Voie britannique de la face ouest de l'Aiguille de Blaitière

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Claude et Yves Remy, OJ Vallorbe

Un soir, au retour d' une excursion, l' idée nous est venue, à mon frère Yves et à moi-même, de tenter la face ouest de l' Aiguille de Blaitière qui, de l' endroit où nous étions, avait l' air fort intéressante. Il est vrai d' autre part que, selon les dires d' un ami qui a tout « fait » dans la région de Chamonix et d' après l' addendum du Guide Vallot, l' ascension se révèle comme extrêmement difficile, plus délicate même que la face ouest des Drus. On y est cependant moins dangereusement engagé grâce aux vires Fontaine. L' escalade exige dix-sept heures d' effort, sans compter le retour par les Nantillons. C' est vraiment un beau morceau! Nous remettons l' étude du problème au lendemain: une journée de repos nous permettra d' examiner cette face à loisir et de prendre alors une décision.

Le lendemain matin, tout près de notre tente dressée au bord du lac bleu du Plan de l' Aiguille, nous regardons la face convoitée et nous essayons d' en déceler l' itinéraire. Notre petite jumelle nous permet de découvrir deux jeunes alpinistes en pleine escalade artificielle. Qu' ils sont petits sur cette paroi de huit cents mètres de dénivellation! D' ores et déjà, nous projetons, si nous nous mettons en route, de ne pas bivouaquer, donc de marcher très vite avec un sac léger.

La décision de tenter l' ascension a été prise et, le lendemain, nous nous levons à trois heures. Nous prenons le petit déjeuner qui sera le seul repas véritable de la journée et, à cinq heures, nous sommes en route. Nous suivons rapidement la moraine et, quittant le chemin de l' arête nord du Peigne, nous traversons le bas du Glacier de Blaitière. Nous nous encordons et, là déjà, Yves taille quelques marches avec le marteau-piolet le 1 La première ascension de cet itinéraire a été réussie, le 25 juillet 1954, par la cordée J. Brown et D. Whillans ( réd. ).

long d' une crevasse. Puis c' est à mon tour de prendre la tête, et nous franchissons un mince pont de neige en jouant les équilibristes. Après une pente pas trop raide et la rimaye, c' est le granit. Le texte du guide-manuel que nous avons recopié indique qu' il faut prendre, à cet endroit, un large couloir forme de restes d' éboulis provenant de la face. Nous le remontons sans trop de difficultés et nous arrivons à une belle terrasse où des voix nous parviennent de plus haut. Il s' agit de six Italiens en train de gravir avec une technique « spéciale » d' escalade artificielle une belle fissure: la Brown. Un petit dièdre, assez méchant, nous amène au pied de cette fissure large d' en vingt centimètres et dont les bords sont verticaux et absolument lisses. Nous profitons de la lenteur extrême des grimpeurs italiens pour admirer la vue extraordinaire que nous avons de là sur les Aiguilles et, particulièrement, sur l' Ai nord du Plan qui nous apparaît comme un formidable bastion. Nous devons attendre en cet endroit plus d' une heure, surtout à cause de la lenteur du dernier de la cordée italienne qui « dépitonne » et « déboise » la fissure de tout ce que ses camarades y ont enfoncé! Il ne restera que deux pitons originaux, comme l' indique notre texte, et deux coins de bois.

Je commence l' ascension qui s' avère dès le début peu commode, mais exaltante. Ma main gauche tâtonne sur la paroi tandis que la peau de la droite s' use au contact du rocher et saigne. Enfin, accroché au premier coin de bois, j' arrive à passer au suivant, m' essouffle au piton, me rétablis et réussis à me fixer à ce qui pourrait passer pour un relais. Mon frère peut monter à son tour; il me rejoint et je repars. Je dépasse deux grimpeurs méridionaux et arrive à une sorte de niche. De là, la voie normale conduit à droite à une fis- sure de quarante mètres dans laquelle sont engagés les quatre autres Italiens: ils me font comprendre qu' il est préférable pour nous de ne pas insister. J' avise une fissure juste au-dessus de moi, une super-Brown, pourrait-on dire. Une cordelette passée autour d' un petit bloc m' indique, avec un mousqueton, qu' un pendule est nécessaire. Je l' exécute au grand émoi des Italiens en train de marteler la montagne. Je me retrouve ainsi dans la fissure dont je poursuis l' escalade avec, pour seul point d' assurage, le bloc situé maintenant vingt-cinq mètres au-dessous de moi. Ayant ainsi dépassé les Italiens, j' opère une traversée sous un surplomb et j' établis un relais avec un bout de corde et des pitons. Yves me rejoint. Ensuite, des blocs coincés et branlants nous imposent un passage délicat; un surplomb, et la fissure m' amène à une vaste plate-forme enneigée. J' as Yves qui, au passage, à la demande des Italiens, a accroché leurs étriers aux premiers clous. Il les reconnaît: ce sont ceux que nous avons vus peiner au Grand Capucin.

