Täschhorn, arête du Diable

A un compagnon de cordée qui m' a permis, il y a bien longtemps, de transformer un rive en une réalité merveilleuse.

Marcelle £appelli-Durieu, Fribourg

Notre cœur bat de joie lorsque nous prenons la route, puis le sentier qui mène à la cabane de Täsch; les regards ne cherchent que les coins de ciel bleu, là-bas, dans la vallée qui s' ouvre devant nous, et nous tournons résolument le dos aux orages qui s' accumulent derrière le Cervin.

Pureté inouïe de cette fin d' après du début de septembre, solitude parfaite, légèreté de l' air, tout nous semble merveilleux et de bon augure. Nous croisons le gardien de la cabane sur les derniers lacets et nous savourons à l' avance l' idée d' être seuls au refuge et de voir, en toute tranquillité, le soir descendre sur les sommets. Plaisir de pénétrer dans la cuisine accueillante, de s' y installer, de répandre les provisions sur le buffet, d' en crépiter les premières bûches dans le four- neau, de monter aérer notre dortoir, et de voir, de sa lucarne, le soleil couchant rosir les montagnes. Comment dire le bonheur simple et complet qui nous habite? Toute parole est superflue... Pendant que la soupe mijote, nous ressortons le livre de cabane où nous avions inscrit notre première tentative, il y a quatre semaines. Cette fois-ci, nous sommes sûrs, et nous sourions, heureux, en inscrivant notre itinéraire du lendemain: Täsch- horn, par l' arête du Diable.

L' arête du Diable, combien de fois l' ai admi- rée, ai-je désiré la gravir, alors que, revenant du village vers mon chalet, je tournais la tête, non plus vers le Cervin, mais vers la vallée. Mes regards restaient accrochés à cette arête longue, élégante, où les reflets du soleil couchant s' attar daient, rosissant somptueusement, vers le soir, son arête faîtière.

Gottlieb, mon guide, qui vient de sortir pour prendre l' air, rentre en m' annonçant deux cor- dées. Un peu plus tard, alors que nous savourons notre repas du soir, les autres guides s' affairent, maladroits parfois, autour du fourneau, et leurs talents très relatifs de cuisiniers nous font doucement sourire.

Paix du soir que rien ne vient altérer. Sommeil bienfaisant.

Enchantement, au petit matin, de découvrir un ciel dégagé; le thé brûlant nous réchauffe; déjeuner frugal, tout est prêt. Lanterne allumée, nous quittons la cabane vers 2 h 30, par une nuit piquée d' étoiles, mais sans lune. Le sentier est bon qu' au col, ensuite c' est le jeu d' équilibre, sous la lueur dansante de la bougie, sur des roches plus ou moins stables que nous devons traverser avant de trouver la moraine. Toujours dans la nuit, nous atteignons le pied de l' arête du Diable et, vers 5 heures, nous attendons le lever du jour pour attaquer le couloir vertigineux et glacé qui nous conduira à l' arête. Horriblement ingrats et fatigants, ces couloirs recouverts de glace et de graviers, on les pierres roulent, mais nous savons que, plus haut, l' arête nous attend. La roche, peu à peu, devient moins mauvaise, moins friable; pourtant, nous devrons, jusqu' au dernier gendarme, prêter une attention extrême aux prises qui ne sont solides qu' à première vue.

L' aube est là, exquise lumière. Bientôt, le soleil rosira le Mont Rose et le Cervin. Bientôt, aussi, nous serons sur l' arête aérienne, sauvage, déchiquetée, d' un charme si changeant qu' il en est presque indescriptible: alternance de passages rocheux à crêtes aiguës, on les mains s' accrochent et on le corps, arc-bouté, tient en équilibre par pression sur les orteils — perception intense et grisante du vide, de la fuite des pentes glacées - et de fines arêtes de neige on le « vibram » s' enfonce avec une extrême précaution, petits gendarmes à varappe délicate. Autour de nous, la solitude divine, la pureté dans son absolu, tandis que j' éprouve une joie surhumaine: joie d' être enfin sur cette arête tant convoitée et qui se révèle encore plus sauvage et plus intéressante que je ne l' avais jamais espéré; joie d' être seuls en haute montagne, livrés à nos seules forces et volontés; impression de pénétrer dans un monde de beauté et de pureté qui ne me sera désormais plus étranger, mais au contraire absolument nécessaire, plaisir complet des yeux!

