A la recherche de l'inconnu

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André Fontana, Genève

J' avais vingt ans; c' était en 1925. Depuis bientôt deux ans je parcourais, le plus souvent en solitaire, les Préalpes circonvoisines; un peu par intérêt géographique, pour connaître, prendre possession, comme aussi pour converser avec les vachers, que je considérais comme mes arrière-cousins; beaucoup pour m' ébattre, me livrer au plaisir d' arpenter, de grimper et de descendre; toujours enchanté par la beauté des paysages, qu' ils s' offrissent dans leur nudité minérale, parés par la végétation ou humanisés par des constructions. J' avais finalement gravi la Pointe et n' avais pas été sans remarquer Parke accidentée qui s' en détache à I' ouest. Au retour j' avais fait un long chemin pour l' étudier. La tentation était ainsi née et peu à peu l' idée s' installa qu' il me fallait abso- lument monter par là; cette arête m' était réservée; elle m' attendait depuis sa création.

Cela ne fut pas sans m' inquiéter et j' envisageai bien sûr de convier à l' entreprise un de mes amis avec lesquels j' avais déjà varappe. J' y renonçai. Aucun ne partageait vraiment ma ferveur. Pour Jean, entièrement axé sur sa future carrière de chirurgien, la varappe était un divertissement parmi d' autres; pour Felix, qui se voulait pbète patente et ambitionnait de fonder une revue, ce n' était guère, avec la voile, l' escrime et le ski, qu' un sport noble qu' il convenait de pratiquer. Robert, qui s' empêtrait déjà dans la politique, voyait avant tout dans les courses l' occasion d' une exubérante et « franche » camaraderie. Henri, mon interlocuteur le plus incisif es questions philosophiques, qui inclinait vers une religion réglementée, m' aurait répondu qu' on n' a pas le droit d' exposer gratuitement sa vie.

Pour ma part j' avais cessé de m' attribuer une mission parmi les hommes, je ne croyais plus en une vérité qui fût valable pour tous et je cultivais la mienne, non sans ascèse. Mes courses m' étaient garantes d' une certaine élévation morale; dies exaltaient ma vertu. Je m' en étais profondément persuadé lorsque, deux semaines après ma première ascension de la Pointe, je partis pour la seconde, à effectuer par la voie nouvelle. Il serait impropre de dire que j' en avais pris la décision, tant cette aventure m' apparaissait fatale.

En montant au chalet où je devais passer la nuit dans le foin, je baignais - homo ludibundus - dans cette joie qui m' était habituelle en course, née du sentiment d' être libre, sans obligation sociale, apte à jouer au sein de la nature, avec elle. Et lorsque les appréhensions précédentes reparurent, je les chassai par l' orgueil, en me félicitant de n' être point pareil aux lettrés qui ne sont que fins et délicats, aux consommateurs, ou encore aux bêtes de somme ou de trait. J' en riais, j' en devenais plus ailé, plus rapide; il me semblait non pas tant avancer que danser.

Mon sommeil fut léger. Avant le jour je me glissai dehors. Tout en déjeunant je contemplai à loi- sir, dans un recueillement solennel, les longues pentes et le profil des crêtes, vaguement, mystérieusement éclairés par cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Le froid vint rompre le charme et, lanterne à la main, je me mis en route, goûtant une fois de plus cette plénitude que donne une marche aisée dans l' air frais du matin, où le mouvement, parfaitement accordé avec les battements du cœur et la respiration, semble si naturel qu' on n' existe plus qu' en lui. Pour l' heure, il m' apparaissait que ce mouvement, qui me possédait ainsi tout entier, me conduisait nécessairement au but, avec lequel mon destin s' identi jusqu' à ce qu' il fût atteint.

