Cartographes et dessinateurs de panoramas zurichois

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PAR LE PROFESSEUR EDOUARD IMHOF, ERLENBACH ( ZH>

Avec 4 illustrations ( 100-103 ) Lorsqu' en 1864 le général Dufour publia les dernières feuilles de sa célèbre œuvre cartographique, le Conseil fédéral décida de donner, en témoignage de gratitude, au plus haut sommet de notre territoire le nom de Pointe Dufour. Un collaborateur de Dufour, Johann Wilhelm Fortunat Coaz ( 1822-1914 ), qui devait devenir par la suite le premier inspecteur fédéral des eaux et forêts, escalada pour la première fois en 1850 le Piz Bernina au cours d' une de ses campagnes de relevés topographiques. Ce cas est loin d' être unique. Partout où il y a des montagnes, le topographe était sur les rangs pour partir à la conquête de leurs cimes altières. Le topographe est un véritable vagabond de la montagne, et il n' y a pas de métier qui mette l' homme en contact plus intime avec la nature. Un jour que j' avais pris position avec ma planchette quelque part sur la haute crête qui domine le Linthal glaronnais - il y a bien quarante ans de cela - un groupe de touristes passa non loin de moi, et j' entendis l' un d' eux chuchoter avec admiration à ses camarades: « Diable! voilà un beau métier! » Précisons aussitôt que les topographes ne hantent pas les crêtes rocheuses pour le seul plaisir d' y jodler et d' y manger du lard ou du saucisson. Pour accomplir leur travail de précision, il n' est pas rare qu' ils doivent y braver le vent et le froid, et le lumbago y vient trop souvent tempérer les joies de la vie en plein air. Mais les cartes qui résument tous leurs efforts restent les plus fidèles compagnes de l' alpiniste. H y a donc toujours eu, entre le montagnard et le topographe, de secrètes affinités. D' autre part, l' histoire des ascensions et celle de la topographie se recoupent ou se confondent à mainte reprise. Il était par conséquent normal que dans un ouvrage dédié aux alpinistes zurichois, la topographie zurichoise eût aussi sa place. Tel était en tout cas le vœu du comité de notre section du Club alpin. Puisse-t-il n' être pas déçu!

Zurich, porte ouverte sur les Alpes! Siege de deux hautes écoles, pôle d' attraction de la vie intellectuelle, cette ville possède également la plus grande section du CAS. Il serait pour le moins étonnant que, dans l' histoire de la topographie alpine, notre cité n' ait pas aussi ses grandes figures. Or, c' est bien le cas.

Trois millénaires avant Jésus-Christ, les Assyriens ne se contentaient pas d' inscrire sur l' argile leur comptabilité; ils y traçaient déjà des cartes « en signes cunéiformes, sur six tablettes ». En ce temps-là, forêts vierges et marécages recouvraient les deux rives de la Limmat à l' extrémité septentrionale de notre beau lac, et les Utomannes vêtus de peaux d' ours erraient dans les forêts de l' Adlis. Les Egyptiens et les Grecs de l' Antiquité portèrent leur science de la mesure, qu' ils appli-quaient aussi bien aux objets célestes que terrestres, à un degré de perfection qui fait encore notre admiration. Mais lorsque survint le Moyen Age, tout ce beau savoir s' enveloppa d' ombre. Certes on dessinait encore dans quelques monastères, à Saint-Gall par exemple, de fort belles cartes du monde, mais celles-ci n' avaient qu' un lointain rapport avec la réalité. Elles illustraient bien plutôt certaines représentations mystiques: on y plaçait au centre le paradis, d' où s' écoulaient le Nil, l' Euphrate, le Tigre et l' Indus.

Il faut attendre le XVe siècle pour qu' arrive enfin le grand tournant. L' époque de la Renaissance voit l' intérêt des savants se porter vers les réalités tangibles d' ici. L' art et la science s' épa librement. D' autre part le monde islamique, en affermissant son pouvoir, interdit aux 1 Ce texte a paru en allemand dans Zürich, Vorhof der Alpen, la plaquette du Centenaire de la section Uto, Orell Füssli-Verlag, Zurich 1963.

Européens l' accès direct aux richesses de l' Orient. Renonçant à emprunter les anciennes routes de commerce qui partaient du sud de l' Europe en direction de l' Inde par le Moyen-Orient, on est contraint de rechercher de nouvelles voies d' accès, et on les trouve par-delà les océans. C' est l' aube des grands voyages maritimes: l' Afrique est contournée par le sud; l' Amérique une fois découverte, il ne reste plus qu' à boucler le grand périple: bientôt, c' est chose faite! L' image du monde se précise peu à peu. L' invention de la gravure et de l' imprimerie facilitent la diffusion des connaissances toutes fraîches. Enfin, de la poussière des couvents on exhume d' anciens atlas grecs que l'on recopie et imprime. C' est à cette époque également que naît en Suisse la carte de géographie.

A Zurich, le médecin de la ville était en ce temps-là un certain Konrad Türst ( né entre 1450 et 1460, mort avant 1504 ). Nous ne savons pas grand-chose de lui, tout au plus son nom trahit-il ses origines glaronnaises. Ce médecin ne se contentait pas d' exercer l' art d' Esculape, il avait aussi un goût très marqué pour la cartographie. De toute évidence, nous avons affaire à un géographe défroqué! Entre 1495 et 1497, il écrivit un ouvrage sur la Suisse: De situ Confoederatorum descriptio, auquel il adjoignit une carte manuscrite de notre pays. On ne connaît que deux exemplaires de cette carte. L' un, dont les inscriptions sont en latin, est propriété de la Bibliothèque centrale de Zurich; quant à l' autre, annoté en allemand, il se trouve à la Bibliothèque nationale autrichienne, à Vienne. Il n' est pas possible d' affirmer avec certitude lequel est l' original et lequel la copie. Une comparaison des détails du relief topographique ferait, me semble-t-il, pencher la balance en faveur de l' exemplaire zurichois, le plus soigné des deux quant au dessin.

