Alpinisme polaire. Exp. Jura-Groenland 1973

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Louis Froté, Miécourt

Expédition Jura-Groenland CÔTE EST DU GROENLAND: 42 JOURS Perdus au fond du fjord Sangmilik, coupés du reste du monde par la banquise qui s' avance parfois jusqu' au rivage, nous sommes quinze à espérer le retour du beau temps. En effet, depuis notre départ de Reykjavik, nous nous sommes sans cesse trouvés en présence de conditions météorologiques épouvantables.

Enfoui dans mon duvet, écoutant le bruit de la pluie sur la tente, pour faire passer le temps, je me remémore les événements marquants qui se sont déroulés depuis notre départ de Suisse.

Dix jours que nous avons quitté nos familles, avec, il faut bien l' avouer, un brin d' émotion et, pour plusieurs d' entre nous, une larme à l' œil. Ils étaient nombreux, parents, amis, connaissances, venus de partout assister notre départ. Jusqu' au chef de gare qui, par le truchement de son haut-parleur, s' était joint à cette foule sympathique pour nous souhaiter bonne chance.

Le train fonte maintenant vers Luxembourg. Les paysages de l' Alsace défilent devant nos yeux. Mulhouse, Colmar, Strasbourg, puis Saverne, Sarreguemines, Thionville et la frontière luxem-bourgeoise.

Luxembourg est une ville inconnue pour moi. En cette période de vacances, elle est envahie par les touristes de passage. De ce fait, elle ne correspond en rien au dépaysement que nous recherchons. Patience... Chaque chose en son temps. Demain déjà, notre curiosité sera partiellement satisfaite.

Pour ceux qui, hier soir, ont visité les pintes et les bars, le réveil a quelque chose de brutal. Pour tout arranger, le soleil nous gratifie de coups de chalumeau à nous faire éclater le cerveau. Ironie peut-être avant ce qui nous attend!

A l' aéroport, première gymnastique pour l' en des bagages. Technique: se faire le plus lourd possible pour alléger son sac au maximum. Et puis, il faut le dire, les employés sont complaisants et surtout compréhensifs. qu' ils se trouvent en présence d' un gros sac, ils ferment un ceil, si ce n' est les deux.

Par les hublots de notre DC-8, volant à une altitude de dix mille mètres environ, nous pouvons distinguer les côtes d' Angleterre, découpées comme sur une carte de géographie. Parfois, l' avion joue à cache-cache avec les nuages que nous survolons. Bientôt, ce sera l' atterrissage à Keflawik.

Le bus qui nous emmène vers Reykjavik doit se faufiler entre les chèvres et les moutons qui, nonchalamment, se prélassent sur la chaussée. De part et d' autre de la route, le sol est désertique, la végétation rare. L' écorce terrestre semble avoir éclaté sous une formidable poussée volcanique.

Reykjavik est une petite bourgade pittoresque. Les habitations sont de couleurs vives où les verts et les jaunes prédominent. Dans les vitrines des magasins, on peut admirer les merveilleux vêtements confectionnés ou tricotés avec les lames angora mondialement connues.

Première surprise: le crépuscule est intermi- nable, le ciel s' assombrit, la nuit est proche mais ne viendra pas. Pourtant les réverbères sont allumés. Le temps est maussade, il fait froid pour la saison. + i i °C. Une pluie fine tombe sans discontinuer. Nous passons la « nuit » à proximité de l' aéroport.

L' avion qui doit nous emmener au Groenland, un Fokker, d' une capacité de 40 places, nous accueille en même temps qu' une autre expédition suisse. La grande aventure commence. Dans l' ap, nous signons les dernières cartes postales. Plus que quelques heures et nous foulerons cette terre convoitée depuis fort longtemps.

Durant trois ans, nous avons travaillé à l' orga de cette expédition, jour après jour, nous l' avons structurée. Aujourd'hui enfin, nous récoltons les fruits de notre travail. Mais, avant le jour J, que de problèmes à résoudre: voyage, nourriture, matériel, équipements, navigation, photographie, cinematographic, sans oublier les problèmes financiers et administratifs.

D' une bourrade amicale, notre chef d' expédi m' oblige à sortir de ma rêverie. Il me tire par l' épaule et me montre à travers le hublot l' im surface blanche de la banquise, parsemée d' icebergs. Puis, les premières chaînes montagneuses du Groenland viennent à notre rencontre. Les fjords, dont nous avons tant parlé, s' étirent et se faufilent à l' intérieur des terres. A mesure que l' avion perd de l' altitude, le relief se fait plus précis, les chaînes de montagnes se profilent et nous rappellent étrangement les massifs européens. Le premier village esquimau est maintenant visible.Vu d' en haut, il a fière allure. Pour nous éviter peut-être la surprise, le pilote annonce d' une voix laconique:

-Kulusuk température + 40.

Hier, au départ de Luxembourg, le commandant signalait + 33 °C. Le contraste est sensible. Il faudra bien s' y faire.

