Un fléau disparu: le crétinisme dans les Alpes

disparu:

le crétinisme dans les Alpes

Max Liniger, La Chaux VD

Lorsque, après 1918, époque où tout le monde voyait dans la Suisse le modèle de l' Europe future... et que je félicitais un illustre savant de ce pays de ce que les Suisses avaient fait preuve de raison plus tôt que d' autres, il me répondit avec un ricanement bien suisse: « Vous oubliez notre crétinisme endémique ». Il est incontestable que la nature, là-dedans, a une grande part de culpabilité: non seulement le goitre, mais encore l' in manque de beauté du peuple sont dus certainement dans une grande mesure à son influence.

De nos jours encore court le quolibet de Go-treux pour les habitants de certaines localités du Valais romand, comme Bramois, Fully, Leytron, Vissoie, Vollège, alors que ceux de Monthey sont qualifiés de Crétins de Place\ Les écrits des XVIIIe et XIXe siècles en particulier fournissent d' innombrables pages décrivant les traits tantôt sympathiques, tantôt repoussants, de nos ancêtres montagnards. Or, si le crétinisme touchait en Suisse, selon le recensement de 1839, 0,3% des habitants des régions alpines, il frappait 0,4% de ceux du Moyen-Pays. Et le recensement fédéral de 1870 donnait pour l' ensemble du pays 0,22% de crétins. L' erreur de nombreux voyageurs a été de généraliser en circonscrivant le phénomène au Valais, alors que de nombreux travaux à caractère scientifique attestaient, à l' époque déjà, que le crétinisme sévissait gravement sur une ère très vaste, qui englobe l' ensemble de la vallée du Danube, les zones alpines du royaume de Sardaigne, la France où, en 1854, on recensait 370000 goitreux, dont 120000 crétins. Le malheur est que, le plus souvent les soi-disant observateurs, venus de Paris, Londres, New York, etc., fondaient leur jugement sur des renseignements partiels; mais surtout il leur manquait les compétences nécessaires pour formuler des jugements valables.

Tandis que J.J. Rousseau accréditait la thèse du Bon Sauvage, qu' il localise dans certaines hautes vallées à l' écart du trafic, d' autres multiplient les constats de la pléthore de crétins et de goitreux. Presque partout, il est vrai, ces malheureux sont signalés dans les régions basses. Jusqu' à d' Alembert qui estima devoir, lui aussi, disserter sur le crétinisme. En 1810, Mallet, dans sa Lettre sur la route de Genève à Milan par le Simplon signalait avoir aperçu durant son voyage des crétins en grand nombre;... les signes extérieurs de leur déformation sont des goitres énormes, un teint olivâtre, des traits épa-tés...2 On rencontre une description approchante en 1921 encore, il est vrai, chez un auteur fort peu sérieux qui, cherchant à prouver l' origine sarrasine des populations du Toggenburg, du Lichtenstein et du Vorarlberg, fournit la fiche signalétique suivante: cheveux foncés, bouche lippue, soit un type physique qu' il ne se gêne pas de qualifier de manifestement orientale. En 1814, le voyageur anglais Boyle constata avec à-propos que les provinces voisines du Valais sont, elles aussi, plus ou moins touchées par le crétinisme endémique4. Rien n' y fit: le Valais restait l' épicentre du phénomène.

Les moqueries adressées aux Valaisans ont été éprouvées au feu des siècles. Un exemple ancien: on connaît les nombreuses « guerres » qui ont opposé Bernois et Valaisans pour la possession de pâturages dans les montagnes qui les séparent. A l' occasion de ces disputes, les Bernois traitaient le plus souvent leurs adversaires de goitreux. En 1212, par exemple, un de ces affrontements opposa des Bernois aux gens de Mund. On prétend que les Oberlandais étaient si sûrs de gagner qu' ils s' étaient fait accompagner de leurs femmes et de leurs enfants. A la vue de l' avant des gens de Mund, armés de faux et autres instru- ments, une Bernoise se serait alors écriée: « Les voici, les goitres de Mund! » ( Jetzt kom-mens, die Munderkröpfl)5. Mais la dispute se solda par une victoire valaisanne, et dans la sacristie de Mund on conserve toujours un petit étendard comme trophée de la bataille de 1212. Sacrés lutteurs, ces crétins!

