Un chaînon délaissé: Les Maisons Blanches

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 4 illustrations ( 134-137 ) et croquisPar Ed. Junker

( Vevey ) « II est curieux de constater que, depuis le commencement du siècle, l' ex complémentaire de ce chaînon est restée stationnaire, alors que les alpinistes se plaignent de n' avoir plus même d' os à ronger. Il reste là pas mal à glaner. » C' est en ces termes que, page 220 du Guide I des Alpes Valaisannes, Marcel Kurz définit l' état d' exploration des Maisons Blanches. Il a profondément raison: depuis l' époque héroïque ( 1874 à 1901 ) où furent conquis les principaux sommets du groupe, celui-ci n' a plus ou presque plus attiré de visiteurs. La littérature alpine reste muette. A eux seuls, Grand Combin et Combin de Corbassière ( sans parler du Grand Tavé ) suffisent à fixer l' am de la plupart des touristes parvenus à Panossière ou Valsorey.

On ne saurait pourtant prétendre que cette suite de 12 sommets, sise entre le col du Meitin et le Mérignier, passe inaperçue: d' une altitude comprise entre 3200 et 3700 m ., elle forme un cadre très harmonieux aux plateaux supérieurs de Corbassière et de Boveyre.

Et Marcel Kurz d' ajouter: « Si cette chaîne était en Italie, à la place de celle du Morion par exemple, elle serait devenue le terrain de jeu de la jeunesse alpine. » Il y a là un reproche à l' adresse des alpinistes suisses, presqu' un défi qu' il convenait de relever. C' est ce qui engagea mon ami Emile Page et moi-même à consacrer quelques journées à ces Maisons Blanches, limitant toutefois nos investigations à l' arête principale, laissant à d' autres le soin de parcourir les nombreux couloirs et contreforts latéraux plongeant vers le Valsorey.

Et c' est ainsi que nous conclûmes un pacte amical par lequel nous nous promettions de ne rien entreprendre l' un sans l' autre et de ne déposer le piolet qu' après avoir tenu cette chaîne de bout en bout.

Notre campagne commença en 1940 pour se terminer en 1944; les récits ci-après en sont la relation.

Grande Aiguille ( arête sud-est et face nord-est ) Le 30 août 1940 une violente bise souffle sur le glacier de Corbassière; elle nous saisit au seuil de la cabane; elle nous oblige à marcher les mains dans les poches, les coudes serrés contre les côtes, le piolet engagé sous l' aisselle; du Combin de Chessette à celui de Valsorey elle soulève des tourbillons de neige; elle menace de nous enlever, lorsque peu avant 8 heures nous abordons le col du Moine. Elle supprime purement et simplement l' arrêt que nous nous proposions d' y faire avant d' attaquer l' arête sud-est de la Grande Aiguille; mais elle ne modifie pas notre intention d' en gagner le sommet en suivant intégralement la crête.

Die Alpen - 1946 - Les Alpes12 UN CHAINON DÉLAISSÉ: LES MAISONS BLANCHES D' ailleurs, pour les 70 premiers mètres, ça va: on avance cahin-caha parmi des blocs foncés dont la surface est gercée d' innombrables cupules. Un redressement vertical haut de 15 à 20 m. nous rappelle que nous sommes dans le No Man' s Land. Page en vient à bout par une série d' opérations délicates, rendues douloureuses par cette sacrée bise qui ne démord pas. Impossible de s' entendre. Alourdi du sac, je rejoins mon compagnon sur une petite vire; la progression se poursuit sur une dalle bombée comme une cuirasse, versant Corbassière, après quoi on se faufile entre d' énormes cubes pour surgir au point topographique 3571 m.

La partie est gagnée. Il ne reste qu' à gravir les festons de neige reliant les cinq pointements rocheux, route royale qui nous livre la cime convoitée.

Sur le tranchant solide et mince du sommet, une bouteille renferme de rares cartes de visite, entre autres celles de deux clubistes de la section de Jaman montés ici... l' année de ma naissance.

