A ski à la Tête aux Veillon

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Par Hans Flotron

Au début du mois de mai 1943 j' étais en course dans la région du Haut de Cry et des Muverans avec un de mes vieux amis. Partis d' Anzeinde par le Col du Brotset, nous avions pour but d' explorer la région du Col de la Forclaz à la cabane Rambert, afin d' y découvrir des routes nouvelles.

Par un beau jour très clair, nous avions préparé le bivouac dans la brèche profonde qui sépare la Dent de Chamosentse du sommet oriental du Muveran: le Col de la Forclaz. C' est le passage hivernal d' Anzeinde à la cabane Rambert. Pendant que mon ami regardait le panorama qui s' étend du Grand Combin au Mont Blanc, je fus attiré par les belles pentes de neige qui montent du vallon de la Forclaz à la Tête aux Veillon. Le bas de ces névés forme, en été, le Glacier de la Forclaz qui baigne sa langue frontale dans un petit lac entre Tita Neire et la Dent de Zériet. C' est à ce moment que s' est formé le projet de gravir à ski ce sommet des Alpes vaudoises. Déjà j' étais persuadé que cette course nouvelle serait un des plus beaux itinéraires d' alpinisme hivernal et de ski de printemps.

Trois années ont passé. Souvent j' ai pensé à cette course. Souvent j' ai été hanté par la grandeur de ces vallons et de ces sommets perdus dans l' un des endroits les plus sauvages de nos Alpes. Mais les désirs de mes clients m' entraînant dans d' autres régions, la course à la Tête aux Veillon était demeurée un rêve.

Ce printemps, Mlle de Courten est venue à Anzeinde pour y faire du ski et quelques ascensions. Comme je la connaissais fervente alpiniste et bonne skieuse, je lui parlai de mon projet, et, vite d' accord, nous avons décidé de partir le lendemain.

Le 4 avril 1946, à 6 heures du matin, nous quittons Anzeinde, Mlle de Courten, Mlle Balaï, le porteur Olivier Chesaux et moi-même. Le temps est clair et froid; la neige dure: conditions idéales pour notre course. Une heure déjà après notre départ nous sommes au Col du Brotset. Devant nous, la majestueuse chaîne des Alpes valaisannes s' étend dans toute sa splendeur. A l' est, non moins imposante, la silhouette noire du Bietschhorn, et plus loin, teintés de bleu pâle, l' Aletschhorn et la Blümlisalp. Au premier plan, le Haut de Cry, sévère et noir, dresse sa tête dans un ciel serein, limpide comme un cristal.

Le temps d' enlever les peaux de phoque et nous sommes en route. Une descente magnifique nous amène en quelques minutes trois cents mètres plus bas, au point où bifurque, remontant vers l' ouest, la route du Col du Pacheu. Une petite brise s' est levée, et pleins de courage et de joie nous remontons le Val Derbon. Au bas du Glacier de Tita Neire, nous changeons de direction. Longeant la base de la montagne, nous traversons d' immenses avalanches descendues de la Tita Neire. Nous nous trouvons en face de la Dent de Zériet et de la Dent de Chamosentse, deux pyramides d' une sauvage beauté.

Une petite halte, le temps de manger une orange, et nous voilà de nouveau en route. Nous longeons le pied du Col de Chamosentse par une pente raide qui mène en trente minutes au Col de la Forclaz. Changement de decori L' échappée qui s' offre à nous en vaut la peine. Le Petit Muveran est devant nous, clocher d' une architecture parfaite, poussant sa pointe dans les airs. Plus loin, la Petite Dent de Mordes nous montre son arête du Roc Champion. Vers le sud, les massifs du Mont Blanc et du Grand Saint-Bernard avec la Grivola qui sort sa tête caractéristique sur l' horizon. Le Grand Combin complète ce tableau, encadré à l' est par le calcaire rouge et gris de la Dent de Chamosentse, dressée devant nous comme le Doigt de Dieu.

Nous attaquons directement les névés qui montent entre la Tête aux Veillon et la cime orientale du Muveran. La neige commence à s' attendrir et la prudence s' impose. Quelques larges fissures dans le haut de la pente nous indiquent que des planches de neige et des avalanches pourraient se détacher. Mais il n' est que 10 heures du matin et un vent frais se lève. Nous gagnons vite de l' altitude, et en moins d' une heure nous atteignons le Col aux Veillon. La face nord du Muveran est comme saupoudrée de sucre fin et ses arêtes sont couronnées de grandes corniches. Les deux Plans Névés sont encore plongés dans l' ombre. Nous voyons des skieurs, pareils à des puces de neige, monter vers le Col de Sex Percia. Dans le lointain la plaine déjà verte nous salue. Ce printemps que l'on devine vient un moment nous attendrir. On voudrait être là-bas dans les fleurs et la verdure.

Nous laissons les skis au col, mettons la corde et, sans plus tarder, nous attaquons l' arête ouest. Les corniches sont grandes et imposantes, mais la neige est bonne. De temps en temps le piolet nous rend service. Les éclats de glace scintillent dans le soleil et disparaissent dans la face nord. Longtemps on les entend dégringoler avec un tintement cristallin.

Encore un petit bastion à surmonter. Le rocher est sec, l' escalade facile. Une dernière arête neigeuse surplombant le glacier et nous sommes au sommet: 2853 m. Il est 11 h. 30. Partout le silence. Un choucas nous fait une démonstration de vol plané et nous souhaite la bienvenue dans son royaume.

La descente sur Derborence est de toute beauté. Il faut l' avoir faite pour se rendre compte à quel point ce Val Derbon se rapproche de ce que l'on imagine être le paradis des skieurs. Une heure et demie de glissade du Col aux Veillon jusqu' au petit Lac de Derborence. Le dégel a déjà commencé et l'on aperçoit l' eau verte à travers quelques grandes fissures. En montant sous les mélèzes nous trouvons les premières fleurs. L' hiver quitte la plaine et les vallées, mais défend âprement chaque parcelle de terrain. Au Pas de Cheville, timides et pures, fleurissent les anémones vernalis.

Une fois encore, avant de mettre le cap sur Anzeinde, nous regardons les montagnes, dorées par les derniers rayons du soleil. Petit à petit la nuit enveloppe les sommets et une grande paix descend du ciel étoile.

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