En 1790, un auteur allemand émit l' hypo que les crétins seraient les représentants d' une sorte de sous-race humaine**. Il invoquait un déterminisme géographique qui expliquerait les particularités des populations alpines:

Nulle part on ne rencontre parmi les habitants de si grandes différences que dans les régions de montagnes, parce que dans celles-ci, sur de petites distances, les conditions extérieures qui agissent sur le corps humain se modifient fortement.

On retrouve la thèse de Y espèce bâtarde décrite par Ackermann chez un auteur traitant des Pyrénées. Dans son Mémoire sur le goitre et le crétinisme ', paru en 1851 le Dr G. Ferrus prétend que les cagots ( c' est le nom donné aux crétins dans cette région ) descendent des « Sarrasins » défaits par Charles Martel. Il ajoute que ces infortunés sont les derniers et misérables restes d' une race éteinte!

On peut retenir des observations d' Acker ( chez qui on relève plusieurs emprunts à H.B.de Saussure ) que les crétins sont présents dans le bas des vallées. De nombreux voyageurs confirment ce constat: tandis que Raymond de Carbonnières8 ( 1780 ), Echasse-rieux ( 1806 ) et Mallet ( 1810 ) se contentent d' affirmer, suivant eux aussi de Saussure, que crétins et goitreux sont les victimes de la chaleur et de la stagnation de l' air, Bourquenoud le Jeune9, avant d' arriver à Tourtemagne, observe la puanteur due au rouissage du chanvre le long du Rhône, et ajoute:

Aussi est-ce par ici que j' ai observé l' espèce humaine plus dégradée qu' ailleurs dans le Valais. Il faut observer qu' il y a dans ce pays-là deux espèces de population: la première habitant les montagnes et respirant un air pur, est en général plus saine et plus vigoureuse, comme je l' ai observé au Simplon, l' autre, habitant la vallée et livrée à toutes les exhalaisons meurtrières des marais, est en grande partie l' espèce la plus dégradée et la plus dis-graciée de la nature. On prétend que, si elle n' était pas régénérée par les alliances des étrangers et les hommes des régions supé- rieures, elle périrait bientôt. Une chose vraiment singulière touchant ces crétins, c' est que si deux époux étrangers d' un pays sain où l'on ne connaît pas le crétinisme viennent s' établir en Valais, il est rare qu' ils n' aient pas quelques enfants crétins. Que les savants expliquent cela s' ils le peuvent.

Mais si pour les uns c' est à l' air fétide des régions basses qu' il faut imputer le crétinisme, pour les autres, notamment S. Walcher ( 1833 ), le coupable est l' eau. Ainsi, pour Sierre lisons-nous que les environs sont agréables et produisent un bon vin de muscat, mais possèdent une eau éminemment mauvaise à laquelle on attribue la particularité de provoquer les gros goitres, tous, comme les crétins, produit de l' impro des habitants, de l' eau mauvaise, de la grande chaleur et de l' atmosphère alourdie des exhalaisons puantes des marécages w.

Peu de voyageurs osaient aller jusqu' à attribuer la fréquence des goitreux et des crétins à une cause raciale; les explications mésologi-ques sont les plus fréquentes, ainsi que l' hy alimentaire défaillante, voire l' endoga. Encore que pour cette dernière on puisse avancer que la vallée du Rhône connaissait des mouvements de population nettement plus fréquents que les hautes vallées où, en raison de l' isolement ( relatif, car on communiquait entre les vallées latérales par des cols parallèles au cours du Rhône ) l' endogamie devait sévir bien davantage. En fait, la remarque de Mallet au sujet de la précaution que prennent les habitants avisés d' envoyer leurs femmes accoucher sur la montagne, et d' y faire élever leurs enfants jusqu' à l' âge de dix à douze ans, atteste qu' à l' époque déjà on accusait le milieu naturel des malformations de beaucoup d' individus.

