Vie d'un grand guide : Joseph Pollinger

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Charles Gos

Avec 1 illustration ( n° 129 ) 1912 Avec M. R. W. Lloyd: première descente de la Brenva:

... When we returned over the Col du Géant two days later, note M. Lloyd, we could see the Arête had turned to ice and could no longer be descended...

.. .Joseph's leading on the Brenva was magnificenl. It was due above all to him and also to the plucky way Franz Imboden behaved after being injured by jalling ice, only being able to use one hand, that we made the descent safely 2.

1913 Onzième et dernière campagne avec Sir W. E. Davidson.

Avec le colonel Strutt: première du Ferro Centrale par l' arête est; via le versant nord ( glacier d' Albigna ); première du Monte di Zocca par l' arête W., ( 2e asc ), via le versant nord.

1914 Avec le colonel Strutt: première du Piz Qualivo ( Ferro Centrale ) par la face nord.

Avec W. Lloyd: Lyskamm, sommet W. par la face nord ( doit être une première ).

1919 Avec M. W. Lloyd: première du col de Bionnassay par le versant nord 3.

1920 Avec M. W. Lloyd: première traversée de l' Oberschallijoch ( Zinal- Zermatt ).

1923 Avec M. W. Lloyd: première traversée du col Infranchissable ( Con- tamines-glacier de Miage italien ).

1924 Apparition d' un nouveau e client »: M. L. S. Amery ( actuellement sous- secrétaire d' Etat aux Indes dans le gouvernement Churchill et président de l' Alpine Club, 1944 ). M. Amery avait rencontré Joseph Pollinger trente ans auparavant au sommet du Cervin, le jour de sa descente de l' arête de Zmutt avec Miss Bristow:

1 Voir page 325.

2 Traduction:

Quand nous retournâmes au Montenvers deux jours plus tard, nous pûmes constater que l' arête de la Brenva était toute en glace et n' aurait plus pu être descendue...

... Joseph a magnifiquement conduit la cordée. C' est surtout grâce à lui, et aussi à l' altitude courageuse de Franz Imboden, blessé par la chute d' un bloc de glace et ne pouvant plus se servir que d' une main, que nous pûmes faire heureusement la descente.

Livret, p. 173 et 174.signé ) R. W. Lloyd, Hôtel Monte-Rosa, Zermatt, 9 août 1912.

3 Dès 1918, Joseph Pollinger fait la plupart de ses ascensions avec son fils Adolf comme porteur, et quand celui-ci sera nommé guide à son tour ( 1922 ), il sera souvent le second guide de la cordée.

... It is just thirty years, to within a day or two, that I first met Pollinger on the Matterhorn and watched his work as he led down on the first descent of the Zmutt ridge; I do not think that the years which have passed since have impaired his skill; they have only added to the many personal qualities to which these pages bear tribute and with which I most heartily associate myself. I shall look forward keenly to the pleasure of climbing with him again, even if he should not be able to keep his promise to take me up the Matterhorn in 19441.

1944! Joseph Pollinger, hélas! n' est plus de ce monde, M. L. S. Amery est ministre dans un gouvernement de guerre et les Allemands sont au Breuil...2 1926 Avec M. R. W. Lloyd: première de l' Aiguille de Bionnassay par la face nord.

1927 Quatorzième et dernière campagne avec le colonel Strutt.

... I am able to certify that he is still unsurpassed among the great guides of the Alps 3.

1939 Trente-et-unième et dernière campagne avec M. W. Lloyd... en automobile en Suisse pour finir par les Rochers de Naye en train... un très grave accident ayant obligé le vainqueur de la face nord de l' Aiguille de Bionnassay à renoncer à faire de l' alpinisme...

Quelques traits anecdotiques, humains, pour adoucir en quelque sorte le caractère forcément schématique de ces pages.