Les deux cartes de Türst sont les plus anciennes cartes de la Suisse que l'on ait retrouvées. D' autre part, elles sont les premières représentations détaillées d' un pays méditerranéen, c' est ce fait surtout qui leur vaut une place de choix dans l' histoire de la cartographie. Ce sont deux feuilles d' un format respectable: 39 x 52 cm, dessinées à la plume d' oie ou au pinceau et coloriées à la peinture à l' eau. De petites vignettes représentant des villes, des châteaux, des couvents, des forêts isolées et des montagnes en pains de sucre, toutes dessinées de la même façon, s' y superposent au réseau des fleuves et des rivières. Le sud se trouve en bas. Au-delà d' une couronne de sommets pointus représentant les Alpes, on devine, à peine esquissée, la plaine du Pô. Dans les environs de Zurich, nous reconnaissons le Katzensee et l' Uetliberg qui se présente comme un dôme aux flancs escarpés.

Au cours des décennies qui suivent, la cartographie progresse rapidement, tant en Suisse que dans les pays limitrophes. L' œuvre de Türst sert, au début du XVIe siècle, de modèle pour toutes les cartes de la Suisse que l'on rencontre dans les atlas étrangers. A Fribourg-en-Brisgau et à Bàie, le célèbre humaniste Sebastian Münster ( 1489-1552 ) publie de vastes cosmographies, de nombreuses cartes et même des directives à l' adresse des cartographes. Egalement à Bàie et à Fribourg-en-Brisgau, mais surtout à Cologne et à Paris, on rencontre à la même époque le savant Heinrich Loriti dit Glareanus ( 1488-1563 ), originaire de Mollis. Dans un ouvrage publié en 1527, il indique le premier comment il faut s' y prendre pour dessiner les divers segments de carte qui serviront à constituer un globe terrestre.

Pour la Suisse, un nom de plus grande importance est celui de son compatriote glaronnais Aegidius ou Gilg Tschudi ( 1505-1572 ), qui n' est autre que le célèbre chroniqueur. Tschudi réalisa une carte de la Suisse qui, par ses dimensions, sa fidélité et sa richesse, dépassait de loin celle de Türst. Elle fut publiée en 1538 par Sebastian Münster sous forme de gravure sur bois. Les premiers tirages en ont malheureusement disparu, et l'on ne connaît cette carte que par des éditions de 1560 et de 1614.

On reste stupéfait devant le nombre de géomètres de talent et d' habiles cartographes qui, de tout temps, ont vu le jour dans ces vallées alpestres que domine le Glärnisch. Mais après les Glaronnais, c' est un grand Zurichois qui entre en scène: Johannes Stumpf ( }500-1578 ). A vrai dire, ses origines sont quelque peu sujettes à caution - il ne semble d' ailleurs pas être le seul Zurichois dans son cas! En effet, il s' avère malheureusement que cet illustre personnage était natif de Bruchsal, dans le pays de Bade. Il vint s' installer à l' âge de vingt-deux ans à Bubikon, dans notre canton, pour y devenir prieur de l' Ordre de saint Jean. Il s' y lia d' amitié avec Ulrich Zwingli et passa alors dans les rangs des réformés. On le retrouve pasteur à Bubikon et plus tard à Stammheim. Sa principale œuvre littéraire est une Histoire de la Confédération suisse qui fut imprimée en 1547 ou 1548 dans les ateliers de Christoph Froschauer, à Zurich, et qui lui valut, outre la considération du monde savant, la bourgeoisie zurichoise. Cet ouvrage contenait un grand nombre de cartes établies par Stumpf lui-même. En 1552, Froschauer en sélectionna une douzaine qu' il groupa en un mince volume. Cet atlas qui présente les divers cantons constituant la Suisse à cette époque peut être considéré, avec Léo Weisz, comme un des premiers documents où s' exprime la conscience d' une Confédération souveraine et affranchie de toute dépendance vis-à-vis de l' étranger. Ses cartes ont été établies sur la base de celle que venait de publier Aegidius Tschudi, mais Stumpf y fait également état d' observa accumulées au cours de ses voyages. De même que chez son prédécesseur, le Gothard y apparaît comme le point culminant des Alpes, Summae Alpes, d' où s' écoulent, dans toutes les directions, sept cours d' eau: Vorder Rhyn, Tessin, Madia, Tosa, Roddan, Aar et Rüss. Les historiens voient dans cet atlas publié à Zurich la première collection de cartes consacrées à un seul et même pays. Les planches originales, gravées sur bois, sont des pièces de grande valeur; elles font d' hui l' ornement du Ritterhaus de Bubikon où chacun peut les visiter.

Moins de vingt ans après, un autre Zurichois - rien, cette fois-ci, ne nous autorise à mettre en doute la pureté de ses originesse signale à notre attention par deux œuvres cartographiques de grande valeur. Il s' agit de Jos Murer ( 1530-1580 ), un véritable génie universel: il était tout à la fois sculpteur sur bois, peintre sur verre, mathématicien, topographe et poète! En 1566, il achève une magnifique carte du canton de Zurich et de ses territoires sujets. Dix ans plus tard, en 1576, il établit le plan de sa ville natale. Ces deux cartes comprennent chacune plusieurs feuilles. La clarté du dessin, la netteté et l' expression du trait leur ont valu la réputation - nullement usurpée - d' être les plus belles gravures que la cartographie helvétique ait produites. En lieu et place des « taupinières » toutes semblables par lesquelles on était convenu de représenter les montagnes jusqu' alors, on trouve chez Murer une image cohérente et fidèle des accidents du terrain saisis en perspective oblique. Ajoutons en passant que son dessin de l' Uetliberg a été adopté comme signe de ralliement par la section de Zurich du CAS.