La littérature fourmille de textes qui généralisent l' endémie goitreuse et le crétinisme à l' ensemble de la population. Quel merveilleux thème pour se faire valoir dans les salons de Paris et d' ailleurs! Un exemple parmi les plus croustillants nous est fourni par M. Robert, géographe ordinaire du Roy ( Louis XVI ) qui, dans son Voyage dans les XIII Cantons suisses, les Grisons, le Valais... ( 1789)11 - année fatidique s' il en fut - a pu écrire:

Les Crétins sont très-multiples dans le Vallais: on les voit dans les villes, dans les bourgs, dans les rues & les places publiques, dans les champs & à la campagne, dans l' un & dans l' autre sexe. Ce qu' il y a de pire, est qu' il n' y a pas de ligne de séparation assignable entre les Crétins & ceux des habitants qui ne le sont pas. L' espèce va en se dégradant par teintes, par nuances imperceptibles du plus intelligent & du mieux constitué des Val-laisans au plus stupide des Crétins, à celui des Crétins qu' on pourrait assimiler à l' huître. La difficulté, ou plutôt l' impossibilité d' assigner un terme entre ceux qui sont Crétins, & ceux qui ne le sont pas, est cause qu' on en admet dans la Judicature, dans l' Eglise, & dans les différents emplois publics & particuliers. Ce sont des Crétins partiels qui participent plus ou moins au crétinage.

Commentant la prose du prétentieux Parisien, Clément, Vicaire du Val d' Illiez, dans une lettre au Journal Littéraire de Lausanne™, en 1795, a pu écrire qu' on est tenté de croire que M. Robert est atteint lui-même de crétinisme, puisqu' il est incapable de faire la démarcation entre ceux qui en Valais sont crétins et ceux qui ne le sont pas... Les propos du curieux géographe Robert ont le mérite de montrer combien médiocres sont les rapports de bien des voyageurs, et combien développée est la mauvaise foi de certains. Or, c' est sur la base de tels récits que de nos jours encore on va colportant la thèse des crétins des Alpes, ou celle de l' imaginaire origine magyar ou sarrasine de nos compatriotes des vallées méridionales du Valais, voire du Toggenburg. Aussi vaut-il la peine de nous attarder à cette affaire de crétins et de goitreux au travers des lettres réunies par le très sérieux Anglais V. Coxe après son Voyage en Suisse^3, lettres parues en 1770, vingt ans avant les thèses d' Acker. Combien apprécions-nous l' honnêteté de son rapport, et le ton de sa relation:

J' ai toujours eu soin de ne point juger un peuple au physique ou au moral d' après un examen superficiel qui me rendrait partial. Mais dans le cas présent, la fréquence de goitres, & le grand nombre des idiots, sont deux choses que je puis affirmer, tant sur ma propre expérience, que d' après différentes conversations avec plusieurs personnes de mérite & de bonnes observations de ce pays-ci. Quant à la malpropreté & à l' indolence du bas peuple, elles sont si notoires, qu' elles ne peuvent échapper à tout voyageur le moins doué de l' esprit d' observation.

Voici qui est ferme, mais sans généralisation gratuite. Les frères Bridel, en 1798, constatant la même situation, soulignaient de plus l' extrême saleté des vêtements des Valaisans d' alors 14. Coxe note que dans le Haut-Valais, les goitreux et ceux qu' il appelle les idiots sont absents; il les signale, en revanche, au val d' Aoste ( tout comme Wills en 1866 pour le val Tournanche t5 ), observation confirmée par d' autres voyageurs dont Dandolo, pour qui le crétinisme est la plaie du Bas- Valais, et R. Tœpffer, pour qui il n' est point de crétins en Haut-Valais, alors que M. Robert affirme qu' aux deux extrémités de la vallée il y a plus d' air, donc moins de crétins16.

Lors de ses voyages en Valais, Coxe dit avoir vu de gros goitres depuis la dimension d' une noisette au gros pain rond de six livres. Il existe la même gradation parmi les idiots, depuis ceux qui montrent quelque étincelle de raison et d' intelligence, jusqu' à ceux qui sont sourdsi> muets, & n' offrent de l' homme que les pures sensations animales.