Joseph Pollinger qui, pendant près de quarante ans, m' a honoré de son amitié, était, comme tous les grands guides, bienveillant envers les « sans guide ». Ses conseils, toujours précis et judicieux, contribuèrent souvent au succès d' expéditions de Führerlosen. A Riffelalp, un jour, comme nous ne trouvions pas, mon frère Emile et moi-même, de photographie utile à l' indication d' un itinéraire, nous montâmes avec Joseph dans la chambre qui servait d' atelier à mon père, le peintre Albert Gos. Là, devant une toile, Joseph examina longuement la montagne en cause, mais désorienté par les touches du pinceau et de la spatule, déconcerté par l' empâtement des cou- 1 Traduction:

II y a juste trente ans, à un ou deux jours près, que j' ai rencontré Pollinger au Cervin pour la première fois, et que je le voyais au travail alors qu' il effectuait la première descente de l' arête de Zmutt; je ne pense pas que les années qui ont passé depuis ont altéré son habileté; elles n' ont fait qu' ajouter aux nombreuses qualités auxquelles ces pages rendent hommage et auxquelles aussi je ne puis que m' associer de tout cœur. Je me réjouis énormément d' avoir le plaisir de grimper de nouveau avec lui, même s' il ne peut pas tenir sa promesse de me guider au Cervin en 1944.

9/9/24.signé ) L. S. Amery, A. C.

Livret, p. 195 à 197.

2 Ces pages datent de janvier 19441 8 Traduction:

Je puis certifier que Joseph demeure insurpassé parmi les grands guides des Alpes. Riffelalp, 18 août 1927.signé ) E. L. Strutl.

Livret, p. 202/203.

VIE D' UN GRAND GUIDE: JOSEPH POLLINGER leurs et l' enchevêtrement des tons qui, vus de près, ne formaient, forcément, qu' un amalgame confus, il hésita et déclara alors avec une loyauté cocasse: « J' ai fait cent fois cette montagne, mais c' est bien la première fois que je m' y perds!... » Finalement, nous nous y retrouvâmes... Mon père adorait ces visites de guides. Devant ses tableaux, les montagnards discutaient gravement de leurs ascensions, indiquaient des voies, supputaient leurs chances, évoquaient leurs souvenirs.

Au printemps de 1938, en Sicile, je rencontrai à Taormina deux membres de l' Alpine Club, E. C. Oppenheim et H. W. C. Bowdoin, qui partageaient leur existence entre les Alpes et les incomparables paysages siciliens où la mythologie grecque revit avec une poésie presque aussi fraîche qu' au temps de l' Odyssée. Sur une terrasse où passaient des effluves d' eucalpytus et d' orangers, devant l' Etna fumant et ses neiges éternelles, nous causions haute montagne. Comme j' arrivais directement de Saint Nicolas, les noms des guides de là-bas furent inévitablement prononcés. Oppenheim raconta l' épisode rapporté plus haut ( Breithorn de Zermatt face nord, 1898 ), et le « timid climber » ajouta en partant d' un grand éclat de rire: « Mais vous savez, Joseph savait aussi élever la voix! Je ne l' ai vu qu' une fois en colère et je ne l' ai pas oublié!... En 1902, je voyageais avec lui et Franz Lochmatter, cinq semaines merveilleuses... Un jour à l' Aletschhorn, je ne sais quelle idée saugrenue me prend: je demandai avec fermeté à Joseph de me laisser marcher en tête. Joseph et Franz acceptent — probablement pour mieux me faire comprendre ma présomption... Je n' avais pas fait trente mètres que je me trouvai enferré sur une arête de neige... Ne sachant plus que faire, je me retournai vers mes guides pour solliciter un conseil. Alors Joseph qui me surveillait, corde tendue, et qui ne pipait plus mot, fait explosion:

Ach, dischi Herrù! Di gloubùnt schi sigä di greeschtù Bärgstiger und wellùunt vor dû. Fiehrerù gah! Aber jetz, wa well-där gah? Was well-där machù? Herr Gott nùch amal! Blibät doch hinner dû Fiehrerù, das ist sicher d's besta far ali... 1.

Oppenheim conclut gaiement: « Je n' ai jamais été eng... dans ma vie avec autant de conviction! Mais peut-être aussi suis-je le seul alpiniste qui ait eu l' honneur de guider des « voyageurs » tels que Joseph Pollinger et Franz Lochmatter !!!... » J' ouvre le livret de Joseph et je lis, en effet, à la page 128 le témoignage d' Oppenheim qui se termine par ces mots: « I have no reason to alter my opinion with regard to Joseph Pollinger's superlatively fine qualities as guide 2. » Ce « I have no reason to alter my opinion » prend aussitôt une signification charmante dès l'instant qu'on connaît la petite histoire de l'Aletschhorn. Et j' avoue que je ris à mon tour...