Un collaborateur probable de Murer, Sebastian Schmid, décrit dans un ouvrage publié en 1566 les méthodes de la topographie de son temps. Türst, Tschudi et d' autres encore s' étaient contentés de constructions géométriques assez douteuses. Ils déterminaient les positions relatives des diverses localités en se fondant, pour les distances, sur les estimations des voyageurs. Murer et Schmid travaillaient déjà à la boussole et au rapporteur. A l' aide de lattes ou de chaînes d' arpenteur, ils déterminaient la longueur d' une base, puis, à partir de ses deux extrémités, ils visaient d' autres points. Dans son traité, Schmid nous donne, à propos du lac de Zurich, un exemple d' utilisation pratique de ces nouvelles méthodes d' arpentage. Les cartes de Murer, témoignages visibles de ce progrès technique, ornent de nos jours encore les murs de mainte auberge ou salle de réunion zurichoise. Elles nous font remonter au temps où la vieille ville était encore flanquée de hautes murailles et de tours.

Mais il vint une époque où la cité se sentit à l' étroit dans ses remparts; d' autre part, les techniques de la guerre évoluaient. Dans toute l' Europe, les grandes villes se retranchaient derrière une formidable barrière d' ouvrages fortifiés. Or, des constructions d' une telle envergure appelaient une géo- métrie plus savante, des procédés de mesure plus raffinés. Les Zurichois pressentaient-ils déjà que leur ville abriterait un jour une école polytechnique? Toujours est-il que des ingénieurs militaires rompus aux exercices géométriques, secondés par d' habiles orfèvres, y mettaient au point de nouveaux instruments. Construits en laiton, ceux-ci dépassaient en précision tout ce que l'on connaissait. C' est ainsi que se développe, au début du XVIIe siècle, une véritable école zurichoise d' ar.

Leonhard Zubler et Philipp Eberhard élaborent en 1608 déjà une méthode élémentaire de relevés à la planchette. Pendant ce temps, dans la lointaine Hollande, la lunette avait fait son apparition, et les topographes n' avaient pas mis longtemps à l' adopter. Les braves Zurichois n' avaient plus qu' à mettre au rancart leurs beaux instruments de laiton! Pourtant, dans leur production cartographique, on ne décèle aucun fléchissement; bien au contraire: c' est l' âge d' or qui commence.

Hans Konrad Gyger ( ou Geiger, 1599-1674 ) était un brillant disciple de l' école zurichoise des arpenteurs. Fermier à Kappelerhof, il s' y adonnait également à la peinture sur verre. Dans ses années de jeunesse, en 1624, il avait attire sur lui l' attention en publiant une carte du nord-est de la Suisse. Aussi les autorités de sa ville natale lui confièrent-elles la mission de mettre en place un réseau cantonal de postes d' observation. Il s' agissait entre autres de déterminer, à l' aide de visées aussi exactes que possible, les directions des postes d' observation vus de l' un quelconque d' entre eux ( Uto, Albishorn, Pfannenstiel, Bachtel, Lägern-Hochwacht, Irchel, Stammheimberg, etc. ), puis de fixer ces directions à l' aide d' un repère grave sur un cercle divisé. En reportant sur le papier ces diverses lignes de visée, on obtenait un vaste réseau que l' ingénieux Gyger eut l' idée d' utiliser comme système de triangulation pour établir des cartes. Au prix de plusieurs dizaines d' années d' un travail de bénédictin, il établit les relevés de détail et les cartes de chaque « district », ou circonscription militaire, de son canton. Le couronnement de cette œuvre de longue haleine est une célèbre carte d' environ cinq mètres carrés qu' il remit en 1667 aux magistrats de la cité ( voir gravure N° 100 ). Le Conseil de la ville estima, ainsi qu' on peut le lire dans un compte rendu datant du 19 mars 1670, « que Gyger avait bien mérité, pour cette œuvre considérable, belle, utile et instructive plus qu' aucune autre, une digne récompense. Mais afin que les deniers de la communauté fussent épargnés, on jugeait que le mieux était de laisser à ses héritiers, pour quelque temps ( entendez: après sa mort ) la charge de fermier à Kappelerhof, cela pour leur plus grande jouissance et profit ».

La carte cantonale de Gyger est à l' échelle d' environ 1:32000; elle existe en deux exemplaires. L' un est constitué par 56 feuillets séparés de format 30 x 30 cm; dans l' autre, ces éléments juxtaposés forment une imposante carte murale. Pour ce qui est de la précision, cette œuvre maîtresse laisse loin derrière elle toutes les cartes régionales de la Suisse réalisées à cette époque et ne fut, dans le canton de Zurich, dépassée que deux siècles plus tard. Elle se distingue autant par ses qualités esthétiques que par sa ressemblance avec les configurations réelles du terrain. Avant Gyger, et longtemps après lui encore, les cartes géographiques représentent les montagnes par des silhouettes plus ou moins stéréotypées, saisies en perspective oblique ou latérale. Ici, pour la première fois, une portion de terrain relativement étendue fait l' objet d' une représentation rigoureuse. La carte de Gyger est orientée vers l' est. Vues sous une lumière tombant du sud, certaines pentes sont rendues en teinte claire, tandis que d' autres sont noyées dans l' ombre: l' effet plastique est saisissant. Cette carte est réellement la première - et pas seulement en Suisse - où le relief est rendu d' une façon si moderne, si impressionniste.