Le froid persistant nous invite à ne pas nous attarder; revenant sur nos pas jusqu' à la bosse précédant le point culminant, nous nous laissons tenter par le court éperon rocheux qui s' en détache; vu d' en bas, il ressemble à un fer de lance dont la pointe inférieure se situe à mi-hauteur entre la rimaye et l' arête; il est plus croulant que difficile, et une demi-heure après notre départ nous sommes tous deux agrippés à l' ultime bloc qui en marque le bas; il est trop tard ou plus exactement trop incommode pour chausser nos crampons. Tant pis. La pente est descendue à reculons sur la pointe des pieds. En 15 longueurs de corde notre escalier nous amène à la rimaye, en son point le plus vulnérable, 1 heure 35 minutes du sommet au glacier.

Groupe du Ritord ( traversée du point 3558 m. au Mérignier ) Le lendemain c' est par un froid sibérien que nous gagnons, en trois heures et quart de glacier facile, le col de Boveyre.

Le ciel est d' une pureté remarquable et nous n' avons qu' un regret: celui de n' être pas venus ici au début d' avril et sur nos lattes.

Ma femme nous accompagne, car nous avons prévu que la journée ne serait pas trop acrobatique; comme nous ne pourrons pas prétendre « faire une première », ma compagne du moins pourra s' attribuer la « première féminine » du Ritord.

Peu incliné sur son versant sud, le col de Boveyre est fort raide et mouvementé du côté opposé; il envoie vers l' ouest un rasoir de neige aigu qui constitue une bonne voie d' accès aux Maisons Blanches: à gauche pour le groupe Challand-Meitin, à droite pour le Ritord, notre but d' aujourd; but court et facile, mais vertigineux et impressionnant, car tant à la montée qu' à la descente du Dôme l' arête est ornée d' énormes corniches en porte-à-faux de deux ou trois mètres sur le versant de Bourg-St-Pierre. Même avec des crampons l' inclinaison est limite, et les chevilles sont soumises à une rude épreuve de torsion.

Assez laborieux est le passage du Dôme à l' Aiguille par suite d' un ressaut, déplorablement friable, absorbant à lui seul la moitié du temps nécessaire. Ce caractère délité de la roche est manifeste tout au long du faite qui pointe vers le col du Mérignier: pas de difficulté vraie, mais attention toujours en éveil.

Pour y avoir été, nous grimpons à la protubérance sans intérêt qu' est le Mérignier et regagnons Panossière par le col du même nom.

C' est bien à regret que nous quittons notre chère cabane de Panossière, l' hospitalité du papa Fellay et les dents-de-lion récoltées aux alentours qui fournissent, même fin août, une excellente salade; malheureusement l' in des sacs a révélé une situation alimentaire grave: une portion de fromage en boîte et quatre biscuits à se partager entre trois; aussi filons-nous rapidement par le col des Avouillons sur l' alpe de Séry, Tougne et Champsec où nous entrons, vainqueurs, au Café du Centre.

A peine avons-nous commandé nos rations de fromage de Bagnes ( et quel Bagnes !) que nous devons les disputer à d' avides essaims de mouches; c' est ce qui me suggère une ruse consistant à rassembler au milieu de la table les croûtes du Bagnes, à attendre que les mouches se soient posées dessus et qu' elles soient bien à leur affaire; alors, d' un coup sec de mon couvre-chef de montagne, je frappe dans la masse, causant dans leurs rangs des pertes irréparables, causant aussi des inquiétudes à Page qui craint pour le litre de fendant placé à proximité de ce champ de carnage, qui estime, en outre, que ces mouches ne m' ont pas causé de tort, qu' elles ont le droit d' avoir leur place au soleil, etc. etc.

L' entrée de nouveaux clients, moins belliqueux, provoque l' émigration vers une table voisine de cette gent bourdonnante et affamée. Page, l' avocat des mouches, met un disque au gramophone et, dans l' euphorie créée par la fumée des pipes et le fendant, nous échafaudons le projet de la future randonnée aux Maisons Blanches.

Grande Aiguille ( arête nord ) La dite randonnée eut lieu du 26 au 30 juillet 1941.

Notre première inspection nous avait montré que le morceau de résistance de notre chaîne était l' arête nord de la Grande Aiguille que le Guide des Alpes Valaisannes laisse supposer être vierge.

