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Su Alto

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par E. Gauchat et Marcel Bron Avec i illustration ( 86 ) C' est l' après d' une magnifique journée de juillet. Nous atteignons le sommet de la Cima Ovest di Lavaredo après avoir évolué pendant près de dix heures dans sa terrible face nord.

Cette course est la dernière d' une série effectuée dans le massif. Notre soif d' aventures se tourne alors vers le massif de la Civetta qui réunit quelques-unes des courses les plus belles et les plus difficiles des Dolomites.

Les derniers rayons du soleil lèchent les hautes parois qui dominent le refuge Vazzoler. Dans le petit pré qui l' entoure, nous procédons aux préparatifs d' une course importante. Demain nous tenterons l' itinéraire le plus difficile, paraît-il, des Dolomites: la directissime de la face NW de la Cima Su Alto réussie en 1952 par la cordée Gabriel-Livanos. Par chance ces grimpeurs se trouvent ce soir-là au refuge et nous donnent quelques précieux renseignements. Mais prévoyant un changement imminent du temps, ils nous déconseillent d' attaquer. Effectivement quelques brumes traînent sur les sommets; toutefois, à notre avis, elles ne justifient pas leurs craintes. Et sans plus tarder, l' âme sereine, nous nous enfonçons dans les moelleuses paillasses du dortoir.

Die Alpen - 1955 - Les Alpes11 3 heures: le réveil brutal nous secoue de notre torpeur. Une tasse de café et, sans bruit, dans l' aube naissante, deux ombres titubantes et maladroites disparaissent.

Nous suivons le sentier admirablement tracé qui longe le Val Civetta. Mais Marcel, tenté par le gigantesque pierrier qui s' étend au pied des hautes parois, quitte résolument le chemin. Mal nous en prend, car nous perdons un temps précieux. Cependant tout a une fin, et nous nous trouvons au bas d' un petit couloir, portail du domaine qui sera le nôtre pendant un jour ou deux.

Nous nous élevons rapidement dans un terrain facile, si facile même que devenu méfiant à l' égard de Marcel, je me demande si, cette fois-ci, il ne s' est pas trompé de montagne! Pensée malveillante, car nous nous heurtons bientôt à la première difficulté: une traversée en mauvais rocher vers la droite, sous d' énormes surplombs qui bouchent un important couloir. La corde rouge des grandes entreprises est sortie et notre taille s' orne de quelques mousquetons. A Marcel le rôle ingrat de porter le sac et de dépitonner.

Tout de suite c' est la douche froide, au sens propre du mot. En une courbe parfaite l' eau franchit les sinistres bombements pour se répandre sur le rocher et le grimpeur en un jaillissement d' écume blanche. Mes connaissances du crawl ainsi que deux pitons rouilles me rendent service. Mon héroïque second de cordée, que l' eau froide horripile, serre les dents. Tout à fait réveillés maintenant, blottis et grelottants sur le relais, nous regardons vers le haut. La face très raccourcie par la perspective nous fait moins d' impression que vue de la plaine. Ce bref coup d' œil nous remonte le moral.

Impatients de parvenir à la partie difficile de la face, nous continuons très rapidement par des cheminées parfois très délicates. Brusquement nous débouchons sur un petit boulevard ( œuvre de Gabriel lors de la première ascension ) qui mène à une petite grotte.

Vers le fond, une bouteille vide traîne. Deux noms: Lacedelli et Fransichetti, ainsi qu' un petit écureuil sont gravés dans le mur.

Il est 7 h. 30 et nous sommes au premier bivouac de la cordée française. Au pied maintenant de cette muraille presque sans défaut, un enthousiasme bien légitime nous envahit. Au-dessus commencent les grosses difficultés, difficultés qui ne se termineront d' ailleurs qu' au sommet.

Toute la quincaillerie est sortie. Notre gamme de pitons est très complète. Le plus petit as de cœur voisine avec la plus longue broche. Hérissés de tous ces « clous », un peu gênés par ce matériel qui nous alourdit, nous attaquons le grand dièdre jaune, premier acte de ce festival du sixième degré.

Une ligne de vieux pitons rouilles nous indique la voie de nos prédécesseurs. Après deux longueurs de corde rapidement gravies les « clous » s' espacent puis disparaissent. J' entreprends alors au marteau un solo endiablé qui résonne dans l' air calme du matin. L' escalade artificielle alterne avec de beaux passages d' escalade libre qui m' obligent à m' employer à fond. Les doigts griffent, les pieds dérapent et l'on peut dire dans le jargon des grimpeurs que « ça gratonne! ».

Je m' arrête un instant pour me reposer. Aussitôt mon second questionne: « Çà fait? » Nous sommes tendus, anxieux, tel un général lors de sa première bataille. Cette anxiété, cette inquiétude est plus intense encore lorsque nous sommes au repos: comment se présentera la suite de notre itinéraire...