Cette œuvre exceptionnelle reste un document historique dont on est loin d' avoir épuisé les richesses, aujourd'hui encore. Elle nous renseigne avec exactitude sur le trace des cours d' eau, des 14 Die Alpen - 1965 - Us Alpes209 chemins ou des routes, sur la répartition des terres arables et des forêts, sur l' emplacement et la superficie des zones marécageuses, enfin sur le peuplement du territoire: c' est une vision globale du canton de Zurich tel qu' il se présentait au XVIIe siècle. Avec la carte au 1:100000 publiée par Dufour quelque deux cents ans plus tard, la carte de Gyger reste la création la plus belle, la plus étonnante de l' art cartographique suisse. Elle orne aujourd'hui une salle de style baroque de la maison Zum Rechberg à Zurich. En 1944 on parvint, grâce à l' appui financier du canton et de la ville de Zurich, à en publier un fac-similé en grandeur originale et en couleur.

Quelque temps après la mort de Gyger, un nouvel astre monte au firmament de la science zurichoise. Il porte un nom qu' aucun Zurichois n' ignore: Johann Jakob Scheuchzer ( 1672-1733 ). C' était un naturaliste de renom et le plus grand connaisseur des Alpes que la Suisse de cette époque ait possédé. Il avait organisé à maintes reprises des expéditions en haute montagne. Il s' intéressait aux plantes et aux animaux, mais par-dessus tout aux minéraux à l' aide desquels il essayait de déchiffrer l' histoire de la terre. Il fut l' un des premiers à défendre l' idée que les époques géologiques du passé possédaient une faune caractéristique. Au cours de ses voyages, il ne manquait pas d' ob les habitants des montagnes et leurs conditions de vie, dont il nous a laissé des descriptions colorées. Enfin, il mit au point une méthode pour déterminer à l' aide de la trigonométrie et du baromètre l' altitude des sommets. Notons en passant qu' une de ses esquisses de carte, représentant le lac d' Uri, met nettement en évidence - et cela pour la première fois - les plissements des couches rocheuses de l' Axenberg.

En 1713, Scheuchzer publia une carte de la Suisse ( échelle: environ 1:230000 ) en 4 feuilles de format 74,5 X 55,5 cm, qu' il dédia aux « hauts, nobles, illustres, vénérés, très distingués, très sages et très gracieux seigneurs magistrats et pères de la patrie », de même qu' au conseil et aux citoyens de Zurich. Elle lui valut une gratification de 100 florins, 12 muids de blé ( d' épeautre, pour être précis ) et 12 seaux de vin.

Cette carte trouva un accueil favorable auprès du public, mais les milieux de spécialistes furent plus réticents. A juste titre, d' ailleurs, car celle-ci ne marquait pas, comparée aux productions contemporaines, de progrès notoire. Les montagnes y étaient dessinées à l' ancienne mode, sous forme de petites collines qui se ressemblaient toutes. Elle ne soutenait pas, et même de très loin, la comparaison avec l' œuvre d' un Gyger. Rudolf Wolf, auquel on doit une étude sur les méthodes d' ar en Suisse, écrivait à ce propos en 1879: « Scheuchzer a démontré clairement avec sa carte de la Suisse qu' en restant dans la ligne de la tradition, même le meilleur d' entre les meilleurs ne pouvait apporter grand-chose qui méritât le nom de progrès. » Cette carte marque bien - non sans éclat d' ailleurs - la fin d' une époque.

Après Scheuchzer, à Zurich, l' art cartographique semble entrer dans une longue période de léthargie. Il paraît bien, au cours du XVIIIe siècle, quelques remarquables plans de la ville, tel celui de Johannes Müller ( 1733-1816 ), établi entre 1788 et 1793 et composé de 20 feuilles à l' échelle de 1:1000. Mais de telles productions n' ont guère plus de rapport avec la cartographie des Alpes que n' en avait notre halle des bouchers d' heureuse mémoire avec la cabane du Dôme!

Mais déjà, le monde était à l' aube des temps nouveaux. A l' étranger, de grands mathématiciens et physiciens posaient les fondements théoriques sur lesquels devaient s' échafauder non seulement la science et la technique, mais encore la topographie moderne. Dans ce dernier domaine, on devait constater que les méthodes traditionnelles ne suffisaient plus. La première tâche, avant de procéder à des relevés de détail, était d' établir à l' aide des nouvelles méthodes de l' astronomie et de la trigonométrie, c'est-à-dire par triangulation ( mesures d' angles au théodolite et calcul des coordonnées ), un canevas de points dont la position était définie avec une grande précision. Pour obtenir les dis- tances, il fallait commencer par déterminer la longueur de quelques bases en se servant de lattes ou de rubans d' arpenteur. A vrai dire, une telle base avait déjà été mesurée non loin de Zurich, quelque temps après la mort de Scheuchzer, par Heinrich Albertin ( ou Albertini, 1713-1790 ), descendant d' une famille émigrée de Locarno. En mars 1740, Albertin avait profite de ce que le lac était entièrement gelé pour mesurer une distance d' environ 2 kilomètres, allant de l' auberge « Gedult » près de Rüschlikon jusqu' à celle du Soleil à Küsnacht. Des deux extrémités, il avait déterminé par des mesures d' angles la position de quelques clochers d' églises situées dans le voisinage. Ce cas est loin d' être unique; en fait, on triangulait un peu partout, on mesurait des bases, mais il était bien rare que l'on allât jusqu' à établir le relevé topographique d' une région de quelque étendue. Il convient cependant de ne pas oublier que dans ce domaine comme dans d' autres, un gain de précision substantiel ne s' obtient qu' au prix d' efforts quasiment décuplés. Rien d' étonnant donc si, à plus d' une reprise, les travaux s' enlisèrent dès leurs débuts. La chronique de la topographie suisse au XVIIIe siècle se résume bien souvent, hélas! à celle des essais avortés. Pourtant, vers la fin du siècle, on assiste ici et là à un renouveau: l' attrait des sites alpestres est devenu irrésistible, savants et touristes brûlent d' en inventorier les richesses! Les arpenteurs zurichois en étaient encore à méditer derrière leurs pots de bière lorsque le Genevois Horace-Bénédict de Saussure ( 1740-1799 ) partait, aux environs de 1787, à l' assaut du Mont Blanc. A peu près à la même époque, un fabricant de soieries d' Aarau, Johann-Rudolf Meyer ( 1740-1799 ), conçut le projet méritoire de faire procéder à de nouveaux relevés et d' établir des cartes et reliefs pour la Suisse entière, le tout à ses propres frais. Il engagea dans cette intention un ingénieur de Strasbourg, Johann-Heinrich Weiss ( 1759-1826 ) auquel il adjoignit Joachim-Eugen Müller ( 1752-1833 ). Ce dernier remplissait au couvent d' Engel les modestes fonctions d' ouvrier menuisier et meunier. Meyer l' avait une fois engagé comme porteur lors d' une excursion au Titlis, et il avait été frappé par ses aptitudes exceptionnelles au métier de topographe. A part un grand relief des Alpes suisses vendu à Paris et détruit par la suite, il reste de cette entreprise une carte des Alpes bernoises et surtout les 16 feuilles d' une nouvelle carte de la Suisse à l' échelle d' environ 1:108000 qui fut gravée sur cuivre. Publiée à l' époque des guerres napoléoniennes, entre 1796 et 1802, celle-ci offrait pour la première fois une image complète de notre territoire, tout en précisant quelque peu l' aspect de ses régions les plus difficilement accessibles. A vrai dire, si l'on juge cette œuvre d' après nos critères modernes, elle nous paraît bien imparfaite. On n' avait apparemment guère fait mieux que les topographes militaires de Frédéric le Grand dont l' un s' entendit un jour donner l' ordre suivant: « Là où je ne peux pas passer avec mes soldats, vous n' avez qu' à faire une grosse tache! » Les masses rocheuses du Schreckhorn et autres figures terrifiantes sont représentées sur cette carte par une épaisse touffe de hachures noires. Mais il fallut attendre encore un demi-siècle pour qu' une carte générale plus précise, celle de Dufour, Vint prendre la relève.