Quand une partie qui va s' engager risque d' être sérieuse, on met quelques atouts dans son jeu; en l' occurrence, on se munit de quelques pitons et mousquetons et on rallie à sa cause un copain au passé montagnard lourdement chargé; c' est ce qui nous vaut la compagnie de Pierre Plumettaz, solide gaillard aux épaules d' athlète, aux cheveux en bataille, aux mollets de vieux Suisse et à l' inaltérable optimisme.

Dimanche, 27 juillet, départ à 3 heures par un temps mou et nuageux; dépassé le sérac bien connu des caravanes se rendant au Grand Combin, nous enfonçons dans la neige tendre; ce n' est que peu avant 7 heures que nous atteignons le col de l' Epée avec une bonne heure de retard sur l' horaire normal.

Les 50 m. de rocher facile nous séparant du point 3606 m. sont vite enlevés; ce casque neigeux pourrait somme toute être considéré comme une pointe indépendante, car il est bien individualisé, et c' est en descendant durant une demi-heure son arête sud que nous parvenons dans la dépression cotée 3563 m. là où commence véritablement l' arête nord de la Grande Aiguille et, du même coup, le travail proprement dit.

Il s' agit d' atteindre, 50 m. au-dessus de l' encoche, une plateforme d' où il sera vraisemblablement possible d' accéder aux pointes jumelles cotées 3660 m.1 Au-dessous de cette terrasse, la paroi dessine un renflement très accusé que nous avions déjà repéré du glacier comme devant être la clé de l' ascension; il devait bien en être ainsi.

On commence à délester Page de son sac et à lui faire une courte échelle à deux mètres à droite de la brèche, versant Entremont; on voit alors l' homme 1 Ces pointes sont bien visibles de la gare d' Orsières d' où elles affectent la forme d' une paire de ciseaux entr'ouverts.

araignée monter contre la paroi déversante, puis disparaître; on voit la corde filer par à-coup; il y a des moments où elle ne file plus; on entend ensuite un cliquetis de ferraille suivi des chocs clairs du marteau. Le leader est ancré; il appelle Plumettaz à qui je sers de tabouret pour les premiers mètres. Quelques instants et me voilà seul dans la brèche déserte, ne voyant plus personne, ne percevant que des bribes d' une lointaine discussion. L' ordre de monter m' arrive; ce n' est pas l' envie qui me manque, mais il y a les sacs et personne pour la courte-échelle; un filin supplémentaire résoud la question. Nous sommes sous le surplomb: à gauche rien à faire; à droite une côte rocheuse. Page escalade 20 m. de dalle sur le flanc de la côte, plante un second piton, enjambe la côte et se laisse glisser dans un caniveau derrière celle-ci; assurés, nous le rejoignons; il ne reste plus qu' à remonter la rigole qui débouche au niveau de la plateforme, quelque peu sur la droite. Une cheminée permet d' accéder au point 3660 nord, monolithe d' un aspect très aérien, dépourvu de trace de passage. Devant nous la pointe jumelle sud, très hardie, elle aussi. Nous y parvenons en descendant, côté Corbassière, une fissure verticale et en longeant des vires ascendantes.

La suite de l' arête est toute jolie et agréable; en chemin nous rencontrons un reste de corniche enroulée totalement sur elle-même, matérialisation du courant tourbillonnaire qui devait régner en cet endroit; on dirait un tuyau abandonné; malgré nos espadrilles, nous montons dessus pour prendre contact avec ce que nous avons appelé le « morceau de charbon », le bloc sommital, pyramide irrégulière de couleur foncée; nous nous en rendons maîtres par une succession de rétablissements, dans un excellent rocher.

Il a fallu trois heures pour liquider la section la plus ardue des Maisons Blanches.

Une poignée de main concrétise notre joie; malheureusement, le banquet que nous avions prévu, assis les uns à côté des autres, sur le fil horizontal du sommet n' aura pas lieu, le temps faisant décidément grise mine. Le fœhn entasse des nuages qui ensevelissent graduellement le paysage; il faut partir.

