Un paradis encore intact Courses à skis au sud du Bergell

Dans les oreilles de beaucoup d' alpinistes, le nom de Bergell prend une sonorité particulière. Ceux qui n' y ont jamais mis les pieds ont certainement déjà entendu parler des imposantes parois du Pizzo Badile ou du Pizzo Cengalo, des nombreuses pointes entourant le barrage de l' Albigna ou de la vaste cuvette du Vadrec del Forno ( glacier ). Comme le célèbre granit du Bergell, du haut de ses 30 millions d' années, est encore relativement jeune géologiquement parlant, et comme l' érosion n' a pas encore eu le temps de déployer tous ses effets, la région livre encore des formations rocheuses bizarroïdes. La très visitée Fiamma, qui domine la vallée du Bergell, en est l' une des plus visibles. 

Il n' est dès lors pas étonnant que les amoureux de la montagne montrent de l' intérêt pour cette vallée du sud des Grisons. Mais pourquoi des Grisons? Imprégnée d' influences méditerranéennes, l' histoire commune au Bergell et aux régions du nord du canton actuel des Grisons est ancienne.

Vers 840 déjà, la vallée formait le district rhétique de Bregallia. Ce dernier passa en 960 sous la domination de l' évêque de Coire, qui gagnait ainsi le contrôle sur les routes du Septimer et du Julier. L' ouverture du col du Gothard, au XIVe siècle, causa le déclin des activités de transport, qui laissèrent peu à peu la place à l' agriculture. A l' époque, les habitants du Bergell se mirent à exploiter des alpages situés plus au nord, dans l' Avers et dans le Val Madris. En 1387, une route pavée conduisait déjà de Tinizong à Plurs par le Septimer. Il fallut attendre la première moitié du XIXe siècle pour qu' elle perde de son importance en raison de la construction de la route empruntant le col de la Maloja.

Les échanges avec le nord ont donc une longue tradition dans le Bergell. Il n' y a qu' en hiver que la neige semble parfois envelopper la vallée et ses montagnes dans l' oubli. Lorsqu' en plus le col de la Maloja est fermé en raison des avalanches, le Bergell semble encore s' éloigner un peu plus de la Suisse. Mais n' est pas pour un alpiniste justement le moment propice à la découverte des célèbres vallées situées au sud du Bergell?

Si l'on consulte le premier Guide officiel de randonnée à skis de Suisse édité en 1933 par la Fédération suisse de ski, on n' y trouve rien d' encourageant. Bien que cet ouvrage doive être considéré comme un dictionnaire, on y trouve à peine une ligne pleine jusqu' au col de Muretto et une autre en traitillé jusqu' à la Capanna del Forno. La deuxième ligne signale, comme c' est encore le cas aujourd'hui, une route dangereuse. On suppose alors que cela est uniquement lié à l' ancien guide, car il arrive aussi qu' il n' indique aucun itinéraire dans d' autres régions comme celle entourant le col du Splügen. On se dit que la consultation de guides et de cartes récents devrait nous apporter quelque éclaircissement.

On se munit donc d' une carte de randonnée à skis récente figurant les Alpes suisses, sur laquelle toutes les courses à skis connues sont tracées, formant un réseau plus ou moins dense. En lisant la carte d' est en ouest, on constate que le Sud du Bergell s' y distingue par la baisse de densité de ce réseau de tracés. On a encore le choix, dans la région du Forno, entre des itinéraires rayonnant dans toutes les directions. Il n' en reste plus que quatre dans le Vadrec da l' Albignia, tous menant vers l' est en direction du Forno et deux d' entre eux n' étant praticables que par conditions de sécurité optimales. Dans le Val Bondasca enfin, un itinéraire menant à la Cima del Bondasca se réserve l' exclusivité. Pour qui a connu la vallée en été et qui sait reconnaître les traces laissées par les avalanches de l' hiver précédent, il est inutile d' expliquer pourquoi cet itinéraire est marqué en traitillé.

Faut-il en déduire que le Bergell hivernal est totalement inintéressant? Et la longue route qui nous en sépare doit-elle nous en détourner définitivement? A ces deux questions, le guide et photographe Robert Bösch répond par la négative. Le grand voyageur qu' il est l' affirme: « Des paysages aussi spectaculaires, je n' en connais qu' en Patagonie. » Selon lui, c' est justement en hiver que la neige vient mettre en valeur la richesse de la région: « Même si les itinéraires de randonnée ne sont pas très nombreux, ils ont tout de même beaucoup à offrir aux alpinistes confirmés. »

Egalement convaincus des qualités hivernales de la région, les responsables de la Capanna del Forno nous dressent la liste des courses à skis que l'on peut effectuer dans les environs de leur cabane: Monte Rosso, Monte del Forno, Pizzi dei Rossi, Cima di Val Bona, Cima dal Cantun, Cima di Castello et Sella del Forno. Il semblerait qu' une longue halte s' impose à la cabane, suivie d' une éventuelle ascension de la Cima di Rosso et du Monte Sissone, qui se dressent côte à côte et qui peuvent ainsi être combinés en une seule course, considérée comme la plus profitable et la plus belle randonnée à skis du Fornotal. De la Capanna del Forno, il est possible de rejoindre la Capanna da l' Albigna par le Pass da Casnil Sud. Le fait que la cabane, à l' exception du local d' hiver, reste fermée jusqu' en juin, laisse deviner qu' il ne se passe pas grand-chose dans le coin en hiver. S' ajoute à cela le fait que la plupart des sommets environnants sont aussi accessibles depuis la Capanna del Forno. Si les conditions sont bonnes, la descente racée de la Cima di Castello par le Vadrec dal Castel Sud vaut le détour.

La Cima del Bondasca est elle aussi l' occasion d' une descente de tous les superlatifs. Il n' y a pas que les 2000 mètres de descente jusqu' au Val Bondasca qui mettent le sang en ébullition. Le décor constitué des géants de granit du Bergell recouverts de neige n' est pas anodin non plus. Si l'on désire effectuer cette course en un seul jour depuis Bondo sans passer la nuit à la Capanna di Sciora, non gardiennée en hiver, il faut pouvoir compter non seulement sur une bonne expérience alpine, mais aussi sur une très bonne condition physique. D' après les responsables de la Capanna del Forno, il existe toutefois plus à l' est du Bergell méridional un « haut-lieu de la randonnée ouvert aux personnes moyennement entraînées », le Monte Disgrazia. Il s' agit d' une course de douze heures en partant de la cabane. Pour terminer, Robert Bösch met la barre encore plus haut: « Un bon test pour les cracks du coin consiste à faire l' ascension du Monte Disgrazia en un seul jour depuis Maloja. »

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