Au fond, pourquoi nous sommes-nous arrêtés à cette œuvre qui n' était pas celle d' un Zurichois, Meyer étant Argovien? Parce qu' elle nous offre le meilleur exemple de cette secrète affinité qui unit, parfois dans une seule et même personne, le topographe et le conquérant des cimes. C' est à la fois comme chercheur et comme topographe que Meyer s' aventurait dans les déserts de glace. A ses deux fils Johann-Rudolf et Hiéronymus qui l' accompagnaient parfois, il ne manqua pas de transmettre son amour de la montagne. Ce sont eux qui réussirent, en 1811, la mémorable première de la Jungfrau. Ses petits-fils également, Dr Rudolf Meyer et Gottlieb Meyer, prirent part à mainte incursion dans le monde encore mal connu des Alpes bernoises. L' aîné des deux, Dr Rudolf Meyer, lança en 1812 le premier assaut sur le Finsteraarhorn.

A l' époque où se mourait l' ancienne Confédération et durant les années de troubles qui suivirent, vivait à Zurich un homme dont le nom inspire, de nos jours encore, le plus grand respect C' était Hans Konrad Escher ( 1767-1823 ) auquel la Diète fédérale donna, après sa mort, le nom de Escher von der Linth, en témoignage de reconnaissance.

Le jeune Escher ne se contentait pas de flâner sur les bords de la Limmat pour y échantillonner, à la manière de Lavater, les physionomies de ses concitoyens, ainsi qu' il était d' usage chez les beaux esprits de son temps. C' était un réaliste qui aimait par-dessus tout le peuple dont il était issu. Or, qui aime cherche avant tout à aider. Et par où commencer, si ce n' est par apprendre à connaître les maux dont ce peuple souffre? Il s' attaqua donc en premier lieu à l' étude de la Suisse, de ses caractères physiques et sociologiques. Escher fut une figure de proue, que nous envisagions chez lui le philanthrope, l' homme d' Etat, le naturaliste ou l' ingénieur. Il fut un des pionniers de la géologie alpine; il osa le premier dompter un cours d' eau impétueux et lunatique, transformant en terre fertile une plaine constamment ravagée par les crues de la Linth. Il n' est pas question d' évoquer ici en détail l' œuvre considérable de cet homme qui nous intéressera surtout en tant qu' alpiniste et topographe. Son biographe, J. Hottinger, écrivait en 1852: « L' exercice, davantage que les aptitudes naturelles, avait fait de lui un alpiniste dont la résistance et l' adresse étaient hors de pair, si bien qu' il pouvait parcourir en une journée une distance considérable, sans voir s' émousser pour autant, de par la fatigue, son sens aigu de l' observation. Son endurance était telle qu' il couvrit une fois la distance de Berne à Zurich en passant par Sursee en 22 heures de marche ininterrompue. Le 17 août 1793, au lendemain d' une marche déjà fort longue, il se rendit de la pointe nord du lac de Come à Hinterrhein en passant par Chiavenna et le col du Splügen ( une étape de 13 heures au moins ). Le matin du 18, il visita le glacier de Rheinwald où il fit une ample moisson de spécimens de roches, puis il regagna Hinterrhein pour atteindre le même jour Ilanz en franchissant le Valserberg ( 15 heures environ ). Le 19 août, on le retrouvait à Schwanden. » - En fait, il n' y a guère de région de Suisse que Escher n' ait parcourue, et il aurait pu se vanter d' y avoir usé plus de semelles qu' aucun de ses contemporains. Au cours de ses pérégrinations, entre 1791 et 1822, il accumula plus de 900 croquis ou panoramas de tous formats qui ne connurent jamais les honneurs de la publication.

