Un paradis sauvage à deux pas de la Suisse Randonner dans le Val Grande

Le Val Grande? Pour certains, le Parc national italien est un espace vide près de la frontière. Mais l' initié sait que pour le randonneur, c' est un petit eldorado. Et sa richesse vaut le prix d' un bon équipement, car les itinéraires sont plutôt mal indiqués.

A l' ouest, le massif du Mont-Rose dresse une haute paroi dont la sombre perspective nous aligne avec le Val d' Ossola: nous sommes ici dans le Parc national du Val Grande, avec pour aujourd'hui l' objectif d' atteindre le Bivacco Bocchetta di Campo qui se trouve à nos pieds, 150 mètres en contrebas. Il ne s' agit pas d' admirer le paysage, mais de gagner au plus vite ce refuge. Jambes flageolantes, nous l' atteignons juste à temps: à peine avons-nous dégagé la porte de son panneau protecteur que la tempête de neige nous rattrape.

Nous sommes les seuls occupants du local et en prenons possession avec reconnaissance malgré le spectacle qu' il offre: un tas d' ordures occupe un coin, et le petit fourneau de fonte est un misérable vestige des temps héroïques de l' alpinisme. Il faut s' activer avec énergie pour mettre le feu au bois humide, sans oublier qu' il a dû être apporté ici par la voie des airs: à cheval donné, on ne regarde pas les dents. Puis il faut trouver le réchaud, caché sous un banc. Nos prédécesseurs étaient peut-être pressés ou éméchés. En intermède à ces travaux ménagers, nous observons depuis la terrasse les nuages qui défilent sur le col en escadrons pressés. Il faut ensuite descendre 70 mètres pour la corvée d' eau avant d' en terminer avec les préparatifs du festin: pâtes à la sauce au thon et vin rouge...

Au matin, nous étions partis de Malesco, à une heure de train de Domodossola. On y trouve de bonnes possibilités de logement. Un très beau et tout récent musée de la vallée expose des objets romains provenant de fouilles locales, ainsi que d' autres témoins plus récents de la culture alpine. Par exemple, des objets sculptés dans la stéatite ( pierre ollaire ). Il ne faut pas oublier d' admirer la fontaine du village avec son fabuleux « Berze-lesk », sculpture représentant un basilic ( reptile mythique ). De là, pour atteindre le point de départ de notre randonnée, nous avons pris un bus de location aménagé par Francesco Cavalli, ancien maire du village et promoteur du Parc national. Durant la haute saison, le bus circule trois fois par jour. Partant tôt le matin, on arrive au début de l' après à la Bocchetta di Campo, ce qui permet de gravir encore la Cima Pedùm dont il sera question ci-dessous.

Nous sommes remontés à pied la Valle Loana depuis Fondo li Gabbi ( 1240 m ), pour atteindre en un peu plus d' une heure l' Alpe Scaredi ( 1840 m ), à la limite du Parc national du Val Grande. C' est ici que se trouve la première des cabanes du Parc où nous pourrions passer la nuit, mais attention: la plupart de ces refuges ne sont pas gardiennés. En général, on y trouve du bois pour cuisiner. Plusieurs disposent d' un éclairage photovoltaïque. La nourriture, l' eau ( parfois ), un sac de couchage et une natte font partie de l' indispensable fourniment du visiteur.

Il vaut la peine de faire le bref détour de la Cima della Laurasca, qui se trouve pratiquement sur le chemin. Ce sommet de 2195 mètres, l' un des plus élevés du Parc, offre un panorama étendu sur le Val Grande et sur la plaine lombarde.

Nous avons atteint par des champs de neige la selle dite « Bocchetta di Scaredi », pour contempler à nos pieds les lacs de l' Italie du Nord. De là, suivant un sentier d' arête sécurisé en partie par des chaînes, nous avons progressé en direction de notre objectif du jour, la Bocchetta di Campo. Cent mètres plus bas se dresse sur un col la singulière cabane qui ressemble à une boîte d' allumettes mise debout.

