Un 6000 disputé: le Salcantay (Andes du Pérou)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 4 illustrations ( 60-63Par Bernard Pierre

( Paris ) Le Salcantay, roi de la Cordillera de Vilcabamba, chaîne de 120 kilomètres de long sur 50 de large, située au sud du Pérou, au nord-ouest de la fameuse cité de Cuzco, ancienne capitale de l' empire Inca, était en 1952, avec ses 6300 mètres, le point de mire de quatre expéditions! Deux Suisses de Lima, Félix Marx et Markus Broennimann, avaient conçu le projet de gravir la fameuse montagne, imités en cela par une équipe cosmopolite composée de l' Autrichien Rebitsch, du Suédois Bollinder qu' accompagnait sa femme d' origine suisse et de deux Italiens, le géologue Parodi et l' extraordinaire signor Ghiglione, un jeune homme... de 73 ans qui a trouvé dans la pratique de l' alpinisme son sérum de Bogomoletz. Ce plus de 6000 tentait encore six Américains du Nord et trois Français: Mme Claude Kogan, le Dr Jean Guillemin et moi-même.

A vrai dire, la lutte devait bientôt se circonscrire entre deux formations: d' une part la cordée Félix Marx et Markus Brœnnimann, et d' autre part une équipe franco-américaine. En effet les compagnons de Ghiglione allaient abandonner leur projet primitif et s' attaquer à d' autres objectifs, tandis que les deux groupes américains et français joignaient leurs forces, réalisant une idée qui m' était chère. Ainsi naquit la première expédition franco-américaine.

Le mariage par correspondance est, certes, un coup de poker. Le nôtre a été très heureux puisqu' en fin de compte, le 5 août 1952, après un siège de vingt-trois jours, deux cordées américaines et une cordée française atteignirent le sommet de ce Salcantay dont les Indiens du pays font un dieu à la réputation qui n' est pas précisément débonnaire, car ils l' appellent « le Sauvage des Sauvages ».

Cuzco... Juin C' est à Cuzco, à la fin de juin, que vont se rencontrer, venant de France et des quatre coins des USA, six Yankees, deux Français et une Française. Leur point de convergence s' appelle Salcantay.

Nos amis américains - de chics garçons - il faut tout de suite que je vous les présente. George I. Bell, 27 ans, est un savant qui désintègre les atomes à Los Alamos dans le New Mexico, et Austen F. Riggs est un biologiste à Harvard dans le Massachussetts. Tous deux sont venus des Etats-Unis à bord d' un Piper-Cup de 125 HP qui servira d' ailleurs aux reconnaissances. John C. O. Berlin, avocat de 38 ans, pratique à Cleveland dans FOhio. Fred D. Ayres, 43 ans, enseigne la physique et la chimie à Portland dans l' Oregon, et Graham W. V. Matthews, 31 ans, la géographie à West Newton dans le Massachusetts. Le benjamin de la troupe est David Michaël Junior, 25 ans... professeur de peinture à Athénien Géorgie. Riggs et O. Berlin nous quitteront malheureusement trop tôt, obligés de regagner les USA. Côté français, les présentations seront forcément plus brèves. Mes compagnons sont Claude Kogan et Jean Guillemin. Mme Claude Kogan, 32 ans, membre de l' expédition franco-belge aux Andes 1951, est cette petite - 1 mètre 50, 47 kilogrammes - mais grande alpiniste que l'on connaît. Son dernier exploit? Elle a conduit précisément l' année dernière une cordée féminine au sommet du Quitaraju, un 6000 de la Cordillera Blanca. Jean Guillemin, 38 ans, était le « toubib » de cette même expédition franco-belge; le voilà maintenant docteur de la franco-américaine de 1952.

Nous formerons une équipe unie, merveilleusement soudée, qui ne connaîtra jamais un différend. Et chacun emportera de cette expédition le souvenir d' une amitié irréductible, sans cassis ni tournant dangereux!