Cela nous amène à parler d' un des plus attrayants à-côtés de la topographie alpine. Le premier panorama que nous possédions est le Prospect géométrique des Alpes neigées du à la plume du génial physicien genevois J.B. Micheli du Crest ( 1690-1766 ), alors qu' il était détenu comme prisonnier politique à la forteresse d' Aarbourg.

Il nous faut également mentionner à ce propos un Zurichois contemporain de Escher von der Linth: Heinrich Keller ( 1778-1862 ). C' était un original, au demeurant fort joli garçon avec ses cheveux bouclés, son nez légèrement aplati et ses lunettes d' écaille. Cet être proteiforme était à la fois cartographe, dessinateur de panoramas, imprimeur, éditeur et libraire! Dans sa boutique sise au n° 367 de la rue des « Untere Zäune », il se répandit à partir de 1799 en mille et une activités: il dessina au cours de sa longue existence d' innombrables itinéraires ou guides touristiques de la Suisse; ce fut lui qui publia les premières cartes, les premières cartes murales, les premiers atlas ad usum scholarum... Aussi ne l' appelait à Zurich que « le Keller aux cartes ». Il n' avait rien du topographe ou de l' arpenteur professionnel; il puisait à toutes les sources imaginables, démontrant avec éclat que de son temps déjà, cartographie et cleptomanie faisaient le meilleur ménage sans que personne ne s' en offusquât! Pour lui rendre justice, reconnaissons que Keller avait ramené de ses nombreuses excursions beaucoup de renseignements de première main qui venaient enrichir, et au besoin corriger, les ouvrages qu' il publiait. C' était un grand ami de la nature doublé d' un paysagiste de talent. Il fut le premier, en 1804, à dessiner le panorama du Righi-Kulm, et c' est à ses efforts que l'on doit, en partie, la construction d' un hôtel sur ce sommet magnifiquement situé. Il publia également des panoramas de l' Albis et de FUetliberg, des Lagern, du Weissenstein, du Freudenberg près de Saint-Gall et d' autres points de vue renommés Sa carte routière de la Suisse, publiée en 1814, fut une affaire d' or, car l' armée autrichienne qui passa cette année-là par Zurich en acheta 300 exemplaires. Le « Keller aux cartes » fut peut-être le seul Suisse qui n' ait pas eu à se plaindre de l' invasion! Son fils du même nom, qui vécut à Zurich de 1829 à 1911, lui succéda à la tête de son entreprise d' édition cartographique qui fut reprise en 1909 par la firme Kümmerly et Frey, de Berne.

Keller n' était pas le seul Zurichois qui, durant la première moitié du XIXe siècle, s' adonnait à cet art du panorama. Les Alpes, pays d' élection des âmes sensibles et des romantiques en quête de rêverie, attiraient des flots de touristes étrangers vers notre pays. Leurs paysages étaient devenus les motifs préférés des peintres. A côté de la peinture alpestre qui produisit tant d' oeuvres de valeur, l' art mineur des coloristes faiseurs d' images ou de prospectus touristiques florissait de réjouissante façon. C' est à cette époque-là que l'on doit nos innombrables « vues de Zurich », si artistement dessinées avec leur arrière-fond de lacs et de montagnes. On pourrait énumérer de nombreux dessinateurs, graveurs et aquarellistes de talent, en tête desquels il faudrait peut-être placer Franz Schmid ( 1796-1851 ) de Schwytz, auquel le Schweizerisches Künstlerlexikon décerne l' éloge quelque peu flatteur de « plus grand et meilleur dessinateur de panoramas et de villes que son époque ait connu ». L' aquarelle de E. Labhart « Zurich vu du nord » est un des meilleurs exemples, l' un des plus caractéristiques aussi, de ce genre de production.

A aucun moment, la limite que sépare l' œuvre de l' artiste de celle du topographe n' est aussi mal définie. Il n' y a pas seulement analogie dans les motifs, mais encore dans les formes d' expression, parfois même dans les talents mis en œuvre. Seule subsiste la différence d' intention: artistique d' une part, didactique de l' autre.

Parmi les dessinateurs de panoramas, Hans Konrad Escher von der Linth appartenait, sans nul doute, à la lignée des « scientifiques ». Son fils Arnold Escher von der Linth ( 1807-1872 ) hérita de son talent autant que de son enthousiasme. Ce géologue de grande classe fut le premier titulaire de la chaire de géologie à l' Ecole polytechnique. Il fut également le maître de Albert Heim, et dessinait, lui aussi, des panoramas.

Cependant, pour la topographie suisse, une nouvelle époque avait commence. La précision des cartes et leur richesse de détails devenaient maintenant telles que des moyens privés n' étaient plus à la hauteur des exigences. D' autre part, de ce gigantesque tohu-bohu qui avait marqué la fin d' un siècle et le début d' un autre avait émerge une nouvelle Confédération. Le goût de la liberté et le sens du travail communautaire s' y manifestaient partout. Le développement conjoint des sciences et des techniques ouvrait la porte aux plus belles espérances - pour la topographie aussi.