Kulusuk: une salle d' attente de 30 mètres carrés environ, quelques baraquements, une piste unique construite en ballast sur une moraine et nous avons fait le tour de l' aéroport. Brr le vent est glacial, malgré le soleil qui nous accueille. A pied, courbés sous le poids des sacs, nous descendons vers Kap-Dan. Pas un arbre, quelques rares touffes d' herbe. Le sol, fait de granit et de moraines, est habillé de névés qui se prolongent jusqu' aux fjords. Sur ces derniers, des plaques de banquise éparses contrastent avec le bleu pur de la mer. Plus loin, majestueux, impressionnants, surgissent les icebergs. Par-ci, par-là, une tombe ornée d' une croix toute blanche. Souvent, le mort est pose à même le sol et simplement recouvert de grosses pierres. Il n' est pas rare de distinguer entre les cailloux le squelette du défunt.

Arrivés au village, nous sommes accueillis par une foule d' enfants et d' adultes de tous âges. Notre présence les intrigue quelque peu. Nous profitons du temps dont nous disposons pour visiter les lieux. Ici, pas de routes, et bien sûr pas de voitures. Les maisons sont faites de bois importé. Devant chaque habitation plusieurs chiens: les fameuses bêtes de trait des gens de l' Arctique 21 heures, le bateau qui doit nous transporter à Angmagssalik est en vue. Avec joie, nous retrouvons deux de nos compagnons partis une semaine plus tôt. Entassés sur cette embarcation, trop petite pour contenir tant de monde, nous voguons en direction de la capitale. Contraints de faire un détour pour éviter la banquise, il est plus d' une heure du matin lorsque enfin nous arrivons à destination. Quelques heures de repos bien mérité et le reste de la journée est employé à rassembler matériel et nourriture acheminés par bateau. Quel travail! Tout est pêle-mêle sur le port: premier ennui, il manque un canot. Après plusieurs heures de recherches infructueuses, un bateau est acheté sur place pour remplacer le pneumatique introuvable. Le lendemain, nous quittons Angmagssalik pour Quernertivartivit, but de la première étape. La navigation dans les fjords est pénible: les canots sont surchargés, la place très restreinte. Il est impossible de se mouvoir sur les embarcations. Quatre à cinq heures de navigation et déjà les hommes sont frigorifiés. Sans cesse, une pluie glaciale nous fouette le visage. Un épais brouillard plafonne à quelques dizaines de mètres au-dessus des eaux. La température n' atteint guère que + 2 °C. Qu' est devenu le chaud soleil de Luxembourg?

Sur l' île de Quernertivartivit, un village abandonné. Toutefois, en quittant file, les Esquimaux ont laissé les habitations à la garde des chiens. Sans nourriture, les pauvres bêtes meurent de faim et font mal à voir.

Au matin, les embarcations sont à nouveau chargées, et les longues heures de navigation reprennent. Quatre jours durant, les étapes se succèdent ainsi, avec souvent, pour compagnons de route, des icebergs fantastiques. Malgré les lourdes charges, les canots sont d' une maniabilité et d' une sécurité étonnantes. Les navigateurs eux aussi se sont bien adaptés. Ils se jouent de la banquise avec une facilité déconcertante.

Après Quernertivartivit, nous aborderons à Tuno, puis à Sermiligâq et enfin à l' extrémité du fjord Sangmilik où nous érigerons le camp de base.

Deux jours pour installer le camp, situé à environ 15 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une tente spacieuse est dressée et doit permettre aux hommes de se réunir pour partager les repas et organiser les activités futures. Le matériel et la nourriture de réserve sont rangés dans une autre tente. Les rations de nourriture sont contrôlées, inventoriées et réparties pour les prochains camps.

Il est peut-être intéressant de relever au passage qu' une expédition de ce genre est particulièrement lourde. En effet, au départ d' Angmags, nous emportions près de quatre tonnes de matériel et nourriture répartis dans quatre-vingt-dix containers. Dans l' intérêt du lecteur, il est sans doute utile de préciser dans le détail le matériel alpin emporté, soit: 2000 mètres de cordes, 300 pitons, t oo vis à glace, 200 mousquetons, 16 paires de crampons, 16 paires de skis avec peaux de pho- ques, 16 piolets, 20 marteaux, 1 siège Gramminger, 2 paires de chaussures par homme, sans oublier le petit matériel dont le détail serait trop long à énumérer, le matériel photographique, cinématographique et la pharmacie.

En outre, chaque homme dispose d' une tente à deux places et d' une petite cuisine personnelle qui permet une autonomie appréciable dans ces conditions de vie. D' autre part, ce système se révèle très avantageux au cours des déplacements vers les camps avancés. En effet, avec un matériel restreint, deux hommes peuvent prendre place dans la tente, et la cuisine est elle-même suffisante pour la préparation des repas.

Le temps maussade de ces jours derniers semble vouloir nous fausser compagnie. Aujourd'hui, un ciel sans nuages nous gratifie de surcroît d' un soleil bienfaisant, mais, lorsque celui-ci disparaît pendant quelques heures derrière les cimes, la température s' abaisse sensiblement.