Aussitôt arrivés à Cuzco, nous n' avons qu' un seul but: en repartir au plus vite, car des rumeurs circulent: « Les Suisses sont au Salcantay! » Ce Salcantay pour lequel nous avons fait tant de milliers de kilomètres, va-t-il nous être ravi de justesse?

Après avoir gagné, par la route, Limatambo, située à 2700 m. d' altitude, à 35 kilomètres au sud du Salcantay, nous entamons la longue montée qui nous conduira au pied de la face nord-est du « Sauvage des Sauvages » choisie pour voie d' ascension. Ce lent cheminement sur les sentiers des Andes du Pérou, au son de la musique inca que prodiguent les « quenas » des « muchachos », nous fera mieux communier avec les beautés d' une région que Arnold Heim appelait dans son livre admirable le pays des merveilles. Nous nous souviendrons toujours des collines aux tons violets qui contrastent avec le vert des prairies, des petites fermes accrochées à la terre rougeâtre, des taches blondes du mais et de la canne à sucre, de ces feux d' herbes sèches qui dévorent les pentes abruptes, des Indiens aux mollets extraordinairement musclés qui trottinent, le « choyo » sur la tête, drapés dans leurs ponchos, de ces femmes qui portent dans le dos le dernier-né et qui filent tout en marchant, pour ne pas perdre de temps, la laine de lama ou de vigogne!

Partis le 29 juin de Limatambo, nous n' établirons notre camp de base que le 13 juillet, car de violentes chutes de neige rendront impossible le franchissement, à la caravane de quarante-cinq bêtes, de deux cols situés à près de 4500 m. Bloqués plusieurs jours à Ccollppa, village d' Indiens perché à 4000 m ., c' est là que surgira, en préambule à notre aventure, la plus singulière histoire à coup sûr de nos carrières d' alpiniste. Par un hasard vraiment extraordinaire, nous rencontrerons le 30 juin Félix Marx qui assurera avoir atteint le sommet du Salcantay en compagnie de Markus Brœnnimann!

Nous sommes tous réunis sous une hutte en train de nous réchauffer et de nous restaurer, de retour d' une reconnaissance sans espoir au premier col. Un arriero passe la tête par la porte pour nous dire: « El Suizo, el Suizo, el es aqui !» ( Le Suisse, le Suisse, il est ici !) Aussitôt pénètre dans la cabane un homme barbu paraissant la quarantaine, le chef recouvert d' un bonnet de laine. Blouson, culotte et chaussures d' escalade lui donnent l' aspect caractéristique du montagnard. Il paraît avoir souffert; ses traits sont tirés et ses yeux sont enfoncés dans les orbites.

« Je suis Marx », fait-il en anglais. Brèves présentations. « Je parle français aussi », déclare-t-il.

Il s' assied entre Claude Kogan et moi. Un temps de silence. Nous devinons tous qu' un coup de théâtre va se produire.

« Eh bien, oui, j' ai fait le Salcantay... et j' en ai la preuve », dit-il en montrant l' appareil de photo qui pend à son cou. « Nous l' avons échappé belle; depuis notre retour au camp, c'est-à-dire depuis vendredi, il est tombé 1 mètre 50 de neige. » Revenus de notre mauvais rêve, nous reprenons nos esprits. Nous sommes choqués par les premières paroles de Félix Marx: « J' ai fait le Salcantay... » « Mais vous n' étiez pas seul? » lui demandons-nous.

- Oh non!... j' étais avec un compatriote, Markus Brœnnimann; c' est lui qui portait le sac. » Cette phrase, débitée d' un ton hautain et quelque peu dédaigneux comme si Brœnnimann n' était qu' un porteur, nous déplaît. Et puis, le fait de dire aussi: « J' ai des preuves », fait une fâcheuse impression. Dans nos milieux alpins, la parole n' a pas la valeur d' un chèque? Je me tourne vers nos amis américains pour leur traduire les paroles de Félix Marx. A voir mon visage et celui de Claude, ils ont compris ce qui se passait.

