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Au glacier du Trient

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1878—1928.

Observations et souvenirs. Par Jules Guex.

« Pour comprendre, il faut aimer. » Gœthe.

Quand on approche de la soixantaine, l' âge de raison pour les alpinistes, les pensées retournent quelquefois vers les grands sommets qu' on a vaincus avec plus ou moins d' efforts, mais plus souvent vers les lieux où l'on a appris à aimer, à connaître et à comprendre la montagne. Pour l' auteur de ces lignes, ces lieux sont le col de la Forclaz et le glacier tout voisin du Trient. Dès 1874, presque tous les étés l' ont ramené à l' hôtel Gay-Descombes, où il se sent un peu chez lui, parce qu' il y a connu quatre générations d' hôtes, qui l' ont accueilli avec les mêmes sentiments amicaux, depuis l' ancien caporal et prévôt d' armes aux régiments suisses de Charles X, Joseph Gay-Descombes, jusqu' à son arrière-petit-fils, M. Fernand Gay.

Le charme de la Forclaz, ce n' est pas le vent terrible qui hurle parfois sur le col et semble secouer les murs de granit de l' hôtel, c' est son large horizon, c' est surtout le chemin qui conduit en une heure au glacier du Trient. Suivez-le par un beau jour d' octobre et vous verrez une des petites merveilles de nos Alpes: un glacier, modeste sans doute, mais dont les séracs bleus ont pour cadre l' or des mélèzes et les gneiss fauves des Grands, des Ecandies et d' Orny.

Si vous poursuivez votre marche, un sentier, digne de conduire à de nobles cimes, vous fera traverser un alpage à demi abandonné, envahi par les pierres: la « montagne » de la Lys, dont les étapes étaient le Tseudanes, l' Ourtie, la Lys, enfin l' âpre et lumineux Vaisevey, où souffle la brise des séracs. Sur la rive gauche, une autre piste va chercher d' autres retraites: la « montagne » des Grands, ou encore, au delà de la Dzornivetta, celle des Petoudes, presque inconnue des touristes, avec son lac minuscule, mais si pur dans son cirque de rochers presque rouges. L' horizon est borné, les quatre mille ne sont pas tout proches, mais on y entend la voix des monts mieux qu' au Gornergrat ou à la Grande Scheidegg.

Il y a quelque cinquante ans, F. A. Forel cherchait des collaborateurs pour promouvoir les études glaciologiques. Il faisait appel, en particulier, aux membres du C.A.S. Mon père, M. Jules-Frédéric-Samuel Guex, alors président de la sous-section de Jaman, offrit au savant vaudois de mesurer les crues et décrues du glacier du Trient. C' était en 1878 1 ).

Il me souvient que, dès les premières années, j' eus l' honneur de prendre une très modeste part à ces petites expéditions scientifiques: on me confiait au début la mission de porter le pot de minium, et, maintenant encore, sitôt que je pense à mon glacier, je sens l' odeur fade, grasse, un peu écœurante de ce produit, avec lequel on fait de si solides marques sur les blocs-repères de la moraine. Je me souviens aussi des questions anxieuses que nous nous posions en chemin:

— Y aura-t-il une forte crue à constater?

Et, à distance, chacun y allait de son pronostic:

— Les séracs supérieurs, qui se profilent sur le ciel, sont énormes: c' est un bon signe!

— Oui... mais la « calotte » me paraît bien aplatie.

Enfin, on pouvait dérouler la chevillière et savoir exactement ce qu' avait fait le cher glacier.

Cinquante années ont passé. L' ouvrier du début n' est plus là pour voir où en est la tâche qu' il m' avait confiée complètement vers 1890 déjà. Je m' abuse, sans doute, en croyant qu' il y a quelque intérêt à dire tout ce que j' ai observé là-haut pendant ce demi-siècle. Et pourtant ces petits changements, c' est la vie. L' hôtel de la Forclaz avait 9 lits en 1878; nous les occupions presque tous: il en a une trentaine aujourd'hui. Et que de transformations dans le chemin qui conduit au glacier! Au début, c' était une petite route, où circulaient des chars transportant à Martigny 3 ou 4 tonnes de glace. Puis, vers 1885, de la Forclaz à la moraine, on posa une voie Decauville, parcourue par des vagonnets instables, dont j' ai vu quelques-uns basculer dans le précipice. Cela ne m' empêchait pas de me faire transporter, deux ou trois fois par jour, par les trains vides qui remontaient, traînés par de vigoureux chevaux.

On conçoit tout de même que cette exploitation du glacier ait causé quelque anxiété et mauvaise humeur à ceux qui le mesuraient. Cette ablation artificielle ne devait-elle pas fausser les observations? A vrai dire, l' effet n' était pas considérable: il suffisait d' établir les repères à quelque distance de cette morsure humaine. L' allure générale ne pouvait être modifiée. Cette exploitation a cessé depuis longtemps et du Decauville il ne reste rien.

