Valpelline-Bouquetins

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par B. Piccioni.

Nous allons à la « Schönbühlhütte ».

La montée à la cabane est mieux qu' une préface banale, car chaque pas dans une ascension possède sa beauté propre, disait justement Leslie Stephen.

A la fin de cette glorieuse après-midi de juillet, nous nous trouvons loin dans le Vallon de Zmutt, désert et déjà calme à l' extrême. Les derniers lacets du sentier se dérobent dans l' ombre d' un contrefort et, lorsque nous arrivons c' est la subite révélation d' un cirque glaciaire rendu excessivement grandiose et mystérieux sous le clair de lune.

Sept heures plus tard, nuit noire. Autour de nous nos lanternes déploient une clignotante circonférence de clarté. Ne connaissant pas cette région, nous prenons le premier sentier rencontré, malheureusement une impasse, interrompue peu après par le talus d' une moraine. Nous cherchons à discerner dans les ténèbres opaques une voie pratique, mais on distingue seulement des masses plus denses, séparées de larges veines blanches, incolores plutôt, tellement cela est confus, qui sont les tentacules des glaciers.

Inutile de tergiverser, essayons de persévérer droit vers l' énorme motte bitumeuse du Stockje. Une grimpée pénible, sur des éboulis roides, en partie surchargés d' une mosaïque de neige congelée et nous touchons le faîte de cet édifice délabré, apercevant instantanément, le long des pentes du versant opposé, les zigzags ironiques d' un excellent chemin.

Le prélude bleu et froid de l' aube s' efface sous l' allégresse du soleil qui nimbe d' or les contours gracieux de la Dent d' Hérens et ruisselle ensuite resplendissant sur les cannelures innombrables dont toute cette tête glaciaire est striée.

Verticale et solitaire, d' un noir d' ébonite, la face aiguë du Cervin paraît vouloir s' obstiner contre la prime jeunesse du jour.

Nous remontons les dunes du glacier du Stockje guidés par la piste qui conduit au col d' Hérens. Vis-à-vis de celui-ci nous décrivons une ample parabole, pour éluder un repaire de crevasses avidement béantes et écheoir sur l' épais bourrelet de neige qui ourle les parapets rocheux encerclant le bassin de Tiefenmatten. En longeant le rebord de ce gigantesque trottoir on parvient facilement au sommet de la Tête de Valpelline.

La Dent d' Hérens est l' attraction incontestable du panorama. Menhir aux lignes puissantes mais élégantes, elle dresse fabuleusement une unique et svelte face glacée, biseautée dans un cadre de roches acajou nettement profilé sur la tapisserie d' un ciel vert d' eau.

Cette épure de grande cime est certainement au nombre des plus saisissantes que l'on puisse considérer.

A gauche, le Cervin, contrastante réplique d' ébène, au delà, la spacieuse étendue blanche aux scintillements d' argent, aux contrejours bleutés. Du côté de l' Italie nous commandons le tronçon final de la Valpelline, très enfoncé entre des massifs qui pour nous ont le prestige de la nouveauté. Du regard nous parcourons la périphérie de ces aimables montagnes, surtout l' attirant decrescendo qui, de la Dent d' Hérens, s' abaisse par l' échelonnement des Grandes Murailles jusqu' à la Pointe de Cian. Toute cette chaîne semble posée sur le plateau idéalement plane du Bas glacier de Tza-de-Tzan, masse majestueuse, allant ensuite s' abîmer dans la vallée en monstrueux bouillonnements de séracs.

Guido Rey a vécu là beaucoup de ses impressions qu' il a su nous conter en poète. Nous avons maintenant du plaisir à contempler ces sommités en songeant à ce délicat évocateur de l' Alpe.

On peut classer la Tête de Valpelline parmi cette catégorie typique de satellite de l' élite des cimes dont les deux principales caractéristiques sont la vue, que la proximité rend particulièrement imposante, et l' accès relativement aisé.