Inutile d' essayer de descendre par notre itinéraire de l' année dernière: l' éperon en fer de lance; imprégnée d' humidité, la neige ne tient pas; aussi décidons-nous de tenter l' arête sud-est jusqu' au col du Moine. Cela nous réussit. Trois quarts d' heure sont nécessaires pour atteindre le point 3571 m. et trois autres pour rallier le col; nous sommes « de Berne ». La menace du temps donne des ailes; elle donne aussi des idées: au lieu de nous attacher à rester sur la crête, nous trouvons un moyen pratique d' éviter les difficultés sous le point 3571; du sommet de celui-ci nous suivons un contrefort de la face nord-est, ramonons encore un petit couloir conduisant à une suite ininterrompue de vires qui ramènent sur le faîte, tous obstacles derrière nous.

Au col du Moine le banquet est remplacé par une modeste collation sur quoi nous rentrons le plus rapidement possible dans le « rail », c'est-à-dire nos traces du matin; à 15 heures enfin nous arrivons à Panossière, sans avoir reçu une goutte de pluie; autour de la cabane il avait fait, durant l' après, de nombreuses averses et celles-ci se prolongèrent dans le courant de la nuit.

UN CHAINON DÉLAISSÉ: LES MAISONS BLANCHES Le bon côté de ce vilain temps est de faire pousser les dents-de-lion dont ces dames ont fait ample provision; au bout d' un saladier, nous avons le sentiment d' avoir refait notre plein de vitamines. Fellay débouche un flacon; la vie nous paraît rose, aussi promettons-nous solennellement à nos épouse et future épouse de les conduire à l' Epée le surlendemain.

Epée Nous partons à 9 heures. On ne peut plus dire que le glacier est mou: c' est une éponge regorgeant d' eau; nous mettons quatre heures et demie pour parvenir au col de l' Epée, et c' est avec un véritable soulagement que nous palpons les rochers de l' aiguille.

A en croire le Guide des Alpes Valaisannes, fidèle reproducteur des données des frères Correvon qui gravirent ce sommet en 1893, l' itinéraire normal de l' Epée monterait en spirale empruntant successivement les faces est, sud et ouest; or, un tel chemin est actuellement impraticable; il semble qu' un éboulement se soit produit qui a modifié la structure de la montagne.

L' Epée a à peu près la hauteur de notre vieux temple de St-Martin à Vevey; elle penche du côté de Valsorey. La base de sa face est est un encombrement de gros blocs mal équilibrés dont il faut sortir pour gagner un premier couloir aboutissant à un ressaut; celui-ci franchi, on pénètre dans un second couloir-cheminée aboutissant à la cime.

Au cours de cette ascension d' une demi-heure, le ménage du chroniqueur faillit être pulvérisé par un bloc détaché on ne sait comment; le projectile s' émietta à proximité des conjoints, et ses éclats provoquèrent une mise en marche générale de tout le matériel instable du couloir. Peu importe, nous étions saufs; sauve également la gourde de rhum dont une lampée est le meilleur remède qui soit contre les émotions.

Au sommet, impression d' être en radeau sur une mer infinie; le temps bouché ne permet d' accorder attention qu' à la gourde précitée.

Nous regagnons le col par la voie de montée et achevons notre journée par deux heures de pataugée sur un glacier-marécage.

L' an dernier, c' est la famine qui nous avait chassés de Panossière; cette fois-ci ç' allait être le déluge. Sous les écluses célestes grandes ouvertes nous traversons le glacier de Corbassière, en longeons la rive gauche et parvenons enfin à Champsec; Champsec, le pays du fromage crémeux, du fendant au parfum de muscat, le pays des mouches innombrables dont Page se fait de plus en plus l' ardent, le chaleureux, l' éloquent défenseur.

Groupe du Meitin ( traversée du point 3558 m. au col de l' Epée ) et Groupe du Moine ( traversée du col du Moine au col des Maisons Blanches ) 1943! L' homme propose, la Confédération dispose. Ordre de marche ici, ordre de marche là. Lorsqu' octobre arrive, il est trop tard pour aller faire la cour aux Maisons Blanches, déjà parées d' un manteau hivernal. Néanmoins, Page et moi tenons mordicus à terminer l' exploration de notre massif de prédilection. Avec Bergoz et Gonser, deux nouveaux disciples, nous nous donnons rendez-vous le 24 juin 1944.