Comment oser comparer l' alpinisme à un sport quelconqueL' alpinisme est une vocation qui apporte à l' être humain désireux d' affronter ce monde âpre et dur des joies si élevées et absolues, une telle nourriture spirituelle, qu' il ne pourra plus s' en passer. Cela deviendra une de ses raisons de vivre.

Longue, très longue arête, mais on nous nous élevons avec un plaisir extrême: notre corps est maintenant si bien entraîné, nos orteils et nos doigts si sûrs sur les moindres saillies. Nous parvenons au pied du dernier grand éperon que nous admirons en connaisseurs: un beau jet d' au moins 50 mètres; un début un peu surplombant. Une masse qui obstrue le ciel devant nos yeux. Gottlieb laisse son sac trop lourd pour le premier passage délicat et s' élève sur les prises fragiles. J' apprécie, une fois de plus, sa belle assurance, son calme, sa prudence, et remercie la Providence de m' avoir donne ce guide intelligent, sûr et loyal, ce parfait compagnon de cordée. J' attends, en pleine quiétude; le soleil m' atteint à peine dans l' ombre de cette grande paroi rocheuse. Un long moment s' écoule... un bout de corde s' abat à mes pieds. Je la noue au sac qui passe avec quelque difficulté et rejoint son propriétaire. Mais mon guide poursuit plus haut, et je ressens alors l' étrange impression de solitude du second de cordée qui ne voit plus son compagnon et qui n' a la perception de son existence que par les brefs soubresauts que sa progression donne à la corde. Instants captivants, inoubliables... Le ciel est si bleu, mon esprit si détendu. Mon regard erre, ravi, sur les sommets, les vallées qui fuient si bas, puis revient émerveillé, sur l' arête déjà parcourue et qui apparaît, de là, absolument vertigineuse, totalement sauvage et inviolable.

Un appel à peine audible et, avec joie, je cherche ma voie sur ce ressaut dont l' ascension m' exalte: passages délicats, difficiles, d' autant plus difficiles que la roche est peu sûre, mais un élan irrésistible me pousse et me donne des forces nouvelles. Réunis au sommet du ressaut, nous échangeons, mon guide et moi, un regard plein de contentement, et je lui dis ma gratitude de m' avoir ouvert la voie sur ce gendarme que quelques alpinistes contournent. J' ai presque envie de crier ma joie, mais la majesté ambiante me l' inter et puis, ce que je ressens est trop intense, touche trop à mon âme, pour que je puisse parler. Pensée émue vers les êtres chers laissés à Zermatt; nous savons qu' ils essaient de suivre notre progression à la jumelle.

Nous sommes sur l' arête de neige, qui est parfai- tement belle, effilée et aiguë. Vue de Zermatt, elle semble une flèche à l' assaut du ciel. Nous la trouvons maintenant interminable, pénible et raide. Un pas, deux pas... le piolet s' enfonce profondément, je respire péniblement, je pense confusément à tous ceux de l' Himalaya et me moque de mon souffle court, alors que nous ne sommes pour l' instant qu' à 4300 mètres peut-être. Passages délicats, raides et verglacés, recouverts d' une fine neige poudreuse, où le corps, penché en avant, cherche à conserver un équilibre parfois précaire. Les heures ont coulé... Plus tard, la perception du temps, du déclin du jour, prendra une tout autre signification... Le Dôme apparaît si proche, mais ici, tout paraît proche, sauf le sommet qui, lui, semble fuir devant nous... Au-dessous du vieux signal de bois, nous nous asseyons contre les rochers chauds, ravis mais encore tendus par l' effort. Peu de paroles, mais quelle allégresse dans nos yeux! Nous sommes au Paradis... De nouveau, mais ensemble cette fois-ci, nos regards, émerveillés, parcourent l' arête que nous avons gravie, et nos cœurs éclatent de fierté.

