins du Brésil, lui disputait la place. Puis cette plante devenant vraiment trop envahissante, je dus choisir un autre lieu sûr.

Ce n' est que des mois plus tard qu' un visiteur intéressé par mes expéditions me demanda de lui montrer mes souvenirs. J' eus peine à en croire mes yeux: ma poterie inca avait disparu. Je fus anéanti par cette constatation, mais tâchai de ne pas le laisser paraître. Mes pensées commencèrent à fouiller le passé; mais mes déductions restaient bien en deçà de celles de Sherlok Holmes.

Par un week-end pluvieux où j' étais bien reposé, je découvris enfin la clé du mystère. Je dus admettre hélas! que ma cruche indienne avait été débarrassée par la voirie municipale! Pour le mettre en sûreté, j' avais couché mon trésor sur un tas de papiers bien douillet, les brouillons qui remplissaient ma corbeille à papier, et je l' y avais oublié. C' est probablement mon jeune fils Marc qui reçut la mission de vider cette corbeille.

Je réfléchis à la manière de réparer cette perte. Christel Hauser, guide d' une expédition suisse dans les Andes, fut assez aimable pour chercher pour moi au Pérou un objet approchant. Il ne découvrit certes pas le trésor d' Atahualpa, le dernier Inca, mais il tint sa promesse. Remarquons en passant que l' authenticité de mes poteries péruviennes n' a plus suscité depuis lors de discussions aussi passionnées. Les seize ascensions -toutesdes premières, parfois très difficiles effectuées par notre équipe comptaient en fait bien plus que toutes les poteries de la Terre. Bien des années plus tard, au cours d' une expédition privée dans la Cordillera Blanca, je m' arrêtai avec un ami à l' emplace d' une ancienne colonie indienne dans les dunes de la côte du Pacifique. Là, j' ai failli entrer en possession d' une cruche Inca, cette fois authentique. Parmi d' innombrables ossements et crânes, nous avons trouvé une tête de momie avec tous ses 8 Ancien koukri du S' épal Indiennes de la vallée de Santa ( Pérou ) 9Dans la paroi de l' Agujy Nevada. Au fond: Nevada Santa Cruz ( 6260 m ) 10 Types de vases incas Photos Ernst R.'iss, Bile cheveux. Tandis que je choisissais le meilleur angle de vue pour prendre une photo, mon ami trébucha sur le bord du cratère de sable fraîchement ouvert. Et il découvrit alors... cette poterie authentique de la culture inca disparue, qui aurait évoqué pour moi à son tour toute une montagne de souvenirs...

Traduit de l' allemand par Annclise Rigo

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