Les vélos sont chargés sur le train jusqu' à Sembrancher et en route pour Fionnay. C' est une suée de grande classe. A Champsec, le Café du Centre nous fait signe au passage, mais en vain. Aux mayens du Revers les cycles sont remisés et, le soir, nous retrouvons avec plaisir notre cabane de Panossière seulette au bout de sa moraine.

Dimanche nous frappons le grand coup; il s' agit d' éliminer les deux derniers nids de résistance: groupe du Meitin et groupe du Moine.

Au petit jour les conditions de temps et de neige se révèlent parfaites; en 2 heures et 25 minutes le col de Boveyre est rejoint; un quart d' heure après nous prenons un petit déjeuner au sommet du point 3558 m .; il faut dire que Page marche en tête et que peu de compas peuvent rivaliser avec les siens.

Le point précité marque le début d' un parcours de quatre heures sur un mur ruiné ou menaçant ruine, marche rarement agréable, rarement difficile. En deux ressauts d' égale hauteur et d' égale raideur l' arête s' affaisse jusqu' au col du Ritord; cette section n' a fait l' objet d' aucune relation dans les journaux alpins, et là il faut enfin rendre justice aux absents: ils ont eu raison. A chaque pas on se demande si la montagne ne va pas s' effondrer dans un fracas de fin du monde.

Au delà du col, même régime. On rencontre, sitôt après, une double aiguille, sorte de réduction au 1/lo du groupe Mummery-Ravanel, puis un cône monotone: l' Aiguille de Challand, suivie elle-même d' un gendarme carré; c' est en cherchant à l' escalader par sa tranche nord que Page fait un caram-bolage très réussi de quatre à cinq mètres; par bonheur il atterrit sur une plateforme sans se faire de mal; écœurés, nous contournons le malcommode par son flanc est et le gravissons par une jolie cheminée ( solide par-dessus le marché !) proche de sa crête sud.

Le reste du parcours est sans histoire. Les deux Aiguilles du Meitin traversées en dix minutes ( et non en trente, comme l' indique le guide ), nous descendons au col nord de l' Epée en empruntant une nervure parallèle à la ligne principale et distante d' elle d' une vingtaine de mètres.

Le col nord de l' Epée est accessible du glacier de Corbassière; nous pourrions abandonner là notre course aux kilomètres; nous pourrions aussi, semble-t-il, escalader l' Epée directement; nous préférons rallier le col sud ( le seul dont le guide fasse mention ) en longeant les vires reliant les deux brèches, ce qui exige vingt minutes.

Le premier objectif est atteint; il y a sept heures que nous sommes en route; dans notre for intérieur je crois que nous préférerions retourner à Panossière et y dîner tranquillement.

Mais Page insiste pour nous faire avaler, sans la dorer, cette dernière pilule: le groupe du Moine; il nous entraîne à vive allure vers le col de ce nom et nous nous laissons faire. Un bref repas et l' assaut du Moine commence; au coup de midi l' ecclésiastique cède; après quoi une varappe vertigineuse nous conduit à son pied sud-est. Par acquit de conscience plus que par conviction, nous nous mettons à franchir toutes les eminences de la crête, Petite Aiguille des Maisons Blanches incluse, jusqu' au col des Maisons Blanches.

Nous sommes las et baillons éperdument. Le temps est lourd; des nuages se forment; un puissant chou-fleur a poussé sur la pointe nord du Meitin tandis qu' un serpent blanc est sorti du col de l' Epée et s' insinue sur le versant de Panossière. Aux traces et vivement!

A 19 heures seulement nous enfourchons nos bécanes pour entrer à Martigny à 20 h. 20. La course avait duré presque 17 heures.

Le couronnement de cette série d' expéditions ne pouvait être que la montée du Grand Combin par l' arête du Meitin, continuation naturelle des Maisons Blanches; course classique, point trop difficile, fréquemment pratiquée.