Face à la cabane, la Cima Pedùm sauvage et déchiquetée se dresse au centre du Parc national. La première ascension a été réalisée le 21 juillet 1882 par l' industriel Carlo Sutermeister de Zofingue, accompagné de son camarade Enrico Weiss et du guide indigène Giacomo Benzi de Cicogna. Un grand connaisseur de la région, Frank Seeger, écrit sur son site internet: « Les nombreux gendarmes précédant le sommet comme des tours de garde, et les ravins donnant de tous côtés naissance à de vertigineux vallons, donnent à cette montagne un caractère sévère. »

Compter environ deux heures pour gravir la Cima Pedùm, depuis l' attaque située à une demi-heure de la « boîte d' allumettes ». Il faut gagner pour cela le fond d' un couloir bien visible depuis la cabane, puis, vingt mètres plus loin, entrer dans la face en escaladant un ressaut rocheux exposé. On trouve alors un étroit et raide sentier non balisé, qui conduit entre les rhododendrons jusqu' à la selle entre l' antécime nord-est nommée « Cima Oscura » et le sommet oriental ( Cima Est del Pedùm ). Le sentier continue alors en pente douce jusqu' à un passage très exposé ( T5 ) où l'on descend de quelques pas avant de remonter un couloir escarpé qui permet d' atteindre en quelques minutes le sommet principal à 2111 mètres. On y jouit d' une vue saisissante sur le Mont-Rose, si proche qu' on croit pouvoir le toucher.

Le jour suivant, descente raide par les Strette del Casè, littéralement « défilés du fromager ». On peine à s' imaginer comment les bergers pouvaient transporter par là leurs fromages sans se rompre les os. En effet, le passage est vraiment difficile. Mais il est aussi spectaculaire. Il faut passer quelques vires malaisées, et plusieurs fois descendre et remonter de pénibles raidillons. Il y a des tronçons moins exposés, tout de même équipés partiellement de mains courantes qui datent certainement de l' époque du pionnier Carlo Sutermeister, cofondateur de la section Verbania Intra du Club alpin italien ( CAI ) vers 1890.

Cette traversée pleine d' embûches nous amène à l' alpage des Prati di Ghina, où le sentier se perd dans la négligence d' un rare balisage. Nous remontons le pâturage vers l' est, en suivant la raide ligne de pente jusqu' à l' altitude de 1580 mètres. Il nous faut alors chercher avec attention, vers la droite ( au sud ), le chemin peu visible qui nous permettra de sortir du vallon du Rio di Ghina. C' est une entreprise délicate par brouillard ou simplement par mauvais temps, comme le signale Bernhard Herold Thelesklaf dans le guide du Parc national. Il n' y a pratiquement plus de sentier, le marquage est rare et les cairns ont été pour la plupart balayés par des avalanches. Carte, altimètre et boussole sont indispensables. Bernhard Herold Thelesklaf a été chargé de rédiger la carte de randonnée Domodossola 1:50000, éditée en avril 2008 par swisstopo. C' est la seule carte de swisstopo dont le territoire se trouve entièrement hors de nos frontières.

Après quatre heures et demie de descente et 1200 mètres de dénivelé, nous atteignons Pogallo, où se trouve le bâtiment directorial délabré de Carlo Sutermeister, qui pratiquait l' exploitation forestière intensive dans la vallée et avait même construit en 1890 le premier téléphérique électrique de transport. On peut encore en voir des vestiges rouillés. A l' époque, Pogallo ressemblait à une cité d' orpailleurs et comptait des centaines d' habitants. Il n' y a maintenant plus que quelques rustici servant de résidences secondaires. En 1944, les SS allemands ont ratissé la vallée à la recherche de partigiani, dont un groupe a été massacré à Pogallo. Un monument près des ruines de l' entreprise Sutermeister commémore cet événement. De Pogallo, une heure et demie de marche le long du Rio Pogallo nous amène à Cicogna, le seul village habité du Parc avec ses 16 habitants. Une bière fraîche nous y attend au Circolo, chez Sara et Frederico Mazzoleni. 

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