Tout en s' excusant de ses hypothèses, Coxe admet avec d' autres que ce sont la chaleur et la pesanteur de l' atmosphère qui engendrent l' indolence des habitants. En revanche, ce n' est pas l' eau de neige, dit-il, qui occasionne les goitres ( sinon les gens d' en haut en auraient aussi, et on n' en trouverait pas dans des pays comme Sumatra, les Indes orientales, ou encore à Naples ). Coxe est en désaccord aussi avec la théorie de H.B. de Saussure, fort prisée de beaucoup de voyageurs, qui veut que l'on ne trouve de goitres dans aucun lieu élevé de plus de cinq cents toises au-dessus du niveau de la mer, parce qu' en altitude l' air est excellent, alors qu' ils sont communs dans la vallée. Pour Coxe, le coupable est le tuf contenu dans certaines eaux:

les particules impalpables de cette substance ainsi dissoute s' introduisent dans les glandes de la gorge et produisent les goitres. On trouve des goitreux, écrit-il, partout où il y a du tuf: dans le Derbyshire, dans les différentes parties du Valais, dans la Valteline, à Lucerne, à Fribourg, à Berne, près d' Aigle & de Bex, en différentes parties du pays de Vaud, au voisinage de Dresde, dans les vallées de Savoie & du Piémont, & auprès de Turin & de Milan' 7.

Par ailleurs, Coxe affirme que les goitres ne sont pas héréditaires et refuse ainsi toute explication raciale. Et d' ajouter que les mêmes causes qui engendrent les goitres opèrent probablement dans le cas des idiots; car partout où il y a beaucoup des premiers, le nombre des seconds est considérable... Il y a entre le corps & l' esprit une liaison si intime, quoique inexplicable, que l' un sympathise toujours avec l' autre.

En même temps que le mythe d' une race de crétins anciennement implantée dans les vallées alpines, Coxe réduit l' ensemble de la question à de justes proportions en déclarant:

A en juger d' après les récits de plusieurs Voyageurs, on croirait que les Nature/s du pays sont tous idiots ou goitreux, lorsque, dans le fait, les Valaisans sont en général une race d' hommes robustesque tout ce qu' on peut affirmer avec vérité, c' est que les goitreux & les idiots sont en plus grand nombre dans quelque district du Valais, peut-être, que dans une autre partie du globe.

C' est dans le même sens qu' abondait Walser, en 1770 également:

Les trois crétins. Bois gravé d' Henry Bischoff ( 1882-1951 ). Musée de I' Elysée, Lausanne.

Les habitants du pays sont sains et forts, cordiaux, travailleurs; ils savent endurer la chaleur et le froid et deviennent vieux. Beaucoup cependant ont de gros ou de petits goitres, ce qui leur donne une voix rauque, incompréhensible et désagréable' 3.

Comment expliquer que, depuis lors, l' endé goitreuse et le crétinisme qui lui est associé, aient pratiquement disparu de nos contrées? La lutte contre ces maux s' est effectuée d' abord de façon empirique, puis, au cours du XIXe siècle avec des procédés éprouvés par la science. Jusqu' au XIXe siècle, la médecine utilisait des médicaments dont la composition n' est souvent plus connue aujourd'hui. Généralement, ces médicaments étaient à base d' éponges calcinées et contenaient donc de l' iode bien avant que cette substance ne soit ouvertement introduite dans la thérapeutique du goitre. Dans le Pays de Vaud, au XVIIIe siècle, avait cours la recette suivante, rappelée par E. Olivier 19 pour faire décroître le gros gosier: outre l' abstinence sexuelle, on recommandait l' ingestion de galettes composées de jaune d' œuf, de farine de froment, de poivre, de grains de milice, et d' éponge brûlée réduite en poudre.