Nous suivons des yeux l' arête des Mischabel, trop enneigée pour que nous songions à la descendre, et, en face, la longue et combien belle arête nord du Weisshorn, puis le Cervin, dans le lointain, qui a perdu beaucoup de sa majesté. Le ciel est un immense couvercle d' un bleu dur, dominant les crêtes neigeuses, mais au-dessous plane une mer de brouillard qui nous laisse songeurs. Il est 13 h 15. Nous nous restaurons très légèrement; nos gorges desséchées apprécient la saveur du thé. Nous prenons quelques photos. Gottlieb fixe nos crampons, les minutes fuient, inexorables... Le monde que nous allons affronter maintenant est totalement différent. Pendant de longues heures, nous ne verrons que des pentes de glace et de neige. La descente, extrêmement raide, commence: premières difficultés techniques à adapter son corps, ses jambes, à ces pentes glacées et vertigineuses. Le talon s' enfonce profondément dans la neige, le piolet se révèle un instrument de la plus grande nécessité.

En parvenant au sommet, nous avions atteint un but convoité depuis des mois, et en nous élevant tout au long de cette merveilleuse arête, nous avons vécu, grâce à cette pureté et cette atmosphère irréelle propre à la haute montagne, dans un état de légère euphorie. Le sommet foulé, et l' ivresse de la victoire passée, nous prenons conscience du chemin à parcourir encore jusqu' à la vallée.

L' arête des Mischabel étant impraticable, nous devons descendre par les glaciers: c' est la seule voie qui nous permettra de rejoindre plus tard la cabane du Dôme et, de là, Randa, dans la vallée. Nous revenons tout d' abord sur les traces de notre ascension, mais, rapidement, nous obliquons à droite, laissant l' arête du Diable à gauche. A peine entrevoyons-nous les pentes de neige fuyant sous nos pieds que, brusquement, nous sommes enveloppés d' un brouillard opaque. Silencieux, conscients du danger, nous nous regardons, désolés. Trop belle l' ascension sur l' arête, trop pur le ciel ce matin, trop facile notre victoire! Là-haut, nous nous étions crus, pour un instant, à l' instar des dieux. Maintenant, nous nous sentons très humbles et impuissants en face des mystères de la montagne. Sous les lunettes solaires, les yeux scrutent, intensément, douloureusement, l' horizon immédiat. Le regard s' attarde sur une crête bleuâtre à quelques mètres au-dessous, limite de notre visibilité: un surplomb... nous le contournons. Ainsi, pendant des heures qui me paraîtront interminables, éternelles, nous descendrons le long ou au travers de ces pentes vertigineuses, à l' aveuglette, les yeux fixes, le corps en alerte, attentifs uniquement à éviter les profondes crevasses, gouffres pourtant d' une beauté fascinante, et les surplombs de glace qui ne se révèlent à nous qu' au dernier moment. Atmosphère tendue, épuisante... De très brèves et très légères trouées dans le brouillard permettent parfois à mon guide de s' orienter un peu, puis c' est à nouveau l' opacité, l' irréalité, les mirages que crée le brouillard à cette altitude. Certaines pentes sont si raides que l' esprit doit perdre la notion de la profondeur pour que le corps ose s' y lancer. D' autres sont si verglacées sous la légère couche de neige qu' il faut un grand courage pour s' y aventurer, en prenant un appui ferme et totalement confiant sur le piolet planté profondément dans la glace. Cher piolet, dans mon for intérieur, combien de fois n' ai pas béni ton aide lors de cette interminable descente! Mon compagnon et moi sommes tous les deux très concentrés; nous pestons contre ce détestable brouillard, mais nous savons que nous nous en tirerons. Je m' émerveille, à chaque danger écarté, de la perspicacité, de l' instinct sûr de mon guide. Une éclaircie, une vraie cette fois, lui permet de s' orienter et bientôt, enfonçant profondément dans la neige, le brouillard s' étant un peu dissipé, il nous est possible de voir, derrière nous, audessus de nous, le monde glaciaire sauvage, inhumain, d' où nous venons, et nous frémissons intérieurement à la vue des surplombs vertigineux, des séracs gigantesques, des crevasses bleutées frôlées dans le brouillard...