Quand j' arrivai au petit col où je devais quitter la voie normale pour longer la base des étagements supportant la Pointe et accéder ensuite à l' arête ouest, l' arrêt brusque, le vent froid de l' aube et l' étrange et merveilleux spectacle qui s' offraient à moi me désabsorbèrent du rythme de la marche. Les étoiles s' étaient éteintes, le ciel commençait à rosir au levant. Les chaînes, alignant leurs sommets, semblaient se matérialiser progressivement, à mesure que le gris, du rocher et le blanc de la neige se distinguaient mieux et que les lignes des crêtes, précisant leurs contours, se détachaient sur le ciel, comme dans un mélange une masse obscure lentement se dépose et se sépare du léger, du diaphane.

A cette époque je goûtais intensément le mystère de l' aube; j' y assistais tendu, recueilli; il me semblait que je naissais moi-même avec un monde nouveau. Plus tard, jouant au blasé, je me suis laissé envoûter par la poésie des crépuscules, de l' automne et des choses finissantes, mais, à rage où l'on n' en est plus à ajouter les saisons mais à les décompter, je recherche cet élan qui me saisissait —jeune homme - à chaque aurore; l' apparition des crocus me réjouit et celle des colchiques me facile. Aussi revis-je souvent avec nostalgie cet instant où, dans la lumière dorée, je quittai le petit col susdit et m' élançai plein d' ardeur, de force et d' enthou conquérant.

L' arrivée sur l' arête fut impressionnante. J' avais peiné longtemps, tenace, infatigable, passant de vire en vire, me hissant tant bien que mal, parfois taillant dans la glace et parfois aussi enfonçant dans des bancs de neige, mon regard n' ayant d' autre objet que le trajet immédiat. Maintenant, devant moi, se dressaient plusieurs grands sommets des Alpes, étincelants sous le soleil, paraissant, dans leur splendeur, éternels et inaccessibles. J' avais déjà fait vœu de les fouler tous, mais en ce moment c' est un hymne d' adoration qui montait en moi et je les concevais à l' abri de toute profanation.

La vue des rochers sur ma gauche me rappela mon devoir et leur examen me restitua mon dynamisme. L' escalade véritable allait corn- mencer, les difficultés précédentes, si ardues qu' elles aient été, n' étant que de simples embûches à surmonter pour accéder à la chevauchée fantastique et merveilleuse qui m' atten, où le péril était séduisant dans la mesure où, pour y échapper, il suffisait d' être maître de soi, agile, équilibré, souple et robuste. J' ima que d' autres avaient déjà passé par là, en sorte qu' il n' y avait pas d' éboulement à craindre et que leur description, que j' aurais pu trouver dans un récit, j' allais la lire sur le terrain.

C' est après m' être agrippé à des prises minuscules, pendu à des lames aiguës ou les avoir passées à califourchon, après avoir contourné divers gendarmes et effectué un rappel, que je parvins au pied de la paroi terminale. J' étais extrêmement las et j' avais hâte d' en finir. J' avais exclu de rétrograder après ma descente à la double corde, en rappelant, bien que j' eusse constate que je ne pourrais pas remonter.

La paroi était lisse, mais il y avait moyen de descendre quelques mètres et peut-être qu' en suite, en avançant de flanc, je pourrais rejoindre les étagements sur lesquels serpentait la voie nor- male. C' était là la seule issue, c' était là que devait s' inscrire mon ultime tentative de réussite. Je m' aventurai, mais tout fut consommé au bout d' une quinzaine de mètres. Il était impos- sible d' aller plus loin. J' étais vaincu. Je revins sur Parke, brisé, à peine capable de refaire mon chemin. Dans mon abattement un espoir jaillit: le sommet était très proche; quelqu'un pouvait s' y trouver et me lancer une corde. Mon appel resta sans réponse.

Totalement déprimé, acceptant ma défaite, résigné à tout, j' appuyai mon front contre le mur, puis mes lèvres. Baiser signifiant que je ne déplorais pas mon audace, que je ne regrettais rien, que mon amour demeurait.