Des gradins, un magnifique dièdre vertical, une traversée à gauche, de gros blocs, et ce sera alors un nouveau relais. Des pitons placés en grand nombre dans la paroi m' inquiètent, car ils indiquent que la suite de l' ascension sera corsée: l' escalade artificielle va commencer. Je prépare les étriers. Une belle fissure toujours plus difficile m' arrête un instant, mais un clou qu' Yves me signale près d' un de mes genoux va m' aider. Je repars et trouve à gauche un passage riche en « ferraille ».. J' opère une traversée, place les échelles pour ne pas trop me fatiguer, évite un surplomb, continue dans une rainure. Je me retourne: Yves grimpe déjà! Il n' a pas voulu me faire perdre du temps. Encore deux pas sur étriers et j' arrive à de belles terrasses, les fausses vires Fontaine. Toujours sans étriers et sans assurage, mon frère me rejoint. Il est neuf heures seulement. Nous nous accordons le seul « repas » de l' ascen: des cacahuètes salées et un morceau de chocolat. Nous continuons par la droite dans la neige et sur des dalles abondamment pourvues de pitons. Je monte très rapidement, trop même au gré de mon frère.

Après le passage d' un nouveau surplomb, avec un grand vide sur le couloir qui borde la face, une arête délitée nous conduit aux vires Fontaine, sur de belles terrasses dont la sortie a l' air facile. Une cordelette nous indique la voie à suivre et, par une petite vire, nous arrivons à une fissure avec deux coins de bois placés huit mètres plus haut. Le soleil « tape » dur maintenant. L' escalade de la fissure m' épuise et, parvenu avec peine aux coins, j' ai peur de la suite. Je redescends et serais presque sur le point de renoncer et d' achever la course par la voie Ryan, si Yves ne me redonnait courage. Pas question d' abandonner, me dit-il, on poursuit cet itinéraire et on descend les Nantillons!

Je repars donc, m' agrippe aux coins et me trouve dans un dièdre que je franchis avec toujours plus de peine. Ouf! Je repère un clou auquel je fixe péniblement un mousqueton. Je devine une terrasse au-dessus de moi et m' y hisse à plat ventre. Après ce relais, c' est encore un surplomb à passer. Les efforts fournis jusqu' ici m' ont épuisé et le rythme de l' escalade ralentit. Les clous sont rares désormais, car peu d' alpinistes franchissent cette voie intégralement. Deux pitons, dans un autre surplomb, sont difficiles à atteindre et je m' étire pour les saisir. Puis c' est un dièdre, un relais dans une cheminée envahie de glace dont nous apprécions la fraîcheur.

L' escalade n' est cependant pas terminée. Elle est toujours très épuisante, surtout dans une sorte de cheminée où je « ramone » péniblement. Grâce à la corde, Yves monte avec une facilité relative, sauf dans les passages étroits où le sac le gêne. Immédiatement au-dessous de nous, nous apercevons les Italiens en train de sortir des fausses vires Fontaine. Ils ne pourront pas éviter un second bivouac.

Maintenant, tout semble facile pour nous, mais, en réalité, à cause de la neige que nous venons de trouver, les difficultés subsistent. Enfin, nous rejoignons l' arête et montons dans de vieilles traces jusqu' au sommet. Victoire! pourrions-nous crier s' il n' y avait encore le retour. Heureusement, j' en connais bien le parcours pour être descendu souvent par la Bregeault et même une fois de nuit.

Yves, quarante mètres devant moi, descend corde tendue en me laissant de bonnes traces. Tous les vingt mètres, il place soit un étrier, soit une cordelette autour d' un bloc. Nous nous trouvons ainsi rapidement au pied de l' arête. Le mar-teau-piolet entre en action pour traverser le

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