Ascension hivernale de la face nord de la Tour Ronde

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Bruno Schaerrer, Genève

2 janvier igjo: zo heures. Le téléphone sonne:

- Alors, on y va?

- On y va!

Le lendemain, à 8 heures, la benne du téléphérique emporte vers Torino et Helbronner deux alpinistes qui, en 1964 déjà, ont fait une tentative à la face nord de la Tour Ronde. Depuis lors, la première ascension hivernale a été réussie, et il n' y a plus de mystère. Cependant la face est toujours là, et Renzo et Bruno désirent reprendre leur ancien projet.

Les skis, désormais inutiles, sont abandonnés au refuge. A pied et enfonçant dans la neige poudreuse, les deux compagnons dirigent leurs pas vers la face convoitée. Le temps est exceptionnellement beau et calme. Le thermomètre-stylo marque moins quinze degrés, mais les conditions de la montagne sont plutôt mauvaises: glace noire avec quelques rares bandes d' une neige qui semble fraîche.

Vers 11 heures et demie, les deux grimpeurs s' avancent, crampons aux pieds, vers la rimaye qui confirme bientôt leur crainte: la neige ne tient pas! La première vis à glace tourne alors lentement. Le premier de cordée est encore au-dessus des cavernes de la rimaye, quand le second avance de quelques mètres pour permettre à son camarade, à bout de corde, de trouver un bon relais. A cette longueur de quarante-cinq mètres succède une autre de vingt, avant que la cordée ne prenne pied dans la face glaciaire proprement dite.

De cet endroit, on mesure l' ampleur de l' en: au-dessous, une rimaye à la lèvre supérieure surplombante et fragile; au-dessus, une pente très raide et en mauvais état; sur les côtés, des bandes de glace, lisses comme du marbre. Il n' est que 13 h 30, et le temps magnifique se maintient. Les sacs contiennent tout le matériel nécessaire au bivouac; aussi est-ce vers le haut que la cordée va progresser sans hésitation. La décision est prise et le projet sera exécuté.

J' ai cru bon de n' emporter qu' un marteau-piolet, au lieu d' un piolet et d' un marteau. Or, le premier instrument est un outil merveilleux pour la taille de la glace, tandis que le marteau-piolet, descendant bâtard, ne se prête guère qu' au « bricolage ». Je « bricole » donc, deux heures durant, et creuse une lignée de « baignoires » informes et aux bords imprécis. Un autre phénomène vient accroître encore notre tension: le froid atteint maintenant moins vingt degrés, ce qui rend la glace particulièrement dure - et nos pieds aussi, d' ailleurs! Les vis ne s' enfoncent plus, mais cassent parfois. Les broches, plantées à coups de marteau, font éclater la glace. Je suis éloigné de dix mètres à peine du premier bloc de rocher, mais mon camarade attend, quan-rante mètres plus bas. Comme je tiens absolument à assurer normalement, nous avançons simultanément, mais avec des précautions infinies. Notre lente progression est entrecoupée de haltes, de soupirs, de luttes intérieures, mais silencieuses.

Il est 16 heures lorsque la cordée, réunie sur le bloc salutaire, entreprend la poursuite de son avance en longeant tout d' abord une bande de rochers, scellés dans la pente par le gel, puis s' élève sur une mince couche de neige dure. Quelques coups de piolet suffisent à chaque longueur de quarante mètres. Déjà le soleil a quitté les sommets voisins, et la nuit tombe rapidement sur la face nord de la Tour Ronde. Enfin, vers 18 heures, la cordée atteint le bloc sommital, le contourne, puis l' escalade. Quelques secondes d' une émotion intense unit les deux compagnons qui ont longtemps souhaité l' ins de cette poignée de main.

Assis sous les étoiles, nous grignotons quelques biscuits, tout en formulant quelques vieux gastronomiques. Nous étant ainsi mis l' eau à la bouche, mais craignant qu' elle ne gèle( !), nous décidons de tenter la descente à la lampe frontale.

Arête de neige, arête rocheuse et pente de neige sont franchies par les deux petites lumières. Sur le glacier les silhouettes enfoncent de nouveau dans la neige poudreuse. Se repérant aux masses sombres des montagnes voisines, marchant la corde tendue, elles creusent un sillon en direction de la trace ouverte le matin même. Au pied du Grand Flambeau, la cordée ferme la boucle.

Nous remontons bientôt vers la Pointe Helbronner et passons le col du Géant. Fatigués, nous nous arrêtons souvent. Nos yeux se lèvent alors pour compter les étoiles filantes qui, muettes et rapides, glissent dans le ciel.

Tard dans la nuit, le vieux refuge Torino s' illu. Tino nous accueille chaleureusement et nous offre de la nourriture, nous désaltère au mousseux et nous fait parler longuement. Nous avons eu la chance de réussir cette course; aussi n' avons pas de secret et partageons-nous volontiers notre joie.

Bien nous en a pris de rentrer le même soir, car, le lendemain matin, il neige à gros flocons!

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