L' endroit était confortable; je m' y étendis et voici que, dans mon hébétude, je fus illumine. J' avais une fois rêvé que je me trouvais sur un rocher perdu, entouré par l' abîme, isolé sous le ciel, sans aucun espoir de retour sur la terre habitée, réduit au spectacle de la lente succession des jours et des nuits, du soleil qui tourne, des constellation qui se déplacent, des nuages qui passent, se concentrent, se dispersent, se déchargent. Dans cette situation extraordinaire, de ce contact avec l' infini, j' attendais des révélations étonnantes, des connaissances inouïes, une dilation de tout l' être, peut-être jusqu' à la fusion panthéistique. Mais l' alterna se posait: allais-je aboutir paisiblement au nirvana ou ne serais-je, à plus ou moins bref délai, qu' un pauvre animal qui a froid, qui a faim, qui va mourir, qui a peur et qui tremble? Mystique en extase ou rat pris dans une trappe? J' a rêvé et voici que le rêve se réalisait. En fait je ne le vécus pas, car je tombai en somnolence.

Tard dans l' après je me réveillai en sortant d' un songe où je m' étais imaginé entrer tranquillement dans la mort avec le déclin du soleil, m' engourdissant au fur et mesure que la lumière s' atténuait et m' identifiant si complètement avec la nature que ma vie cessait en même temps que le jour, sereinement, dans une harmonie totale. Mais il me déplut de laisser mon cadavre en un lieu — à défaut d' urubus — si peu propice à sa disparition.

Je me secouai en constatant que le soleil était encore loin de l' horizon et la conscience me revint d' être un être autonome, existant par et pour lui-même, étranger à l' univers, ayant sa propre durée, qui naît et qui meurt selon les lois de son espèce et ses circonstances personnelles. Je me mis à fredonner doucement, presque en pleurant, comme un exilé berçant sa tristesse avec les airs de la patrie perdue. Puis, achevant de sortir de ma prostration, je me revis homme parmi les autres, éprouvai que j' étais fait pour vivre en leur compagnie, me remémorai mon passé, évoquai les richesses dont l' avenir était gros, me situai parmi parents et amis sur une terre fertile, supportant des maisons meublées de lits, de pianos et de bibliothèques.

Je me levai comme si j' étais ma par une volonté étrangère et me hasardai sur l' arête, refaisant le chemin parcouru, d' abord automatiquement et lentement, tel un somnambule sur un toit. Peu à peu je me rendis compte qu' il ferait nuit dans moins de trois heures, qu' il fallait me hâter pour échapper au désert hostile où je m' étais fourré, que je m' étais évadé seulement pour la journée de ce monde habité que je voulais absolument rejoindre, qu' il me fallait agir avec énergie et clairvoyance. Je me mis à examiner les flancs de Parke et notai les issues éventuelles, tout en avançant jusqu' en vue de la tour descendue en rappel. Je revins alors à l' en que je retins comme le meilleur pour commencer une descente dans la paroi. Il s' y trou- vait, à une douzaine de mètres en contrebas, une vire d' où je pourrais en gagner une autre et de là, semblait-il, accéder à des rochers praticables jusqu' au pâturage. Une fissure me permit d' y insérer mon piolet, autour duquel je passai la corde. La vire fut atteinte, puis l' autre. Les difficultés diminuant, ma vitesse s' accrut. M' employant à fond, m' aidant encore deux fois du filin, m' écorchant les mains, je passai de corniche en corniche, zigzaguai sur des dalles, dévalai un couloir et des pierriers, pour finale- ment, haletant et la tête en feu, remonter au petit col où j' avais salué l' aurore et où la nuit m' accueillit.

Exultant, je repris mon souffle, bouillonnant de toute cette vie que j' avais préservée. Il ne me restait plus qu' à descendre au chalet par un sentier. J' étais sain et sauf. Que je continuasse

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