1 Traduction: Ah, ces messieurs! Ils croient déjà qu' ils sont de grands alpinistes et ils veulent marcher devant les guides! Mais maintenant où voulez-vous aller? Que voulez-vous faire? Nom de D... de non de D...! restez donc derrière les guides, ce sera bien sûr la meilleure des choses pour tout le monde!...

Traduction: Je n' ai aucune raison de modifier mon opinion au sujet des qualités superlativement remarquables de Joseph comme guide.

Pour célébrer les vingt-cinq ans de membre de l' Alpine Club, si je ne fais erreur, de Sir W. E. Davidson, des amis avaient organisé un dîner en l' honneur de cet éminent grimpeur et fait venir de Saint Nicolas, en grand secret, ses deux guides attitrés, Joseph Pollinger et Franz Lochmatter. A l' issue du repas, un rideau s' écarta au fond de la salle et que vit-on? Joseph et Franz assis à une table, en train de boire tranquillement un verre... Qu' on juge de l' ébahissement du vieil alpiniste et de ceux qui ignoraient tout de la chose... « On se serait presque cru au musée Tussaud », me confiait un des invités. Choyés, chéris, fêtés, entourés par tout le monde, les deux lions de Saint Nicolas quittèrent Londres plus fatigués que s' ils avaient fait, que sais-je? l' arête de Péteret aller et retour en un jour. « Une fois, à la campagne, près de Londres, me raconte Joseph, nous partons, moi et Franz, en petit bateau sur la Tamise. Le courant nous entraîne et comme nous ne savions pas très bien nous servir des rames, nous commençons à taper dans l' eau comme si on battait le seigle, mais nous tapions à tort et à travers, tant et si bien que le bateau a commencé par tourniquer de tous les côtés... Pour finir, on était mouillé comme des poissons, mais nous sommes tout de même arrivés au bord. » — « Vous vous sentez plus à l' aise au Grépon ou dans le couloir Whymper à la Verte? » dis-je. « Oh! oui, répondit Joseph, ça bouge moins. » En 1941 je me trouvais à La Fouly, malade. Un jour, je reçois un mot de Joseph qui me demande si je ne viendrais pas bientôt à Saint Nicolas, histoire de passer quelques bons moments à bavarder. Je lui écris que, malheureusement, la maladie... Et alors Joseph de me répondre en substance ceci: « Puisque vous êtes malade et que vous ne pouvez pas venir, hé bien, c' est moi qui viendrai, et si vous allez mieux, nous monterons faire visite à Maurice Crettez! » La fatalité, hélas! empêcha la réalisation de ce projet séduisant qui montre bien la qualité des sentiments de ce montagnard. Nous ne devions pas nous revoir...