On réclame alors à l' alpiniste de plus amples détails. Et celui-ci de narrer son ascension: « Le 22 juin, nous avons quitté notre camp de base établi au pied de l' arête est, à 4800 m. d' altitude, pour construire un igloo à l' altitude 5250, où nous avons passé la nuit. Le lendemain, nous avons fait une reconnaissance. Nous avons d' abord été tentés de suivre intégralement l' arête est, mais elle s' est avérée trop dangereuse. Alors nous avons cherché notre voie dans la face nord-est. Les porteurs nous ont lâchés. Aussi notre progression a-t-elle été très longue. C' est pourquoi, cette nuit-là, nous n' avons pu établir un camp II que 400 mètres plus haut, soit à 5650 mètres. Le mardi 24 a été consacré à des reconnaissances. Nous avons passé une nouvelle nuit, très dure, avec -15 degrés au camp II. Le lendemain, nous avons repris notre ascension et le soir nous bivouaquions à 6050 m. Le jeudi 26 juin, à 6 heures, nous avons repris notre route et, malgré les difficultés de l' ascension, nous avons atteint à 12 heures le « sommet » où nous avons planté le drapeau péruvien.

- Et la descente, l' interrogeons, comment s' est elle effectuée?

- Nous avons rejoint notre dernier bivouac ( 6050 ) vers 5 heures, mais il n' était pas possible de passer une nuit là, faute de nourriture et de combustible. Il nous fallait regagner le camp II, à 5650, où nous avions des provisions. C' est alors que, entre 5900 et 5800, Brœnnimann a fait une terrible chute, au cours de laquelle il a perdu un gant et son piolet. J' ai cru qu' il s' était tué. » Nous l' interrompons: « Mais la corde ne l' a pas retenu?»Non, je l' avais désencordé.

- Mais pourquoi?

Marx élude la question et enchaîne: « Après sa chute, Markus a retrouvé les traces qui lui ont permis de rejoindre le camp II ( 5650 ). Moi, j' ai passé une nouvelle nuit à la belle étoile et le lendemain, nous nous sommes retrouvés au camp II pour manger notre dernière tablette d' Ovo où est Brœnnimann? » lui demandons-nous.

Marx paraît embarrassé et, après un moment de réflexion, il nous dit: « Nous sommes redescendus au camp I, à l' igloo, où la femme de Brœnnimann et les porteurs l' attendaient. A l' heure actuelle, je pense qu' ils sont au camp de base, à 4800 m ., l' altitude du Mont Blanc. Brœnnimann est resté là-haut pour étudier le glacier. C' est un jeune ingénieur de 26 ans qui explore la région au point de vue géographique et minier. Il souffre de sa chute et de gelures aux pieds.»Alors vous avez laissé là votre ami accidenté, sa femme et les deux porteurs sous la tempête de neige?

- C' est la raison pour laquelle je descends à Limatambo où je trouverai du secours, des mules et du ravitaillement.

- Mais, depuis vendredi, date à laquelle vous avez quitté Brœnnimann, il s' est passé bien des jours. » ( Nous sommes lundi en fin d' après. ) Félix Marx fait le sourd. Il ne répond pas à la question et change de sujet.

« Le Salcantay, dit-il, est plus élevé qu' on ne le pense: 6415 m ., altimètre corrigé. C' est une course qui me rappelle la « Sentinelle Rouge » au Mont Blanc.

- Vous avez fait beaucoup de montagne? lui demandons-nous.

- Oh oui, répond-il. Je ne suis au Pérou que depuis deux ans. J' ai gravi tous les 4000 de l' Europe.

Je suis heureux d' avoir réussi cette ascension. Pour moi, c' est une excellente publicité. Je vais pouvoir maintenant emmener des clients' au Salcantay. » Il réfléchit un instant... « Je demanderai 20000 soles ( le sol: 25 centimes suisses environ ), tous frais payés. » Et il ajoute: « Si vous voulez, je vous emmène pour effectuer la .seconde ». Nous répondons avec une unanimité parfaite: « Non merci, l' expédition s' efforcera de trouver le chemin elle-même. » Nous aurions voulu poser d' autres questions à Félix Marx car sa version de l' aventure et des incidents semble enveloppée d' un certain mystère; mais il se lève en s' excusant: « Il faut que je rejoigne ce soir Limatambo. » En effet, il est grand temps! Marx nous remercie de lui avoir fait partager notre repas et prend congé des membres de l' expédition franco-améri-caine qui, plus que jamais, sont bien décidés à s' attaquer au Salcantay.

