A la cabane Weissmies, le 1er août 1926

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( Extrait d' un récit de course de la section neuchâteloise. )... C' est de ce point haut situé à la cote 2720 que nous partirons, demain, pour les cimes; mais avant de nous engager sur le chemin qui monte, arrêtons-nous, et évoquons les souvenirs de la veillée d' armes passée en ces lieux.

Il y a deux ans à peine, un petit hôtel de montagne s' élevait sur le pâturage du Trift, au pied des moraines qui encadrent les glaciers descendus du Fletschhorn, du Laquinhorn et du Weissmies. Il se dénommait: Hôtel Weissmies. Modeste d' apparence, on lui faisait la réputation de ne pas l' être par ses prix qui rivalisaient de niveau avec sa situation géographique et faisaient du territoire environnant une réserve à l' usage des gens fortunés. C' était grand dommage vraiment, car il commandait le passage à un groupe imposant de géants dont la tête dépasse les 4000 et permet au regard de faucher l' horizon. Mais la figure de ce monde change; par les soins intelligents de ses nouveaux propriétaires, la section d' Olten, ce bâtiment quelconque a pris les allures d' une villa dont la silhouette élégante ne rappelle en rien les lignes monotones des cubes rectangulaires, encapuchonnés, auxquels nous a habitués le style consacré des cabanes du Club; elle a des fantaisies et des originalités qui retiennent l' attention. On y accède de plain pied par un petit vestibule sur lequel s' ouvrent les portes de la cuisine et de la salle à manger. Entrons: voici la cuisine, elle est vaste et isolée, en même temps que largement éclairée; c' est le royaume bien délimité et ordonné de la cuisinière, épouse du gardien, et la porte en est sévèrement consignée au public. Toutefois cet isolement ne J' empêche pas d' être solidaire de la salle à manger à laquelle elle prête le concours de ses calories par l' enchâssement, dans la paroi mitoyenne, de l' une des larges surfaces de son appareil de cuisson. A l' étage sont les dortoirs, de vraies chambres, comme la cuisine est une vraie cuisine; ici, la division du travail est observée du haut jusqu' au bas; si l'on y trouve avec satisfaction l' officiel compartiment réservé aux membres du C.A.S., on y découvre en surplus avec autant d' étonnement que d' approbation le carré des vétérans, et ce n' est pas une des moindres originalités du home soleurois. Les irréductibles amants de l' Alpe, chez qui la maréedes ans n' a pu submerger l' enthou, sont ainsi assurés de jouir de ce repos nocturne que la jeunesse sacrifie trop allègrement même à la montagne. Il y a également à l' intention des vénérables des fauteuils de rotin dans les bras desquels ils se laisseront aller à un sybaritisme qu' ils ne dédaigneront pas malgré leur réputation de durs à cuire. Mais avant de nous abandonner aux douceurs de l' intérieur faisons le tour de notre demeure d' un soir. La cabane s' élève sur une esplanade dont le sol est soigneusement nivelé; celle-ci s' étend sur la face S. en la forme d' une terrasse à vue plongeante, au N. elle supporte deux constructions d' utilité publique au premier chef; l' une est l' édicule annexe indispensable de la cuisine et du réfectoire; pourquoi se tairait-on à son égard? Celui-ci mérite une mention; un courant d' eau continu passe sur son fond qu' il nettoie en chantant; aussi ne voit-on point, comme en bien des cas, son canal d' évacuation obstrué et abandonné aux hasards de la vidange, ni, sur ses parois, les morceaux de journaux, qui, arrêtés dans leur descente aux enfers, exposent à la vue, en un entourage inélégant, des figures de grands hommes, cyclistes, boxeurs, diplomates et tutti quanti que nos quotidiens illustrés offrent à l' admiration de leurs lecteurs et qui subissent, là, les revers humiliants de la gloire. L' autre construction est une fontaine qui débite en son bassin l' eau cristalline de son robinet, l' eau, la boisson physiologique parfaite, et la bonne à tout faire, précieuse pour les ablutions du soir et du matin, avant et après la paillasse. Ai-je épuisé le chapitre des louanges? non pas, il me reste à signaler trois avantages encore que possède la cabane Weissmies. Le premier est l' agrément des chemins d' accès. Dès Saas-Grund, après un début quelque peu sinueux et malaisé, un sentier muletier, large et bien aplani, s' élève à flanc de côte en des lacets dont le dessin a été calculé pour réduire au minimum l' effort de montée. Longtemps il progresse à l' ombre des mélèzes, accompagné parfois de l' eau bondissante d' un torrent, puis arrivé à son point culminant, il s' enfonce résolument au cœur des monts, à travers un cirque glaciaire abandonné qui occupe le verdoyant alpage du Trift. A dire vrai, en cet endroit il perd beaucoup de sa bonne tenue et