Un des personnages les plus curieux qui ait porté ses efforts sur la lutte contre l' endémie goitreuse et le crétinisme a été le médecin suisse J. Guggenbühl. Né le 16 août 1816, mort le 2 février 1863, il installa en 1840 une clinique d' éducation et d' enseignement pour crétins, sur l' Abendberg, près d' Interlaken20. Grâce à une longue série de publications, ce Pestalozzi des crétins acquit une célébrité internationale, il est vrai moins auprès de ses pairs que dans le grand public. Nombre de visiteurs de l' Abendberg portèrent à l' étranger la renommée de Guggenbühl. Mais une fois la célébrité due à l' originalité de son entreprise évanouie, Guggenbühl fut exposé à une critique sans égards de la part du monde médical. Taxé de charlatan, il se montra incapable de répondre à ses détracteurs. Son mérite aura été pour le moins d' avoir soulevé un énorme intérêt pour le crétinisme et l' endémie goitreuse.

C' est le Dr Condet, de Genève, qui préconisa le premier la thérapie de l' iode, dans une adresse à la Société helvétique des sciences naturelles, en 182021. En 1853, Chalin recon-firma cette découverte devant l' Académie des Sciences, à Paris. L' iode sert en fait d' agent neutralisant et produit une diminution du goitre. L' administration d' iode fait régresser la prolifération épithéliale et restitue au corps thyroïde son aspect histologique normal. Malgré les recherches stimulées par trois Conférences internationales sur le goitre ( avant la Première Guerre mondiale ), le problème étio-logique n' est pas encore résolu.

Le plus célèbre des spécialistes helvétiques des affections de la thyroïde a été, sans contexte, le Prof, chirurgien Theodor Emil Kocher. Ce Bernois de réputation internationale a en particulier innové en matière d' opérations du goitre. Sa célébrité fut telle, en début de XXe siècle, qu' en 1909 ses recherches furent récompensées par le Prix Nobel de médecine.

Dans bien des régions d' Europe, frappées par l' endémie goitreuse, on a préconisé le traitement prophylactique par l' utilisation généralisée de sel de cuisine additionné d' une dose d' iode ( 5-10 mg par kg ). En Suisse, après un premier essai cantonal en Appenzell, cette pratique a été reconnue par une commission fédérale, puis généralisée à l' ensemble du pays.

A noter qu' aujourd le crétinisme est considéré comme une forme particulière de l' idiotie; on l' explique par une dysfonction de la thyroïde qui peut également produire l' ap du goitre. Goitre et crétinisme existent de nos jours à l' état endémique dans diverses régions du globe. C' est pourquoi, en juin 1978, le Conseil Alimentaire Mondial, lors de sa session de Mexico, a proposé aux Nations Unies l' engagement d' une bataille contre le goitre. L' Organisation Mondiale de la Santé ( OMS ) et le Fonds International de Secours à l' Enfance ( fise/unicef ) y travaillent déjà, dans 19 pays. Des équipes de chercheurs sont parvenues à démontrer notamment que, dans les régions intertropicales, les populations consommatrices de manioc sont particulièrement menacées, certains constituants de cette plante provoquant une inhibition de l' ingestion d' iode par la glande thyroïde. Alors que chez nous, dès la seconde moitié du XIXe siècle, le rôle de l' iode était reconnu, sans pouvoir être parfaitement expliqué, dans des pays comme le Zaïre, en particulier dans la province de l' Equateur proche de la République centrafricaine, c' est en 1979 qu' a débuté une campagne de vaccination portant sur un million de personnes. On espère de la sorte éradiquer goitre et crétinisme dans la province d' origine du président Mobutu Sese Seko. Par injection intramusculaire d' iode en suspension dans une solution huileuse, et qui subsiste dans l' organisme durant sept ans, il devrait être possible de conjurer le mal. Mais revenons à nos régions.

En 1780 déjà, dix ans avant les divagations du géographe Robert, un autre Français, Raymond de Carbonnières, fit avec humour de l' ordre parmi les exagérations de certains voyageurs:

On a souvent décrit le Valais & peint les Valaisans; mais on l' a fait ordinairement avec ces infidèles généralisations qui concluent hardiment de la partie au tout, & qui sont la plus convaincante preuve de la légèreté ou de l' enthousiasme des observateurs. L' un, charmé de la simplicité des mœurs qui caractérisent exclusivement l' habitant privilégié de quelques vallées reculées, crée pour toute la République un second âge d' or aussi fabuleux que le premier; l' autre, épouvanté à la vue des goitres aux environs de Sion, peuple la contrée entière de goitreux, d' idiots, &, ce qu' il y a de pis, le premier nie les crétins du second, parce que celui-ci ne convient point de la réalité de son âge d' or22.