Les Suisses ont sans doute touché la crête sommitale - exploit en lui-même peu commun et digne de toute notre admiration, car ils n' étaient que deux. Mais notre intuition nous dit secrètement que le sommet du Salcantay est encore vierge.

Pendant des jours, nous ruminons les paroles de Marx, puis un beau matin, le 8 juillet, un soleil radieux chasse, comme un magistral coup de vent, tous nos soucis. Au diable Marx, ses pompes et ses œuvres. La caravane quitte le village, passe un premier col situé à 4400 m ., puis établit un camp provisoire au pied de la face sud du Salcantay, dans la pampa Sisay.

C' est là que le géant nous apparaît pour la première fois dans toute sa splendeur. Il dresse les deux mille mètres de sa face sud striée de couloirs effrayants; de son faîte partent en demi-cercle deux immenses arêtes aux corniches monstrueuses. Une mer de séracs défend la base de la montagne. Deux grandes moraines qui retenaient autrefois un lac glaciaire rejoignent le plateau.

Grandeur et puissance du Salcantay...

Nous ne sommes pas encore au terme de notre marche d' approche. II faut ensuite, pendant trois jours, à coups de pelles et piolets, faire un chemin sur 500 mètres de dénivellation pour permettre à la caravane de franchir le second col situé à 4550 qui nous livrera enfin la voie du camp de base, établi le 13 juillet à l' altitude 4400.

C' est une bien timide chaleur que nous réserve le 14 juillet, jour de fête pour les trois Français, l' astre que les Incas adoraient comme un dieu. Dans les journées qui suivront, nous connaîtrons plus souvent le froid, le vent et les tempêtes de neige qu' un soleil éclatant. Avec bien des difficultés et malgré les défaillances de nos porteurs, nous parviendrons cependant à établir le camp I à 4900, le 19 juillet, et le camp II à 5400, le 22 juillet.

Alors s' ébauche une série de tentatives malheureuses.

23 juillet: premier échec. Deux cordées Bell-Ayres et C. Kogan-B. Pierre atteignent à peine la cote 5600. La tempête se fait plus violente et les chutes de neige obligent à évacuer les deux camps pour se replier sur camp de base.

29 juillet: Seconde tentative, second échec. Trois cordées: Bell-Ayres, Matthews-Michaël et C. Kogan-B. Pierre, réussissent à grignoter à peine 100 mètres de plus sur cette montagne où déjà sont taillées des centaines de marches et posés des centaines de mètres de corde fixe. La tempête une fois de plus nous oblige à la retraite. Bell et Ayres demeurent cependant au camp I, tandis que les deux autres cordées regagnent le camp de base.

Les jours s' écoulent monotones sous la neige, dans le froid et le brouillard. Le Salcantay que nous avons vite baptisé la Mère des Nuages, restera-t-il invaincu?

3 août: Deux cordées: Matthews-Michaël et C. Kogan-B. Pierre, rejoignent au camp II Bell et Ayres qui, le jour précédent, ont taillé de nouvelles marches, posé de nouvelles cordes fixes jusque sous l' arête sommitale. Du matériel et des vivres ont été portés au camp II, à 5400 m ., grâce aux quatre porteurs que le Dr Jean Guillemin encadre. Il est décidé alors de donner un nouvel assaut à la montagne. Les deux cordées américaines et la cordée française tenteront le sommet tandis que Jean Guillemin et les porteurs feront fonction, au camp II, d' équipe de soutien.4 août: Quatrième tentative, quatrième échec. Nous avons quitté nos tentes à 7 h. Mais à 5700 m ., l' apparition de la neige nous oblige à faire demi-tour. Et à 10 h. 05 du matin, nous retrouvons notre vieil ami: le camp II noyé dans le brouillard. Nous sommes là tous les six, ne sachant plus que faire, ne sachant que penser, muets de découragement, sans réaction, le sac au dos, les crampons aux pieds, le piolet à la main, la tête basse.