de son allure tranquille, il n' est plus ratissé et passé au rouleau, il est sauvage, un peu désordonné, creusé de ravines, percé d' affleurements rocheux, par contre il laisse voir dans un lointain, point effarouchant, dont chaque pas rapproche, la cabane, but de la marche et promesse de délices. Un troupeau de 150 têtes pâture ces gazons parfumés, dans cet air pur, près des eaux courantes; nous en avons croisé le taureau, superbe bête aux formes trapues et aux jarrets solides; près de lui, par un contraste imprévu, une jeune fille préposée à sa garde — était-ce par goût? pour charmer les longueurs du temps? ou pour en imposer au Seigneur de l' alpage? qui le saitfumait un cigare dont elle chassait la fumée au vent, avec la vigueur d' un gars de son hameau. Scène de mœurs pastorales, vision légère et gracieuse, saisie au passage par le citadin évadé des asphaltes fondantes, des cheveux coupés et des fards boulevardiers. Le deuxième avantage à signaler est la situation topographique de la cabane. C' est le sort de ces hardies constructions sur lesquelles s' abattent, huit mois durant, les frimas qui désagrègent les monts de granit et de glace, de vivre en la compagnie de ces flèches, dômes ou aiguilles dont la majesté nous fige d' admiration et dont la voix nous appelle. Toutes, elles réservent à leurs visiteurs la même impression de splendeur rayonnante, pendant les heures du jour, et de paix infinie, pendant celles que les étoiles baignent dans leur douce clarté. Toutes, elles les placent devant un spectacle qu' aucun esprit ne peut contempler, dont aucun cœur humain ne peut ressentir les effets sans être transporté dans un monde de grandeur et de beauté dont seules elles donnent la vision et livrent les inspirations. Mais ce caractère d' ordre général — une constante — se complète de caractères particuliers à chacune d' elles. Celui que possède en propre à un haut degré la cabane Weissmies lui vient de ce qu' elle voit se dresser à son Orient, tout près, trois masses imposantes de plus de 4000 m. dont les flancs cuirassés de glace offrent au soleil du soir un miroir sur lequel il projette ses feux mourants. Tard dans l' après, alors que Saas-Fée et toute la vallée de la Viège sont noyées d' ombre et parcourues par des souffles fraîchissants, elle demeure en pleine lumière, dans un rayonnement de chaleur; quand la nuit qui monte l' atteint et la dépasse, les trois flambeaux dressés à ses côtés s' allument et l' alpenglühn glorifie le coucher de l' astre. Les derniers feux du jour ont flambé à son proche Orient, les premiers étin-celleront à son proche Occident, sur la chaîne des Mischabel, géants dont la tête est casquée de glace, le corps sanglé dans une armure rigide de gneiss et dont les pieds sont recouverts par les plis pressés d' un manteau royal fait d' hermine immaculée. Là-haut, sur ces fières têtes, à l' aube, l' aurore dépose de ses doigts rosés une couronne immatérielle et fragile, signal de l' arrivée prochaine de l' astre glorieux. La cabane Weissmies possède ce privilège de connaître, dans une large mesure, les splendeurs du lever et celles du coucher, celles de l' aurore et celles de l' alpenglühn. Enfin, et pour ne pas allonger, signalons un troisième avantage qui, s' ajoutant aux autres, font du home soleurois un privilégié. C' est la proximité immédiate de la cime dont il porte le nom, le Weissmies, un 4000 m. bon enfant, sans l' ombre d' une difficulté par temps convenable, une ascension de père de famille, une traversée de tout repos, qui nous porte sans effort excessif à la hauteur, d' où l'on plane, comme un oiseau, d' où le regard balaie l' étendue, d' un point cardinal à l' autre et rassemble en un instant la gerbe des souvenirs, le collier de perles de l' apiniste. C' est sous ce toit fortuné que les six Neuchâtelois pénétrèrent le soir du leraoût; en un clin d' œil les épaules ont dételé et les sacs ont déversé, proche la soupière fumante, les produits variés de leurs flancs, et ce fut l' heure délicieuse où l'on s' épanouit sous les influences convergentes d' un bon repas et de l' amitié. Un bon repas est une façon de parler qui ne sera comprise que des initiés; là-haut l' appétit est cuisinier, il fait d' une croûte de pain un gâteau et transforme miraculeusement en un filet de chamois la tranche de viande moite encore de la proximité des sueurs dorsales du porteur. Cependant les plaisirs de la bonne camaraderie clubistique dans l' atmosphère embuée des fumées de tabac, joints à ceux des satisfactions de l' estomac, ne firent point oublier aux patriotes leur devoir, la célébration de la fête nationale. Ils se rendirent donc sur la terrasse, pour s' unir en pensée au peuple suisse debout partout à cette heure solennelle, sous l' empire d' un même sentiment sacré.