Plus intéressante est l' histoire des moraines frontale et latérales. Il est regrettable que l' observation la plus attentive de l' état actuel des lieux ne permette aucune conjecture sur les dimensions du glacier au moyen âge, par exemple. Etait-il plus petit qu' aujourd? C' est possible. Il y aurait eu, dit-on, dans les temps historiques, une période de plusieurs siècles où, du moins en Suisse, la température moyenne aurait été plus élevée qu' elle ne l' est de nos jours. Cette élévation de température se serait fait sentir déjà dans le Xe siècle et se serait maintenue jusqu' au commencement du XVIIe.

Quoi qu' il en soit, on sait avec certitude que les étés froids et pluvieux qui alternèrent avec des hivers très abondants en neige, depuis 1812 qu' à 1817 inclusivement, firent grandir d' une manière extraordinaire tous les glaciers de nos régions. Ils parvinrent vers 1820 à un maximum d' accroisse. Les vieillards les plus âgés ne se souvenaient pas de les avoir vus avancer autant.

Puis suivit une période d' état stationnaire, et bientôt la crue reprend, avec un nouveau maximum vers 1850. Là où se trouvent une buvette et quelques écuries, restes des baraques des défuntes exploitations, à l' altitude de 1592 m ., venait mourir le glacier en 1850, à peu près, à la fin de la longue et considérable crue du milieu du XIXe siècle, soit à 800 m. environ en aval du front actuel ( altitude 1710 m. ) 1 ). Dès lors, la décrue est générale pendant plus d' une vingtaine d' années.

En 1878, toute la moraine, la laisse, était encore bien grise et bien sablonneuse; seules, quelques timides fleurettes, joubarbes velues ou épilobes, avaient pris racine entre les blocs de granit de ce désert. Après elles parurent des mélèzes et des sapelots, aujourd'hui assez hauts pour donner un peu d' om, mais infinitivement plus petits que ceux de leurs congénères qui font comme une ceinture en aval, et au-dessus des moraines latérales, arbres de belle venue et hauts d' une douzaine de mètres. On peut donc se demander si le glacier, dans sa grande crue, n' avait pas pénétré dans une forêt en renversant des arbres 2 ). Le phénomène est particulièrement frappant sous le chalet de l' Ourtie ( rive droite ) et sous le sentier des Grands ( rive gauche ), où s' élèvent des aroles plusieurs fois centenaires.

Le talus des deux moraines latérales de 1850, quoique abondamment recouvert de végétation, est nettement visible et facile à suivre: celui de droite va se perdre dans les éboulis des Ecandies, vers le Vaisevey; celui de gauche, rompu par deux brèches faites par les affluents du Trient, remonte au delà des alpages des Petoudes, au pied desquels il a formé deux cuvettes herbeuses. Le lit actuel du Trient est donc dominé par ces talus qui s' élèvent par endroits à 60 m. au moins au-dessus de lui. Il y aurait donc eu une épaisseur de glace de 70 m. environ, si l'on admet que le dos du glacier, presque toujours convexe, était de 10 m. plus élevé que le faîte des talus latéraux. Mais je ne me hasarderai pas à évaluer le volume de la glace qu' a détruite l' ablation depuis 1850. On m' a raconté dans le pays que, pendant quelques années, au milieu du siècle dernier, les vaches conduites au Vaisevey devaient passer sur le glacier. Et cela doit être exact: le sentier actuel, sur l' espace de quelques mètres, se faufile tant bien que mal entre les gros blocs du talus de la rive droite, tout serré contre les parois inférieures du Proz Zon, à quelques centaines de pas en amont des ruines du chalet de la Lys.

Je me suis quelquefois demandé si, lors du maximum de 1850, le glacier des Grands avait rejoint son voisin du Trient et s' y était soudé. Certains indices le pourraient faire croire; d' autres, plus nombreux, en font douter. Jadis, j' ai parfois accompagné mon regretté cousin François Doge dans ses mensurations aux Grands, mais nous n' avons pas abordé cette question intéressante. Doge n' a pas poursuivi très longtemps ses observations, d' ail ingrates et même dangereuses: nous avons essuyé ensemble plus d' une canonnade de pierres dans ces parages inhospitaliers. Mais je ne passe pas sans émotion devant les initiales de mon cousin, qu' un porteur, qui le secon-dait, peignit un jour au minium, avec les siennes propres, sur une pierre au bord du sentier des Grands. Alpinistes veveysans, si vous passez en ces lieux, interprétez-les ainsi: A. F. = Amédée Frasseren ( mort lui aussi ). F. D. = François Doge, ancien président de la section de Jaman.

Mais je m' attarde à des souvenirs qui n' ont de prix que pour moi: il est temps de nous approcher de mon glacier, sans vous parler cependant de toutes les particularités, de toutes les rides de son visage, des ruisseaux qui le sillonnent, de ses lacs et de ses moulins, des avalanches qu' il reçoit et de la grotte qui se forme parfois à la source du Trient.