Raymond prend soin de souligner la diversité raciale des populations. Et de signaler que la douceur des mœurs est surtout l' apanage des vallées méridionales. Ce n' est pas, il est vrai, le même point de vue que celui de l' An Wills ( 1866 ), qui nous renseigne sur les vallées de Tourtemagne, d' Anniviers et de Saas de fort abrupte façon. Pour Saas notamment, il affirme que Jadis, ces vallées avaient une mauvaise réputation; on les disait habitées par une race traître et féroce, qui pouvait à l' occasion, jouer au commerce des assassins aussi bien que conduire des moutons dans la montagne 23.

Il ajoute que, au milieu du XIXe siècle, même si selon lui ces gens sont encore grossièrement ignorants, ils sont cependant aimables et simples. En revanche, se fondant sur les dires de son guide, Balmat, il affirme pour Anniviers et Tourtemagne le peu qu' il a pu en entendre: ils sont encore plus barbares, car ils vivent presque nus, vêtus de peaux de bêtes, mangeant primitivement sur des tables à cupules. On rencontre des descriptions semblables également pour les Grisons, notamment chez Grüner24 qui, en 1778, signale des bergers enrobés dans des peaux. Il les considéra comme les plus misérables de Suisse, les décrivant avec leur peau noire et jaunâtre comme celle des Grœnlandais...

Ces descriptions sont avantageusement corrigées par un Guide du voyageur en Suisse25, qui, en 1824, disait notamment du val d' Anniviers:

Les habitants sont beaux, bien faits, belliqueux et d' une grande simplicité de mœurs. On voit encore dans leurs tables de bois des enfoncements qui leur servent d' assiette pour prendre le repas.

Quant à Wills, en 1866, il se plaît à préciser pour la région de Saas-Fee que Les indigènes sont très différents de Saas et autres districts. Les hommes sont plus vi-rils... les femmes plus fines et mieux faites; il se dit frappé par leurs visages courts, leurs yeux bleus, leurs cheveux blonds et leur propreté.

Il n' est pas question ici de faire la liste de tous les auteurs qui ont contribué à répandre le mythe d' un Valais entièrement peuplé de crétins. Signalons, au hasard, des noms aussi

prestigieux que Victor Hugo, Théophile Gauthier, Gustave Flaubert, James Fenimore Cooper, le père du Dernier des Mohicans, Harriet Beecher-Stove, avec son inoubliable Case de l' Oncle Tom26. Au milieu du siècle dernier, Rodolphe Tœpffer certainement un des meilleurs connaisseurs des hommes du monde alpin, s' était déjà efforcé de remettre gens et choses à leur place, en particulier dans des Premiers voyages en zigzag ( 1845 ). Pour fustiger les médiocres observateurs que furent trop de visiteurs étrangers, il précise que les Valaisans dans lesquels plus d' un touriste ne voit que des goitreux plus ou moins crétins, cachent presque tous, sous des traits ingrats, une âme douée encore de cette vie qui devient si rare, de cette vie du dedans qui ne crie ni ne babille, ni ne gambade, ni n' imprime, ni ne rime, mais qui suffit à ceux qui ne sont pas encore blasés, ni égarés, ni hébétés, le bien-être de notre civilisation, nos Cagliostros de gazetiers et de poètes, les effrénés prôneurs d' un progrès stérile qui a pour dernier terme l' homme, moins l' être moral, le corps de l' homme moins son âme, son tout, son manger, son habit, sa cravate et son faux toupet, mais non son cœur, le seul point pourtant d' où procèdent pour lui heur et malheur.

Touriste, les Valaisans ont du goitre, c' est sûr, mais les Valaisans s' aiment entre eux... mais ils sont humains... Et voilà pourquoi, lents et engourdis d' apparence, ils vivent, tandis que tant d' autres, lestes, agiles et se remuant sans cesse, bougent plutôt qu' ils ne sont vivants27.