Nous y fûmes dans le premier tiers de septembre, période idéale à condition qu' il fasse beau; en effet, à cette époque de l' année les cabanes ne sont plus encombrées tant il est vrai que, pour beaucoup de gens, ce qu' on appelle « saison des courses » s' ouvre le 15 juillet et se ferme le 31 août.

L' affaire s' annonce mal; de Bourg-St-Pierre à Valsorey nous nous faufilons entre les averses; la partie semble perdue pour le lendemain; excellente raison pour s' installer confortablement dans la cabane déserte. Page déploie ses talents de maître-queux et nous prépare un succulent repas d' avant que nous savourons à la lumière de deux bougies ( encore un luxe !). La partie de yass se prolonge jusqu' à 23 heures, sur quoi nous nous retirons sous une sextuple épaisseur de couvertures, heureux de pouvoir enfin dormir tranquilles sans être importunés par le caquetage des appareils de radio ou des amoureux sous vos fenêtres, les cris de la gamine qui « fait ses dents » ou le lugubre déchirement des sirènes.

Vers 6 heures du matin, Bergoz, qui était sorti, revient avec l' invrai nouvelle que le ciel était pur; au fond, nous étions un peu ennuyés; la grasse matinée dont nous nous étions réjouis allait être écourtée; l' heure était tardive pour un départ à plus de 4000 m.; la neige, tombée il y a quelques heures à peine, arrivait au niveau du refuge. Mais, vis-à-vis de nous-mêmes, nous étions obligés de partir.

Embarquement vers 7 heures. Laborieuse montée au col du Meitin. Froid nordique. Au delà des 3600 m. cela devient hostile; pas de traces, prises verglacées; nous lisons et relisons la page 191 du guide sans rien comprendre; bref, peu après midi, la tentative est arrêtée sur une selle neigeuse dont nous évaluons l' altitude à 3800 m. environ; il est d' ailleurs temps de faire demi-tour: un orage crève sur le Trient; le vent du matin a tourné; à travers des brumes de plus en plus denses nous rallions Valsorey, passablement déconfits. L' honneur de la cordée avait une tache; et ce soir-là il n' y eut ni festin plantureux ni roi-misé.

Pour mettre notre conscience à l' aise, nous nous efforçons de nous démontrer l' un à l' autre l' opportunité de nos décisions, de rendre le temps plus noir qu' il n' était et de prouver que le Grand Combin était « fermé » pour cette année.

Au petit jour, nouveau coup de théâtre! Ciel limpide. En vitesse, nous ingurgitons un bol de cacao, plions bagage et, d' une secousse, montons au col du Meitin. La neige a un peu fondu, le vent ne souffle plus et, droit en dessus, l' escalier du Combin nous domine, gigantesque, irrésistible. Sur le parcours, maintenant familier, notre avance est rapide; nous voici sur la selle neigeuse; à 11 h. 45, à notre stupéfaction, nous émergeons à côté d' un steinmann: celui du Combin de Valsorey. Nous comprenons alors: c' est la cote 4095 m. et non 3800 m. que nous avions atteinte, hier. En une heure de marche facile, nous gagnons le point culminant. L' hiver s' y est déjà installé; il y souffle un vent rude; des chandelles de glace pendent des rochers du versant sud, mais, tout en bas, vers la cité d' Aoste, l' été triomphe encore.

En puristes que nous sommes, nous poussons jusqu' au Combin du Croissant, revenons à celui de Valsorey et effectuons, pour la quatrième fois en moins de deux jours, le parcours bien connu de l' arête du Meitin, cette fois-ci par une température plus clémente.

Le lendemain, dimanche matin, nous arpentons, sans hâte, par une pluie fine, le sentier conduisant à Bourg-St-Pierre; la montagne a pris un caractère mélancolique, annonciateur de l' automne; mais en nous l' allé éclate: notre tâche est terminée; l' énorme échine qui court du Mérignier au Graffeneyre a livré ses derniers secrets.

Les brouillards peuvent maintenant cacher les sommets des Maisons Blanches; ils n' effaceront pas de notre souvenir les émotions ressenties, là-haut, sur notre arête délaissée.

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