Voici qu' apparaît un autre contemporain de Hans Konrad Escher von der Linth: Hans Konrad Finsler ( 1765-1839 ). Lui aussi fut une des grandes figures du monde politique zurichois en ce début du XIXe siècle. Après s' être signale par son ardeur à secouer le joug français, il accéda aux plus hautes charges, tant dans sa ville que dans l' administration fédérale. Il était membre du Conseil d' Etat zurichois et quartier-maître général de la Confédération. En 1804 déjà, il était major-général et quartier-maître en chef des troupes fédérales, ce qui correspond à peu près au rang d' un chef d' état général de nos jours. Quelques années plus tard, en 1809, il présente à la Diète fédérale le projet d' une carte nationale à l' échelle du 1:100000. Ce fut lui qui le mit sur pied, faisant procéder tout d' abord à d' importants travaux de triangulation. Il s' agissait avant tout d' étendre au-delà des Alpes le canevas des mesures trigonométriques: entreprise redoutable! C' est donc à un Zurichois que l'on doit l' idée de la future « carte Dufour ». Hélas! même à un homme d' une telle valeur, il n' était pas donne de conclure une alliance perpétuelle avec le destin. Finsler, auquel la Diète avait même remis en 1816 une épée d' or, fut relevé de ses fonctions en 1829, à la suite d' un krach bancaire ( de telles choses se voyaient déjà, à Zurich aussi !). On alla même jusqu' à l' expulser du territoire cantonal pour une durée d' une année. Son successeur, le quartier-maître général Wurstemberger ( 1783-1862 ) fit poursuivre les travaux de triangulation. Mais un des ingénieurs fédéraux les plus capables, le colonel Buchwalder, fut surpris par un orage en haute montagne, le 4 juillet 1832, alors qu' il procédait à des relevés au sommet du Säntis. Son aide fut foudroyé, et lui-même resta en partie paralyse. Cette catastrophe, ajoutée à d' autres revers, découragea Wurstemberger qui se retira de la vie publique. Pour lui succéder, la Diète désigna, le 20 septembre 1832, le Genevois Guillaume-Henri Dufour ( 1787-1875 ). Grâce à son énergie, son sens de l' organisation, ses compétences enfin, cet homme exceptionnel parvint à mener à bout la tâche commencée par Finsler. Les 25 feuilles de la plus célèbre - la plus belle aussi - des cartes que le XIXe siècle ait produites furent publiées entre 1842 et 1864. Elles étaient le cadeau de la Confédération au Club alpin qui venait de voir le jour, en 1863.

Avant d' aborder le dernier chapitre de notre histoire de la cartographie zurichoise, regardons encore une fois en arrière. Les travaux qui aboutirent à la carte de Dufour dataient en partie d' avant 1848, c'est-à-dire d' une époque où la confédération d' Etats n' était pas encore devenue un Etat fédératif. Les cantons étaient alors souverains dans une large mesure. Aussi l' établissement des cartes et leur publication n' étaient pas seulement l' affaire de la Confédération, mais tout autant celle des Etats qui en faisaient partie. Rien d' étonnant donc si le financement de telles entreprises était l' occasion d' une petite guerre quasi perpétuelle entre le pouvoir central et les cantons. Finsler, Dufour et d' autres encore savaient au besoin stimuler les ambitions cantonales, mais ils furent assez sages pour veiller à ce que partout on adoptât certaines normes communes. Entre 1830 et 1860, certains cantons du Plateau avaient publié leurs propres cartes, en général à l' échelle du 1:25000. Là où une telle entreprise n' était pas possible, par exemple dans les cantons montagnards qui n' avaient pas de ressources financières suffisantes, Dufour fit établir à la charge de la Confédération des cartes au 1:50000.

A Zurich, la réalisation d' une telle carte cantonale était chose aisée, car les forces jeunes - et lesquelles! ne manquaient pas: mentionnons ici l' astronome et géodésien Johannes Eschmann ( 1808 - 1852 ) de Wädenswil, Rudolf Wolf ( 1816-1893 ) futur professeur d' astronomie et directeur de l' Ob fédéral de Zurich, et encore l' ingénieur Johannes Wild ( 1814-1894 ) auquel on confia, lors de la fondation de l' Ecole polytechnique fédérale en 1855, la première chaire de géodésie, topographie et cartographie. Comme on l' avait déjà fait en 1797, on commença par mesurer une base sur le Sihlfeld qui n' était pas encore habité à l' époque ( actuellement Aussersihl ). Pour mesurer cette distance de 3360 mètres, on se servit de grands tuyaux dont la longueur - 5,8 mètres - avait été déterminée avec la plus grande précision. Les deux extrémités de cette base furent ensuite reliées par des mesures angulaires aux signaux de l' Uetliberg et de Oberstrass, et de là aux autres points d' un réseau de triangulation qui devait s' étendre sur toute la Suisse du nord-est. Par la suite, Eschmann et d' autres ingénieurs devaient gravir avec leurs théodolites d' innombrables sommets; ce fut l' occa de nombreuses premières. Le 20 août 1843, au terme de négociations laborieuses, l' administra militaire fédérale et le Conseil d' Etat zurichois signèrent un accord par lequel le canton de Zurich s' engageait à faire établir pour son territoire une triangulation de détail et un relevé topographique à l' échelle du 1:25000 en suivant les instructions de Dufour. La Confédération, pour sa part, promettait une contribution de 17000 francs. Eschmann et son collaborateur Hans Heinrich Denzler ( 1814-1876 ) se chargèrent des travaux de triangulation qui furent achevés en 1844 déjà.

Les relevés à la planchette furent opérés de 1843 à 1851 sous la direction de Johannes Wild. La reproduction lithographique des cartes fut confiée à un « Institut topographique zurichois » dont l' existence fut éphémère. Cette œuvre considérable, constituée de 32 feuilles, fut achevée en 1865.