Cette manifestation fut ce que les lieux commandaient, digne et sobre à souhait, point de discours; que dire, en effet, quand la nature parle! Le discours de fête se comprend sur la place publique qu' emplit le brouhaha de la foule, mais sur l' alpe qui inspira les hommes de 1291, sur ces pâturages, frères de ceux où la liberté aux pieds nus et sauvages venait murmurer à leur oreille des mots ensorcelants, dans le silence auguste et religieux des solitudes peuplées de géants de granit, sentinelles avancées qui montent la garde à nos frontières, sous le ciel étoilé dont les feux lentement se meuvent sur la terre au repos, le silence est le plus éloquent des langages, il laisse à chacun la possibilité de donner libre cours à ses pensées. Mais si les langues se turent, par contre les yeux s' ouvrirent pour s' attacher avec émotion sur les points lumineux qui soudain percèrent l' ombre; jadis, signal d' alarme, appel à l' aide fraternelle, aujourd'hui, flammes joyeuses, messagères d' une même pensée de vigilance et de fraternité. Tout en bas, dans son auge, Saas-Fee scintille comme une constellation descendue du ciel; le village a revêtu sa livrée des grands jours, il a bouclé sur ses reins la ceinture de lumière. Puis c' est une vive clarté qui jaillit à droite et se fixe, pour célébrer la Patrie; des bras insoucieux de la fatigue ont porté leur fardeau de bois résineux jusque sur le Mellig; enfin, plus haut encore, presque dans le ciel, une lueur rouge surgit et signale la présence de Suisses à la cabane des Mischabel.

A cet appel d' une sœur, Weissmies répond; son brasier habilement conditionné projette ses feux longtemps et savamment entretenus. Là-bas, comme ici, comme plus loin, d' un bout à l' autre de la Suisse, une même pensée d' indéfectible attachement à la mère commune s' exprime; à cet instant solennel, un hommage de reconnaissance et d' espoir monte dans la paix du soir vers Ce qu' é l' aino et les chants unissent les cœurs dans le culte rendu à la terre aimée, la terre de nos aïeux, la terre bénie.

C' est sur ces impressions que s' acheva pour les clubistes neuchâtelois le 1er août 1926; tôt après, allongés sur leurs paillasses, ils se laissaient bercer au gré des tempéraments; les uns dormirent à poings fermés; d' autres, à demi conscients, songèrent; d' autres enfin attendirent patiemment l' aube libératrice dans un silence respectueux des sommeils faciles. Le temps, lui, continua sa course, marcheur infatigable, et le moment vint où il sonna la diane aux grimpeurs; on était au 2 août...H. Moulin.

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