Il convient toutefois de dire deux mots de la poche d' eau, de la « tine », comme on l' appelle à Trient, qui « saute » presque régulièrement chaque année entre le 15 juillet et le 15 août. En 1921, le 20 juillet, elle a eu un témoin oculaire. Un berger des Petoudes l' a vue crever vers les 10 heures du matin. Avec une détonation formidable, un jet d' eau, de 10 m. de hauteur au moins, a jailli du flanc droit du glacier, à cent mètres en aval du col des Ecandies. L' eau limpide a coulé sur le névé du même nom pour disparaître plus bas sous le glacier. Le Trient est resté très gros pendant quelque 36 heures.

Si modeste qu' il soit, mon glacier offre cet intérêt d' être un appareil glaciaire normal ou typique. Je veux dire que son bassin d' alimentation est un grand cirque presque horizontal, le plateau du Trient, trop connu pour que je le décrive. Il est peu de firn plus parfait. Puis c' est la chute, la descente en séracs sur deux kilomètres de long, avec une dénivellation de 900 m. environ. Dans la région où les glaces se ressoudent, elles forment quelques grandes vagues. Enfin le bloc glacé est reformé et s' étale sur la pente redevenue très douce en une « calotte » ou une « patte de lion », longue de 1000 m. et large de 400 m. en moyenne.

Le front n' a pas toujours le même aspect. Dans les périodes de crue, c' est un mur presque vertical et fortement convexe. Lorsqu' il y a décrue, au contraire, c' est un bec de sifflet presque concave, qui permet aux alpinistes les plus médiocres de s' élever sur le glacier sans tailler un pas.

J' ai esquissé plus haut les crues de 1810 à 1850. Quelles ont été les variations périodiques du glacier du Trient pendant les cinquante années où nous l' avons mesuré?

Dès 1878, c' est la crue, durant 17 ans, avec, toutefois, une décrue assez inexplicable de —7 m. en 1881. L' allongement annuel le plus fort est de 22 m. en 1887, et, en 1895, le glacier s' est avancé au total de 211 m.

Tableau des crues et décrues annuelles et de l' avance totale à partir

du front de 1878.

Années Crue ou décrue Avance totale Années Grue ou décrue Avance totale m m m m 1879 +20 + 20 1904 —18 +144,5 1880 + 15 + 35 1905 —24 + 120,5 1881 - 7 + 28 1906 —18 + 102,5 1882

+ 31 1907 —21 + 81,5 1883 + 10 + 41 1908 -27,6 + 54 1884 + 10 + 51 1909 —14,5 + 39,5 1885 + 12 + 63 1910 — 7 + 32,5 1886 +20 + 83 1911 —16 + 16,5 1887 + 22 + 105 1912 —16,5 0 1888 + 20 + 125 1913 —16 — 16 1889 + 12 + 137 1914g — 24 1890 + 14 + 151 1915 0 — 24 1891 + 16 + 167 1916 +15 — 9 1892 + 19 + 186 1917 + 26 + 17 1893 + 15 +201 1918 + 27 + 44 1894

+209 1919 +31 + 75 1895

+211 1920 + 24 + 99 1896 0 + 211 1921 +20 + 119 1897 — 1 + 210 1922 + 6 + 125 1898 —13 + 197 1923

+ 126 1899 — 7 + 190 1924

+ 127 1900 — 6 + 184 1925 — 5 + 122 1901 — 7 + 177 1926 — 6 + 116 1902 — 5 +172 1927 — 2 + 114 1903 — 9,5 + 162,5 1928 - 5 +109 L' année suivante, l' état est stationnaire, puis la décrue va durer 18 ans, jusqu' en 1914. Le maximum de décrue annuelle, observé en 1908, est de —27,5 m. En 1912, le front se retrouve sur la ligne occupée en 1878, et le recul total est, en 1914, de 235 m.

En 1915, état stationnaire, mais, dès 1916, nouvelle période de crue, durant laquelle, en 1919, se produira un allongement de +31 m ., le maximum constaté, le record des cinquante années. Mais, en 1924, la crue cesse. En 7 ans, elle a ramené le glacier sur les fronts de 1888 et de 1905, et elle représente une avance totale de 149 m. Cette période de crue n' a donc pas eu l' importance de la précédente.

Enfin, depuis 5 ans, la décrue a repris, pas très prononcée, puisqu' elle ne dépasse pas aujourd'hui 17 m. au total. Le front de 1928 est donc à 109 m. en aval de celui de 1878 1 ).

Sans en tirer aucune conclusion, je voudrais signaler ici la simultanéité quasi absolue des crues et décrues du Trient et de celles du Tsigiorenove, près d' Arolla:

Crue Décrue Crue Décrue Trient 1878 1896 1916 1923 Tsigiorenove 1878 1896 1915 1924Qu' est que l' avenir me réserve? Nouvelles déceptions ou joyeuses surprisesQue ces exclamations lyriques ne scandalisent personne, si incon-venantes qu' elles puissent paraître dans ces notes qu' on voudrait scientifiques. Elles sont ma seule excuse, et peut-être vaudront-elles son absolution au philologue téméraire fourvoyé dans les sciences naturelles.

Quand vient le bel été, il me paraît sage d' oublier les participes, les gallicismes, la sémantique ou la rhétorique, et d' aller demander ses secrets à un glacier que j' admire depuis mon enfance.

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