Avant de continuer nous chaussons les crampons; aussi lorsque la pente de névés s' incurve de plus en plus nous pouvons poursuivre sans ralentir. Après le Rocher de la Division ( A. S. 3291 ) ce sont des glissades rapides jusqu' au débouché d' un couloir en forme d' entonnoir, où l'on passe afin d' éviter l' infranchissable barrage de la chute du Haut glacier de Tza-de-Tzan. Au sortir de ce défilé nous distinguons, au milieu des dalles et des cailloutis, des marques de sentier qui mènent au début d' un champ de neige. Une longue rutschée; me voici en bas, aussitôt je me retourne, curieux de voir la contenance de mes camarades, mais je suis interloqué en apercevant bien au-dessus de nous le « Rifugio Aoste »! Nous l' avions dépassé, sans le soupçonner, dissimulé qu' il était par le pli d' une moraine. Je tente par des cris appropriés d' avertir mes collègues. Malgré cela, attribuant mon exubérance à la griserie de la descente, ils viennent néanmoins me rejoindre. La seule solution est de remonter tous ensemble à la cabane, devant laquelle nous déposons nos sacs à midi précis.

Cet abri, inauguré en 1908 par le C.A.I., convient, du fait de sa simplicité très rudimentaire, à cette contrée encore indemne de la contagion touristique.

II se dégage de ces lieux, tout en glaciers et moraines immenses, un charme spécial, identique probablement à celui que nos précurseurs durent éprouver en découvrant des endroits solitaires et inédits à l' époque héroïque de l' alpinisme.

Entre les nombreux instants délicieux d' une journée en montagne, il y en a d' autres que les heures classiques, exubérantes du matin ou douces et tristes du soir, qui, exempts d' un effet quelconque, renferment pourtant une jouissance égale. Tels furent les moments passés à la cabane Tza-de-Tzan. Etendus sur un paillasson de gazon torréfié, caressés par l' agréable chaleur du soleil, engourdis par le bourdonnement de l' eau qui partout alentour sape les glaciers, distraits par le défilé ininterrompu de gros cumulus ouatés dans l' outremer de l' espace, nous vivons intensément heureux de tous ces riens ineffables.

Malgré l' approche du soir l' atmosphère reste tiède et la rumeur des torrents subsiste à peine atténuée. Las d' avoir tant soufflé, le vent était tombé, immobilisant l' escadre de nuages à présent d' un gris pers qui contribue à communiquer un air lugubre au paysage. Pendant quelques minutes une déchirure laisse encore filtrer des rayons de soleil, le ciel entier s' illumine comme un merveilleux vitrail frappé des feux du couchant, tandis que la réverbération colore tout d' une bizarre teinte lie-de-vin. Cette luminosité fut absorbée, pareil au carmin ardent d' une braise qui s' éteint, faisant place à une équivoque obscurité, lamentablement terne.

Il était prévu que nous nous lèverions à minuit. Bien auparavant nous fûmes éveillés par le roulement désespérant de la pluie sur le toit du refuge. Deux heures, toujours le continuel clapotis de l' ondée, alors nous renonçons définitivement au départ pour la Dent d' Hérens.

Le matin quel changement inattendu: un ciel d' azur d' une fraîcheur exquise, des montagnes propres et avivées, un soleil d' un éclat renouvelé. Déçus et joyeux tout à la fois, nous décidons, vu l' heure tardive et le peu de vivres qui nous reste, de traverser sur Arolla par la cabane Bertol, en ascensionnant au passage les Dents des Bouquetins.

Nous voici reprenant en sens inverse, jusqu' au Rocher de la Division, la route descendue hier. Là, nous nous trouvons sur la rive extérieure et en amont de la colossale cataracte du Haut glacier de Tza-de-Tzan; pour passer à son bord intérieur, limité de glacis noirâtres, un quart d' heure suffit.