Fatigue intense de la traversée monotone qui nous amènera enfin au pied de l' arête rocheuse que nous devrons escalader pour rejoindre plus tard la cabane du Dôme.

Joie de sentir de nouveau le rocher, de s' élever, malgré un corps engourdi par les longues heures de neige, d' une prise à l' autre, de retrouver la cadence de la varappe. Les bourdonnements d' oreille, la migraine s' envolent dans la joie de grimper et, au faîte, nous suivons un moment l' arête en nous exprimant mutuellement notre ravissement toujours nouveau au contact du rocher. De courte durée, notre bonheur, car des pentes de neige plus vertigineuses que jamais, et de longs glaciers nous attendent encore avant de rejoindre la moraine caillouteuse, désordonnée, ingrate, que nous devrons suivre jusqu' à la cabane du Dôme.

Il est g h 15 lorsque nous atteignons le refuge, où il n' est pas question de nous attarder. Aucun thé bouillant ne viendra donc nous réconforter, car nous sommes dominés par l' idée d' arriver à la vallée le plus tôt possible pour rassurer les nôtres.

De Zermatt, ils ont dû voir les nuages envelopper le Täschhorn, et l' inquiétude doit les ronger de nous savoir encore en montagne... Nous avalons un peu d' eau fraîche réchauffée d' absinthe, quelques fruits secs, et repartons, dévalant le sentier et glissant, comme des chats, au bas des rochers; la nuit descend doucement; Gottlieb allume la courte bougie rescapée du matin. Cette minable chandelle prendra bientôt pour moi une importance capitale. Le sentier est tout en lacets aigus et la lanterne sautille suivant la cadence ultrarapide de mon compagnon qui court littéralement devant moi. Derrière, je suis avec peine; le moindre caillou prend des proportions gigantesques. Par moments, je n' y vois goutte. Toute en sueur, je serre les dents, me réconforte et prie Dieu de me donner encore un peu de forces, mais, lorsque Gottlieb me parle de la beauté de la forêt que nous traversons, je ne trouve qu' un filet de voix pour lui répondre. Mes yeux n' en peuvent plus de scruter la nuit. Pas de lune, pas d' étoiles, la forêt, l' obscu la plus dense, et nous dévalant ce sentier à la lueur de plus en plus infime de la lanterne. Je scrute anxieusement cette bougie: je la vois diminuer, et je pense, l' esprit complètement embrumé, aux allumettes que nous possédons. Comme en un rêve, je songe à dire à mon compagnon que je n' en puis plus: désir de me laisser tomber au bord du chemin et de m' anéantir dans un merveilleux sommeil. Mais je ne dis rien... Les petites lumières du village me semblent si cruellement lointaines. Je me jure solennellement de ne jamais plus fouler, ni dans un sens, ni dans l' autre, cet atroce sentier, et, sans savoir comment, nous arrivons aux abords du village, la bougie à son dernier souffle. Une fontaine... Nous nous aspergeons d' eau froide. Je retiens une envie irrésistible de pleurer, de m' apitoyer sur moi-même. Impression fugitive de fierté d' avoir tenu le coup, de n' avoir pas laissé mon compagnon continuer seul son chemin, d' avoir terminé ensemble la superbe aventure... La tête me tourne... il me semble m' être raccourcie de plusieurs centimètres, tant mes jambes plient sous moi, mais une ivresse, un monde de bonheur, de réussite, de sensations, nous habite. Cela nous rend muets...

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