« C' est de la neige pour plusieurs jours, commence Fred Ayres désabusé. C' est aussi mon avis, ajoute George Bell. II faut descendre au camp I, reprend Fred, et attendre que le temps s' améliore. Ici, nous risquons d' être bloqués. » Nous nous regardons, Claude et moi: notre pensée est la même: si Fred et George descendent, c' est encore une occasion qui s' en. Il faut à tout prix qu' ils restent là. Essayons de gagner une nuit. Claude s' attaque à George en espagnol et moi à Fred en anglais. C' est une partie capitale qui se joue. « Ecoutez, rappelons-nous à Fred et George, chaque fois que nous avons abandonné le camp II, le temps, par ironie du sort, s' est amélioré, sinon le lendemain, du moins le jour suivant. Il va neiger, c' est sûr. Mais ainsi, le ciel se dégagera. C' est seulement un orage qui a tout détraqué. Demain, les conditions seront meilleures et nous ferons la course. » Un silence, puis nous reprenons: « Cette nuit apparaît la pleine lune - nous nous croyons encore sur cette bonne vieille terre d' Europe - le temps va changer. » George et Fred éclatent seulement de rire à notre histoire de lune; les crampons demeurent aux pieds, les sacs sur le dos et les piolets à la main.

Alors, à court d' arguments, je me tourne vers Claude: « Et si je pariais avec George? Cela, peut-être, le déciderait: il a si souvent perdu ses paris météorologiquesOui, c' est une idée magnifique. Essaye! » Alors, à George: « Je vous parie 10 soles et même 20 soles que, demain, c' est le jour du sommet. We will at last succeed ( Nous allons enfin réussir ). » Mutisme de George. Je renchéris: « 50 soles ». Notre ami me regarde d' un œil intéressé. « Allez, vas-y Bernard, tu as touché », m' encourage Claude. « Eh bien, George, tenez: 100 soles, plus ma bouteille de Canadian whisky! » Du coup, il se réveille. Pensez donc! Jamais nos paris n' ont excédé 10 soles; et la bouteille de whisky en plus! George me tend la main: « 100 soles? O.K.! » Et, sur le champ, il délace ses lanières de crampons. Ses camarades l' imitent. Nous avons gagné. Ouf, il était temps!

Plus tard, au camp de base, nous lirons dans le carnet de route de Fred Ayres: « Influence décisive d' un pari de B. P. avec G. I. B. »II a neigé la plus grande partie de la nuit et au matin du 5 août, lorsque la nuit cède brusquement au jour, le ciel n' est guère clément. Quel parti prendre? Pourtant une heure plus tard un coin de bleu apparaît, les nuages se font moins menaçants, la menace de chute de neige semble se dissiper. Un bref conseil de guerre nous réunit. Si nous tentions notre chance? C' est le jour ou jamais, affirmons-nous à George Bell et Fred Ayres qui sont vite convaincus; mais il faut plus de temps pour décider Graham Matthews et David Michael.

Les jeux sont faits: nous partons.

A 8 h. 30 une première corde quitte le camp II, c' est celle de Bell et Ayres - qui a déjà accompli et accomplira encore un énorme travail de taille et d' équipement - suivie bientôt de la noire et de celle de G. Matthews et David Michael. Les sacs contiennent des vivres pour deux jours et une tente légère. Ainsi nous sommes parés contre tout désastre, et si nous sommes surpris par la tempête, les cordes fixes nous permettront de redescendre avec le minimum de risques. Les trois cordées s' élèvent régulièrement, sur des pentes atteignant parfois 55 et 60 degrés. Une longue échine de glace et de neige court du camp jusqu' à l' arête sommitale, c' est elle qui constituera notre itinéraire d' ascension.