Et puis, il faut aussi s' accoutumer au jour arctique et s' habituer à dormir malgré la nuit qui ne vient pas. Les premiers jours, au réveil, les paupières sont boursouflées. Toutefois, après une semaine, ces anomalies disparaissent.

Jour après jour, les portages se succèdent. Déjà le camp I est dressé à environ six heures de marche du camp de base. On y accède par des moraines successives et le franchissement de quelques obstacles rocheux sans grandes difficultés. Après une heure et demie de marche, un col permet de déboucher sur un glacier, lequel, à perte de vue, remonte vers le cœur du massif. Alors commencent les interminables marches à ski, avec des charges variant de 30 à 35 kg, destinées à ravitailler les équipes de pointe. A partir du camp de base et du camp I, deux ascensions ont été réussies.

D' autres groupes progressent. Le camp II est érigé sur une moraine surplombant l' immense Glacier du Rasmussen.

Le beau temps qui nous a grandement facilité la tâche ces jours derniers a fait place au brouillard qui maintenant enveloppe sournoisement montagnes et glaciers. A nouveau, un vent violent secoue les tentes. Les équipes sont figées sur place. Les contacts sont difficiles. Il nous faudra un jour entier pour obtenir la liaison radio avec les groupes avancés. Juste avant l' arrivée du mauvais temps, une équipe a atteint l' emplacement prévu pour ériger le camp III. Les nouvelles qui parviennent au camp II sont rassurantes et surtout encourageantes.

Du camp III, en établissant des campements avancés, il sera possible d' atteindre les sommets convoités. Après plusieurs jours d' efforts, des ascensions importantes seront réalisées: le Tupilak, le Rodbjerg, l' Henry Léon, ainsi que d' autres montagnes sans nom, que nous baptiserons selon leur configuration.

Seize sommets seront ainsi escalades, dont certains comportent des difficultés du Ve au VIe degré.

Au camp III, tous les membres de l' expédition se sont retrouvés. Une fois encore et durant trois jours, le mauvais temps nous immobilise. Le moral des hommes s' est quelques peu altéré, la solitude, l' éloignement, les conditions de vie, le froid, les privations peut-être mettent les nerfs à rude épreuve.

La moindre discussion peut dégénérer: il est temps de songer au retour. Dès la venue du beau temps, les premières cordées rejoindront le camp II et rentreront au camp de base par voie de terre. Le gros de l' expédition, après avoir atteint l' extré du Glacier du Rasmussen, tentera le retour par les fjords. Notre but est atteint, le palmarès est remarquable. Toutefois, de nombreux obstacles se dresseront encore sur notre route. Les glaciers se sont ouverts dangereusement, les crevasses sont béantes, il faut redoubler de prudence. Le front du Rasmussen offre un spectacle impressionnant.

Des parois entières de glace basculent sans cesse dans le fjord, donnant naissance à des raz de marée hauts de plusieurs mètres. Dans ce chaos, la mer nous ravira un moteur et malgré des recherches méthodiques, nous serons dans l' impossibilité de le retrouver.

Les semaines ont passé: déjà l' été touche à sa fin. Prélude à la longue nuit polaire, le crépuscule se fait plus tenace, la température s' abaisse de jour en jour. Au camp de base, il règne une activité fébrile. Les jours sont comptés. La banquise s' avance dangereusement dans les fjords. Même les Esquimaux venus nous rendre visite insistent pour nous faire quitter les lieux. Le beau rêve est fini. Dans une semaine, nous devons être de retour à Angmagssalik. Les escales se font dans les villages esquimaux et nous profitons de notre passage pour emporter quelques souvenirs de ce peuple merveilleux.

L' hospitalité des Esquimaux est légendaire. Partout, l' accueil est chaleureux, les enfants nous offrent des fleurs. A Kungmiut, l' expédition s' at quelques jours. Il n' en faut pas plus pour donner naissance à des amitiés inoubliables...

Demain, ce sera l' envol pour l' Europe, le revoir des familles, des amis, la joie du retour avec toutefois au cœur une nostalgie profonde: celle d' avoir quitté là-bas des hommes simples, primitifs, mais cependant empreints d' une véritable chaleur humaine.

Au Groenland, nous avons vécu des heures merveilleuses, nous avons contemplé des paysages irréels, assisté à des couchers de soleil fascinants. Nous avons navigué sur des mers limpides et parfois agitées, marché sur la banquise en mouvement, gravi des sommets inviolés, nous avons côtoyé des populations admirables.

Puisse cette aventure magnifique n' être qu' une étape qui nous ouvrira peut-être un jour la route vers d' autres continents pour la gloire de notre idéal: l' alpinisme!

r Cathédrales de glace qui se reflètent dans l' eau pure des mers polaires 2Camp de base 3Le Glacier Knud Rasmussen se déverse dans la mer 4Voisinage de la mer et de la montagne. Au fond, la banquise 5Immensité glaciaire: Glacier Knud Rasmussen vu du Tsenebjerg 6Succession de sommets vus du Redebjerg Photos: Expedition Jura-Groenland

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