Si l' accès du col des Bouquetins qui nous domine, très ample, d' une centaine de mètres, apparaît sérieusement entravé d' un blindage de glace, l' aspect en est admirable, vu ainsi avec le prestigieux arrière-plan des Dents des Bouquetins.

Les dehors étaient trompeurs. En effet, ce palier fut surmonté sans difficultés en utilisant, à son extrême droite, une sorte de chéneau parqueté d' une conglomération de glace rugueuse d' une adhérence parfaite.

Au moment où nous entrons sur les territoires fournisseurs du glacier du Mont Miné nous avons achevé la marche d' approche et réintégrons avec le sol suisse des régions fréquentées.

Toute la base des Dents des Bouquetins est incisée par la cicatrice d' une rimaye. Selon l' époque c' est un obstacle nul; pourtant, aujourd'hui, la différence sensible entre le niveau des deux lèvres exige un effort particulier pour franchir cette entaille. Au-dessus un cône d' éboulis, régulièrement consolidé de traverses de petits murs, borde le caractéristique et large oriflamme de neige qui sépare en deux groupes distincts les Dents des Bouquetins. En se maintenant à la lisière de ce pierrier on atteint la massive paroi aboutissant au sommet central. Quittons cette côte rocailleuse, pour nous élever perpendiculairement vers le col des Dents des Bouquetins, dépression la plus marquée de l' arête faîtière. Nous foulons d' abord un solde de neige fraîche, mouillée, transformée bientôt en un fond lisse et dur dans lequel il faut bêcher de multiples gradins. Ne pourrait-on pas inventer, pour esquiver ce travail ingrat, un genre de lampe à souder dont la flamme braquée sur la glace façon-nerait par une fonte intensive des marches suffisantes?

Notre escalier éphémère se termine à la brèche citée précédemment, puis, transition captivante, nous sommes presque constamment sur le tranchant de l' arête aérienne.

L' habituel et anti-esthétique signal trigonométrique, qui coiffe le pignon géométriquement le plus élevé des Dents des Bouquetins, a au moins l' avan d' indiquer sur quelle saillie de cette crête terminale, en forme de scie aux aspérités toutes d' une altitude égale, il faut s' arrêter.

Avec ce temps radieux la vue, en plus ouverte et plus distante assez équivalente à celle de la Tête de Valpelline, ne peut être que superbe. Une couple d' heures s' écoule, en compagnie de trois membres de la section lyonnaise du C.A.F. Nous descendons alors, directement dans la face délitée de la montagne, c' est la voie généralement parcourue, rejoignant notre itinéraire d' aller à l' angle où nous avions bifurqué sur les pentes de névés.

Une fois de retour au plateau du Mont Miné, il n' y a plus qu' à suivre la trace, fil d' Ariane qui relie la Tête Blanche au col de Bertol, pour achever cette belle journée par une promenade glaciaire choisie.

En raison de sa position exceptionnelle, on embrasse de l' étroit balcon qui circonscrit l' aire où la cabane Bertol est posée, un vaste site de haute montagne. Impossible d' oublier la magnificence suprême d' un soir à Bertol quand le flux mauve de l' ombre conquiert tous les confins glacés, tandis que les monuments des grands pics, encore enflammés d' un rouge laque, découpent des franges de sang dans la draperie bleu-noir du ciel infini. Plus tard, la féerie d' une grosse lune d' acier, aux lueurs métalliques, dévoilant progressivement un paysage polaire, immuablement tranquille.

Le lendemain, pour tout déjeuner nous devons nous contenter de quelques morceaux de sucre, c' est pourquoi la rentrée vers un centre de réapprovisionnement devient urgente. Arolla est tout désigné, mais auparavant nous allons encore gravir le toujours joli monolithe de l' Aiguille de la Za.

Il vaut mieux faire une ascension que la raconter et il vaut mieux la raconter que l' écrire, déclarait un critique à propos d' un ouvrage d' alpinisme. Je ne puis mieux conclure que par cette citation.

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