Les heures passent. On gagne de l' altitude. Les centaines de marches taillées sur cette montagne ne l' auront pas été en vain. En fin de matinée, lorsque nous parvenons sous l' arête sommitale, l' altimètre marque 5950. Le ciel nous offre une surprise magistrale. Le voile de brouillard se déchire et le sommet pyramidal, resplendissant, aux lignes irréelles, se livre à nos yeux fascinés... LUI, enfin... Nous poursuivons notre route, avec une ardeur renouvelée, pressentant la victoire proche. La pente est beaucoup moins forte maintenant et c' est dans un monde de murs de glace, de crevasses et de séracs que nous évoluons, luttant contre le temps qui s' enfuit: à 6 h. inexorablement, nous sommes sous l' équateur -il fera nuit.

L' arête s' élargit. Nous remarquons un piquet enfoncé dans la neige. Il dépasse d' un mètre environ et son extrémité est brisée en diagonale. Mais... c' est la hampe du drapeau des Suisses! Je consulte montre et altimètre, 14 h. 30, 6200 m. Dans le lointain, se profile le sommet du Salcantay.

Le plateau se resserre pour devenir une arête séparant, d' une part, sur la droite, la face nord-est et, d' autre part, la fantastique face sud qui s' enfuit sous nos pieds jusqu' à la pampa Sisay, 2000 mètres plus bas. J' avance en plantant mon piolet qui tâtonne la neige comme une canne d' aveugle. Et, sur ce toit qui s' amincit à chaque pas, jusqu' à ne plus mesurer qu' un mètre à peine, nous progressons, entre ciel et terre, sur la proue d' un immense navire de neige et de glace qui fend les flots de nuages. L' arête se brise brusquement sur une dépression de plusieurs centaines de mètres, puis elle reprend progressivement de la hauteur pour mourir au sommet du Salcantay encore bien lointain. Une raide descente de 60 mètres sur la face nord-est nous dépose dans la combe où reprend notre marche dans la neige poudreuse. Le vent chasse les nuages et le sommet apparaît à nouveau. « Regarde, regarde! » me dit Claude avec exaltation. « Ils font les derniers mètres! » Nous sortons précipitamment nos appareils pour saisir le spectacle émouvant de la victoire.

Le soleil décline à l' horizon et ses rayons viennent embraser l' arête qui conduit au sommet. Le vent souffle avec une violence telle que George et Fred ne peuvent progresser qu' à quatre pattes. Fred taille les dernières marches et touche enfin le sommet. En signe d' allégresse, il brandit son piolet et, à plusieurs reprises, élève et abaisse les deux bras. George vient le rejoindre.

La Salcantay est vaincu. Il est 16 h. 30.

A 100 mètres, sous la cime, Graham et David se hâtent lentement. Dépêchons-nous avant que la nuit ne nous engloutisse. Malgré la fatigue - à chaque pas on enfonce jusqu' à mi-mollet - nous progressons du plus vite que nous pouvons. Claude Kogan, extraordinaire de brio et de résistance, mène un train infernal. Chemin faisant, nous croisons George et Fred, rayonnants: « Félicitations, vous avez bien mérité d' arriver les premiers », leur disons-nous. Vingt minutes plus tard, nous rencontrons Graham et David Michael de retour du sommet, qui arborent un sourire radieux. C' est à notre tour, maintenant, d' effecteur les dernières longueurs de corde. Un passage délicat sur un mince pont de neige, une cinquantaine de mètres sur l' arête; nous voici agrippés à la pente finale que nous escaladons péniblement, encore 30 mètres, encore 10 mètres, encore 5 et nous y sommes! Claude chevauche Parete sommitale large de 30 centimètres peut-être. Mais le Salcantay sombre si soudainement dans la nuit que j' ai eu à peine le temps de tourner quelques mètres de film.