Faire visite à Joseph à son chalet de Saint Nicolas ( chalet construit par trois maçons... célèbres, du Valtournanche: l' un, un des vainqueurs de l' Aiguille du Géant, Jean-Baptiste Maquignaz, fils de Jean-Joseph, l' autre, vainqueur d' un des Jumeaux de Valtournanche, César Meynet, et le troisième, un des Pellissier, de Châtillon, mort au Caucase [expédition Piacenzza] ) était toujours une joie très grande. Là, dans la « wohnstube » patriarcale, avec ses petites fenêtres aux rideaux blancs, empesés, les géraniums écarlates et quelques objets hétéroclites rapportés d' expéditions lointaines, et sous le regard bienveillant ou sévère de portraits de « voyageurs », on allumait les pipes, et les bonnes causeries commençaient. Au plafond, la maîtresse-poutre portait cette inscription en anglais: « J. S. JOSEPH POLLINGER ET SA FEMME, MARIA SCHANTON, ONT CONSTRUIT CETTE MAISON. VENEZ VIVRE AVEC MOI ET VOYEZ MON BONHEUR — ET NOUS SERONS TOUJOURS HEUREUX. MARS 1900. » — L' hiver, le gros poêle de pierre de Bagnes répandait sa douce chaleur et la rumeur de la Viège voisine, assourdie par la neige, mettait dans la lumière éclatante du dehors sa rumeur de plain-chant. Mais de tous mes souvenirs de Joseph, il en est un qui m' est particulièrement cher et que je veux rapporter ici. Joseph passait le printemps dans son vieux chalet de Biffig, hameau solitaire à vingt minutes de Saint Nicolas en direction de Zermatt. Un jour, j' arrive, pas de Joseph: le chalet était fermé... Désappointé, je me rends au jardin: personne! au « raccard »: personne! mais au bout du pré, assis près du rucher, il y avait Joseph qui fumait sa pipe. Je le rejoignis et m' installai près de lui. Le ciel était d' azur léger; un petit pommier en fleurs se penchait sur les ruches bourdonnantes; de l' eau pailletée de soleil bruissait dans une rigole, et, comme il sied nous causâmes haute montagne. Soudain, Joseph étendit un bras et le ramena, une abeille frémissante posée sur sa main; il la contempla jusqu' à ce qu' elle reprenne son vol. Et celui qui, le premier, avait osé s' attaquer à la descente de la Brenva, me dit doucement: « J' aime tellement venir m' asseoir là et fumer ma pipe pour écouter chanter les abeilles... » Si l'on considère la longue et brillante carrière de Joseph Pollinger, on ne peut s' empêcher de constater qu' elle inflige un démenti quasi formel à ceux qui vont disant qu' un guide accaparé par un ou deux « clients » est un guide fini. De très nombreux exemples, même éclatants, infirment cette thèse. A ce propos, le cas de Joseph est typique. On l' a dit plus haut: 41 étés et plus de 500 grands sommets... Or, la moyenne de ses « voyageurs » a été de 1 à 3 par été... Une seule fois — 1896 — il en a 8: son maximum. Aussi bien, on s' en voudrait de ne pas souligner ici la fidélité jamais démentie du principal « voyageur » de Joseph: M. Robert Wylie Lloyd.

De 1904 à 1939, à part un été, 1907, les quatre ans de guerre, 1915-1918, et 1937, la maladie, R. W. Lloyd, chaque année, revient aux Alpes où son guide fidèle et ami l' attend. Ensemble, ils feront 31 campagnes, escaladeront environ 200 sommets importants et accompliront une trentaine d' expédi, tentatives ou escalades que le mauvais temps fait avorter. Qu' on se représente ce que la constance d' une fraternité de piolet et de corde aussi magnifique exprime au point de vue humain! cette union des cœurs dans le danger et des âmes dans la lutte, cette communion d' impressions en face de sublimes paysages... Une grave opération empêche Lloyd de venir en Suisse en 1937, et quand, en 1938, il franchit de nouveau la Manche, l' alpinisme est fini pour lui, n' est plus qu' un souvenir. Joseph attend à Calais celui qui est toujours « son voyageur », et les deux vieux coureurs de cimes, l' un compatissant au malheur de l' autre, et celui-ci heureux de retrouver son compagnon de toujours, arrivent à Chamonix en voiture. On a laissé piolet, corde et crampons à la maison, dorénavant inutiles. Peu importe! Il y a là, dans le ciel, la sombre découpure des Aiguilles et de hauts frontons neigeux conquis jadis... D' en bas, on admire et on se souvient. Le pèlerinage sentimental se poursuit à travers la Suisse, et partout, à toutes les stations alpestres où les deux hommes passent, ressuscitent les heures ardentes d' autre. « I can only walk a very little », confesse avec nostalgie Lloyd, en 1938, dans le livret de son guide. « I was delighted to be with Joseph again, although my mountaineering days are over 1. » 1 Traduction: Je ne puis me promener que très peu. J' ai été enchanté de me retrouver avec Joseph, quoique mes jours d' alpinisme soient finis.

En 1939, le mélancoliquement heureux pèlerinage reprend, toujours sans corde ni piolet. Les vallées des Alpes voient de nouveau défiler les deux hommes, en voiture, le regard levé vers les montagnes. Le 21 juillet, ils sont à Montreux et le funiculaire les hisse au sommet des Rochers de Naye. C' est dans cette silencieuse contemplation, dans le largo de ces vastes horizons où les cimes s' amoncellent et vont s' évanouissant dans la lumière éthérée, dans ce rêve de poétique solitude, que s' achève la carrière du grand guide.

Saint Nicolas, Valais Janvier 1944

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