Aujourd'hui, crétins et goitreux des Alpes ne sont plus guère qu' un souvenir. Une des vertus de la civilisation moderne, dont Tœpffer critique les agressions, a été, sinon d' éra le mal, du moins de transformer l' endé en agression rarissime. Pourtant, parmi nos aînés, on se souvient encore du temps où chaque village comptait de ces infortunés esclaves d' une thyroïde démente. Le Portrait des Valaisans en légende et en vérité28, de Mau- rice Chappaz ( 1965 ), ne pouvait échapper au rappel de ces « saints obscurs », de ces villages où naissent des infirmes, d' où sortent des monstres, et que l'on appelait les « innocents »:

Je revois les idiots. Ils étaient énormes, ils traînaient avec des faces rongées comme des écorces. Ils essayaient de parler mais seuls des gloussements, des beuglements passaient leurs lèvres. Plus que les autres infirmes, ils me semblaient des débris de la nature... Il y avait le crétin Locâ, le crétin Hat, et le gros crétin du cigare. Plus mystérieux qu' eux celui qu' on ne sortait que la nuit pour le promener vers la rivière et qui avait la tête enfermée dans un sac. Il avait la figure d' un cheval.

Les gamins des écoles excitaient parfois les idiots. Ils leur tendaient sous le nez deux morceaux de bois en croix et leur criaient une chanson. On croyait discerner en eux une sexualité énorme et passive. Il leur arrivait d' être liés dans les écuries, d' être maltraités, mais nous savions bien qu' il n' y a que la méchanceté qui soit une folie...

Avec les Valaisans, ces « anciens crétins » comme les appelle le poète29, réjouissons-nous de la victoire de l' iode et de l' hygiène sur la source de trop de méchancetés littéraires. De nos jours, nous l' avons vu, crétinisme et goitre continuent certes à sévir, dans un autre tiers-monde que celui auquel notre pays a longtemps appartenu. A nous, qui avons subi l' affront, de veiller à ne pas devenir à notre tour des « géographes du Roy ».

1 Rappaz, R., Les sobriquets des localités du Valais romand. Sion, 1976.

2 Mallet, Lettre sur la route de Genève à Milan par le Simplon, écrite en 1809. Genève, 1810, p. 35.

3 Sausgruber, L, Die Sarazenen von Spanien bis nach Vorarlberg. Feldkirch, 1921, p. 38.

4 Boyle, R., A Tour through France, Switzerland, Savoy, Germany and Belgium during the Summer and Autumn 1814. Londres, 1815.

5 Stebler, F. G., Sonnige Halden am Lötschberg. Beitrag zum Jahrbuch des SAC, t. XLIX. Berne, 1913, 118 p. ( p.40 ).

6 Ackermann, J.F., Über die Kretine, eine besondere Menschenabart in den Alpen. Gotha, 1790, p. 17.

7 Ferrus, G., Mémoire sur le goitre et le crétinisme. Paris, 1851.

8 Raymond de Carbonnières, « Lettre sur le Valais aux auteurs du Journal ». Journal de Paris, 304, 311. Paris, octobre et novembre 1780, pp. 1237-1239, 1265-1270; Echasse-riaux, M., Lettre sur le Valais et sur les mœurs de ses habitants. Paris, 1806, pp. 31-32.

9 Bourquenoud le Jeune, F. ( de Charmey ), Voyage en Valais, cité par A. Donnet, in « Relations de voyage fait en Va-

À

lais en août 1810 par... ». Annales valaisannes, 2e sér., VII. Sion, 1949-1951, pp. 97-128 ( p. 105 ).

10 Walcher, S., Taschenbuch zu Schweizer-Reisen. Glaris, 1833, 2e éd.

11 Robert, M., Voyage dans les XIII Cantons suisses, les Grisons, le Valais et autres pays et Etats alliés ou sujets des Suisses. Paris, 1789, 2 t.