Les minutes qui suivent sont encore plus émouvantes: Claude enfouit sous la neige un médaillon représentant le portrait de Georges Kogan, son mari, qu' une foudroyante hé-morrhagie a enlevé, il y a quelques mois, et qui lui aussi désirait le Salcantay, puis fond en larmes. « Il serait avec nous en ce moment », dit-elle en sanglotant. « Claude, ce sommet, nous l' offrons à Georges, car il le désirait tant! » D faut redescendre. Nous abandonnons ces quelques mètres carrés de neige et de glace battus par le vent, témoins de notre conquête.

Cette minute du sommet - couronnement de tant d' efforts, nous aurions voulu la vivre sous un soleil éclatant Mais le destin en décide autrement. Les nuages se précipitent, un éclair déchire la nuit; le tonnerre gronde; la grêle s' abat. Comme des automates, comme des fantômes, la figure fouettée par les grêlons, nous prenons le chemin du retour, hébétés, ivres de fatigue et d' émotion, mais vainqueurs.

Lorsque je me remémore, maintenant, les dernières images de notre aventure, je les vois défiler devant mes yeux à l' allure d' un film.

C' est une crevasse qui a abrité notre nuit. A plus de 6000, nous avons passé 15 heures sous une tente bivouac. Dieu qu' elle fut longue, cette nuit du Salcantay!

Au matin du 6 août, mais pas avant 9 h., tellement le froid était intense, nous avons pris le chemin du retour. Nous avons retrouvé l' arête sommitale battue par un vent violent et glacial d' autant plus mal enduré que les efforts de la veille et la longue nuit equatoriale nous avaient durement éprouvés. Puis, ce fut l' interminable descente des 1200 marches -oui, 1200 marchesqui nous saoulaient littéralement, l' arrivée au camp II où attendaient le fidèle Jean, l' alpiniste et ses quatre porteurs, le retour au camp de base, dans la verdure, les félicitations de nos amis Abel Pacheco et Mayaly Flury, disant: « Maintenant que vous avez mate le Salcantay, le ciel est bleu et l' atmosphère est limpide! » Le départ pour Limatambo et l' arrivée dans la vallée, le 8 août, mettaient le point final.

Mais je pense qu' au fond, le mot « fin » ne saurait mieux s' appliquer qu' à l' amical entretien que nous avons eu avec Markus Brœnnimann et sa femme dans une hacienda proche de Limatambo où il soignait de douloureuses gelures.

Markus Brœnnimann est l' opposé de M. Marx. Nous avons rencontré en lui un alpiniste « fair play » qui, afin de mettre les choses au point et de couper court à tout incident qui pouvait donner naissance à la détestable polémique, n' avait pas hésité, avant de nous rencontrer, à retracer aux journaux du Pérou la version exacte des faits. Dans une interview du 16 juillet, donne notamment à la Prensa ( un des plus grands quotidiens de Lima ), il a déclare: « Un pic pointu, présentant l' aspect de la flèche d' une cathédrale gothique s' élevait devant nous... » Il estimait la distance séparant les deux alpinistes de ce pic, à environ deux kilomètres et son altitude supérieure de 200 mètres. ( Nous jugeons quant à nous que 300 et 100 mètres sont des chiffres plus justes. ) Tout est donc bien qui finit bien.

Les Suisses ont atteint, remarquable exploit si l'on tient compte qu' ils n' étaient que deux, Varête sommitale, le 26 juin 1952. Quelques semaines plus tard, le 5 août 1952, l' expé franco-américaine a touché le sommet du Salcantay: le Sauvage des Sauvages.

Ainsi nous avons parcouru des milliers de kilomètres, traversant des océans, survolant trois continents. Nous avons connu le froid, le vent et les tempêtes de neige, les coups du sort et les vicissitudes. Mais nous n' avons jamais désespéré. C' est pourquoi, au bout du chemin dans ce lointain Pérou qui nous a accueillis avec son sens traditionnel de l' hospitalité, nous avons pris possession de l' objet de nos désirs, le Salcantay, « le Sauvage des Sauvages ».

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