Un dialogue monotone, mais nécessaire s' établit:

— Tire la droite, lâche la gauche.

— Lâche la gauche!

— Hein?

— La gôôôôôôche!

— J' la tire ou j' la lâche?

— Mais... lâche-la !!

Petits malentendus d' ailleurs bien naturels si l'on tient compte de l' inconfort des relais dont certains se passent sur étriers.

Un grand toit nous barre la route. Sagement nous l' évitons par le mur surplombant de droite. Les cordes « crochent » et j' ai grand' peine à gagner un petit replat qui précède de vagues cheminées surplombantes. C' est apparemment la seule voie possible. Elle mène à une vire spacieuse. Si le grimpeur est désireux de passer une bonne nuit, il la suit, descend de quelques mètres et se trouve alors sur une confortable plateforme, tel une oasis perdue dans cette immense face.

L' heure peu avancée nous invite à un petit repos. Nous humectons nos gorges desséchées et grignotons quelques friandises. Négligeant la sieste, je repars.

La fissure au-dessus de moi est rébarbative. Marcel me rassure. D' après lui il ne faut que deux « clous ». Ne me sentant vraiment pas chaud pour gravir ce passage de douze mètres en escalade libre, je pitonne. Goguenard, mon second me lance:

« Déjà sept pitons, Eric... » Pour sortir je dois employer deux coins de bois. Ils sont trop gros et ne se plantent que de quelques centimètres. L' un d' eux s' affaisse légèrement sous mon poids. Je quitte rapidement ce point d' appui précaire et me rétablis dans le couloir terminal. Dans le passage, maintenant, Marcel ne plaisante plus et trouve même les pitons fort espacés.

Nous inversons les rôles et Marcel passe devant. Une longueur de corde est vite enlevée dans un couloir au rocher très mauvais. Mais bientôt un surplomb qui a l' air vraiment rébarbatif freine notre élan. Mon leader s' y emploie. Soutenu par un « clou » douteux, il essaie de progresser. Mais à chaque coup de marteau, des blocs se déchaussent trois ou quatre mètres au-dessus de lui et s' évanouissent sans bruit dans le vidé qui bée sous nos pieds... Il parvient néanmoins à placer un piton mais bien fragile, et très timidement avec des mouvements d' une douceur que je ne lui avais jamais connue, il sort du passage.

Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit-on. Les pitons s' arrachent sans aucune peine, simplifiant singulièrement mon rôle de second de cordée.

Enfin nous rejoignons le couloir et reprenons une allure plus rapide. De courts surplombs sont franchis, les « clous » tiennent toujours aussi mal.

Marcel s' arrête. Un bombement le repousse. Il hésite, essaie puis revient à son point de départ.

« C' est trop cher, ça ne doit pas être là! » Sans plus attendre, assuré par deux pitons, il redescend, traverse franchement à droite. Je le perds de vue, mais je l' entends bientôt crier sa satisfaction. Un vieux piton rouillé lui indique qu' il est sur le bon chemin. Puis il se lance dans une grande explication pour me faire récupérer les deux mousquetons laissés sous ie bombement. D' après lui, en tirant sur la corde tout devrait venir, les « clous » n' étaient pas solides; mais plusieurs essais infructueux nous prouvent le contraire, et je dois moi aussi faire ce détour inutile.

Nous sommes à nouveau sous un petit surplomb, le dernier d' après notre « topo ». Il n' est pas très méchant, et déjà Marcel, debout sur l' unique piton, s' apprête à sortir. D se rétablit, mais dans ce mouvement la traction se relâche sur le « clou » qui, estimant avoir rempli tout son rôle, glisse le long de la corde et me rejoint dans un cliquetis joyeux.

Nous sommes très fatigués. Nos bras sont lourds. Nous voudrions nous arrêter, trouver un replat pour nous étendre. En regardant vers le haut, de belles terrasses semblent nous offrir l' hospitalité. Mais ce n' est qu' une illusion, et de vagues vires de caillasses inclinées se succèdent les unes après les autres.

Une traversée, puis une cheminée. Des pitons la jalonnent. Marcel ne les voit pas. Il est pressé. Un mauvais bivouac ne le tente pas. Par une courte dalle, nous nous échappons de cette cheminée et brutalement, sans transition, nous évoluons sur une pente douce, presque plate. Nous sommes sortis. Le sommet est là à quelques mètres, encore illuminé par le soleil très bas sur l' horizon.

Serrement de mains traditionnel, mais aussi échange de regards dans lesquels passent en éclair confiance et amitié...

Et dans la nuit étoilée, entourés des géants des Dolomites, deux grands gamins hurlent d' une voix joyeuse:

« Demain j ai vingt ans, C' est un âge épatant... »

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