12 Clément, « Lettre adressée à l' auteur du journal ». Journal littéraire de Lausanne, III, 1. Lausanne, 1795, pp. 193-199, 269-275.

13 Coxe, V., Voyages en Suisse. Paris, 1770, t. Il, pp. 32-33, 410—413, 415, 423-425, 428-429, 432^433.

14 Bridel, Frères, Kleine Fussreise durch die Schweiz. Zurich, 1798, p. 55.

15 Wills, Wandering among the high Alps. Londres, 1866, pp.115, 123,200,215-216.

16 Dandolo, T., Guida storica, poetica e pittoresca per la Svizzera. Milan, 1857, p.479; Toepffer, R., Premiers voyages en zigzag. Genève, 1842, pp. 122, 473; Robert, M., op.cit., Il, p.278.

17 Coxe, V., op. cit ., p.425.

18 Walser, G., Schweizer Geografie sammt den Merkwürdigkeiten in den Alpen und hohen Bergen. Zurich, 1770.

19 Olivier, E., « Recettes de médecine populaire recueillies dans le Pays de Vaud au 18e siècle ». Schweizer Archiv für Volkskunde, XXXV, 2-3. Bâle, 1936, pp. 105-130 ( p. 123 ); cf aussi Olivier, E., Médecine et Santé dans le Pays de Vaud. Lausanne, 1962, 2 t. Ces remèdes indisposaient parfois les patients. Exemple: « Le goitre d' Angletine de Sévery, alors âgée de 16 ans, semble diminuer nous apprend-on; elle a un peu de dérangements d' entrailles, je voudrais qu' elle en eût davantage, parce que le goitre passe quelquefois par là, dit sa mère ». Sévery, M. et Mme W. de. La vie de société dans le Pays de Vaud à la fin du XVIIIe siècle. 2 vols. Rééd. Genève, 1978, vol. Il, p. 134.

20 Guggenbühl, Dr, Briefe über den Abendberg und die Heilanstalt für Cretinismus. Zurich, 1846.

21 Condet, « Découverte d' un remède contre le goitre ». Société helvétique des Sciences naturelles. Séance du 25 juillet 1820. Bibliothèque Universelle, XIV. Genève, 1820, p. 190.

22 Raymond de Carbonnières, op. cit ., pp. 1261-1266.

23 Wills, op. cit ., pp. 115, 123,200.

24 Grüner, G. S., Reisen durch die merkwürdigsten Gegenden Helvetiens. Londres, 1778, t. I, p. 155.

25 Audin, J.M.V ., dit Richard, Guide du Voyageur en Suisse. Paris, 1824, p. 127.

26 Hugo, V., En voyage: Alpes et Pyrénées. 1839. Paris, 1890; Gauthier, Th., Voyage en Italie. 1850. Paris, 1912; Cooper, J.F., Excursions in Switzerland. Londres, 1836; Beecher-Stove, H., Sunny Memories of Foreign Lands. Londres, 1854. Quant à G. Flaubert, il montre dans sa correspondance combien le Valais du XIXe siècle faisait encore partie du tiers-monde. Décrivant une exhibition de nègres à Rouen, il précise: « Ce sont des Cafres dont, moyennant la somme de cinq sols, on se procure l' exhibi, Grand-Rue 11. (... ) Parmi eux est une vieille femme de cinquante ans qui m' a fait des avances lubriques:elle voulait m' embrasser. (... ) Qu' ai donc en moi pour me faire chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage? Ces pauvres natures-là comprennent-elles que je suis de leur monde? Devinent-elles que je suis de leur monde? Devinent-elles une sympathie? Sentent-elles, d' elles à moi, un lien quelconque ?. Mais cela est infaillible. Les crétins du Valais, les fous du Caire, les santons de haute Egypte m' ont persécuté de leurs protestations! Pourquoi? Cela me charme à la fois et m' effraie. » Lettre à Louis Bouilhet. Rouen, 26 décembre 1853.

" Toepffer, R., op. cit ., p.89.

28 Chappaz, M., Portrait des Valaisans en légende et en vérité. Lausanne, 1965, pp. 79-80.

29 Ibid, p. 65.

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