Cette première carte officielle du canton de Zurich, souvent appelée « Carte de Wild », marque une étape importante dans l' histoire de la cartographie. Sa précision est telle que même les réalisations modernes n' apportent pas, à ce point de vue, de progrès sensible. Par la suite, son contenu fut reporté sur la carte nationale, dite Carte Siegfried; abstraction faite de quelques révisions ou adjonctions, il devait offrir pour un siècle l' image standard du territoire zurichois. Il y a quelques années seulement que la nouvelle carte officielle de la Suisse au 1:25000 vint prendre la relève. La « Wild-Karte » est à l' image du progrès technique: elle est une des premières à utiliser le système des courbes de niveau; d' autre part, la découverte toute récente de la lithographie polychrome trouve là un champ d' application intéressant. Pour la première fois, on voit apparaître les couleurs conventionnelles: les cours d' eau sont en bleu, les courbes de niveau en brun, les forêts en vert; le noir, qui avait servi à imprimer toutes les cartes anciennes, n' est plus réservé qu' aux localités, aux voies de communication et aux signatures. Il s' agit donc bien ici du prototype de nos cartes modernes. Enfin, pour le géographe et l' historien, c' est une source inépuisable: densités de population, réseau routier, marais, vignes, forêts, tout s' y trouve consigné avec la plus grande exactitude. Document d' autant plus précieux, d' ailleurs, qu' il nous renseigne sur une époque de transition: il nous reporte à la fin de l' ère pré-industrielle, au seuil des années de forte croissance démographique qui vont aussi remodeler le territoire et lui donner, petit à petit, son aspect actuel. C' est encore - mais pour combien de tempsl' époque où la Limmat serpentait paresseusement, se ramifiant en mille ruisseaux, grands ou petits, tout au long de la plaine marécageuse de Dietikon. Isolés en pleine campagne, de modestes villages, paisibles et propres, avaient nom Wiedikon, Oerlikon, Wytikon... Avant de publier la carte, on eut encore juste le temps d' y ajouter les premières lignes de chemin de fer.

Tandis que les Zurichois établissaient leur carte cantonale, l' œuvre de Dufour était en voie d' achèvement. Feuille après feuille venait faire l' admiration des connaisseurs. Mais, au lieu d' apaiser leur faim, elle ne faisait que l' exciter! La dernière des 25 avait à peine paru que déjà les critiques s' étaient mis à l' œuvre. La carte de Dufour, disait-on, n' était qu' à l' échelle du 1:100000 et utilisait le système des hachures. Pourquoi donc s' était donné la peine de relever les régions alpines au 1:50000, et qui plus est, de dessiner des courbes de niveau d' équidistance 30 m? Les cartes au 1:25000 de certains cantons du Plateau offraient les avantages incontestables d' une plus grande échelle. Aussi l' illustre mathématicien et géographe Jakob Melchior Ziegler ( 1801-1883 ) décida-t-il de publier une partie des relevés topographiques du territoire alpin à l' échelle du 1:50000, avec courbes de niveau et hachures. Il en confia l' impression à un institut cartographique qu' il venait de fonder, la maison Wurster &Co.à Winterthour. C' est ainsi que parut en 1861 la « Topographische Karte des Kantons Glarus ». Le travail de gravure était dû à un jeune artiste, Rudolf Leuzinger. Ziegler et lui faisaient œuvre de pionniers en s' attaquant à une carte tant soit peu exacte d' une région des hautes Alpes à l' échelle du 1:50000.

A cette époque, le Club alpin suisse entre dans l' histoire. Une fois de plus, c' est du sol glaronnais qu' est venue l' étincelle. Le 30 juillet 1861, sur le sommet du Tödi, Rudolf Theodor Simler ( 1833-1873 ) décide de grouper au sein d' une association tous les alpinistes suisses. Est-ce une pure coïncidence que la carte de Glaris de Ziegler ait été publiée cette même année, ou faut-il voir dans cette conjonction un signe des temps? Toujours est-il que deux ans plus tard, en 1863, le CAS est fondé, et en même temps notre section de Zurich. L' heure de l' action a sonné! Alpinistes, clubistes, utopistes sont tous bouillants d' enthousiasme. Le jeune Club alpin veut prendre une part active à la découverte de la haute montagne. Lors de sa première assemblée générale, Simler lui-même invita les participants « à venir ajouter à l' atlas topographique de Dufour le commentaire de l' expérience vécue ». Lorsque le Bureau topographique fédéral emigra de Genève à Berne, en 1864, ses caisses renfermaient déjà un nombre impressionnant de relevés originaux des régions alpines, tous à l' échelle du 1:50000 avec courbes de niveau de 30 en 30 mètres. Nul n' ignorait cela au Club alpin. Les topographes ne comptaient-ils pas parmi ses plus fervents adeptes? « Dans la toute première séance du comité central, on parla déjà d' établir des cartes spéciales au 1:50000 et l'on décida d' adresser au Conseil fédéral une pétition demandant que l'on publiât les minutes originales ( feuilles de relevés ), afin de permettre la réalisation d' une carte du CAS » ( Buss ). Cette requête fut bien accueillie, et c' est ainsi que le premier volume de l' annuaire du CAS put déjà offrir à ses lecteurs une « Carte d' excursions pour l' année 1863-1864 », représentant la région du Tödi. L' auteur en était une fois de plus Rudolf Leuzinger ( 1826-1896 ), un Glaronnais que l'on peut sans aucun doute désigner comme le meilleur cartographe suisse de son temps.

De 1864 à 1903, c'est-à-dire jusqu' au moment où l'on renonça à fixer des champs d' excursions officiels, le CAS publia presque chaque année une carte au 1:50000. Cette tradition se perpétua d' ailleurs, tout en connaissant des interruptions plus ou moins longues, si bien que le bilan final devait être d' une quarantaine de cartes. Celles datant d' avant 1913 se trouvent reproduites dans l' ouvrage commémoratif de H. Dübi, Die ersten fünfzig Jahre des SAC ( Les cinquante premières années du CAS ). Grâce à ces cartes, le Club alpin contribua beaucoup à une connaissance approfondie des Alpes suisses. Ce premier succès encouragea la Confédération à publier un atlas topographique à l' échelle des relevés originaux, c'est-à-dire au 1:25000 ou au 1:50000. Et si en 1868 déjà le Conseil fédéral décidait de passer à l' action, c' est d' une part à notre club que nous le devons, mais aussi au successeur de Dufour à la tête du Bureau topographique fédéral, le colonel Hermann Siegfried ( 1819 - 1879 ). Les premières feuilles de la « carte Siegfried » parurent en 1870, mais il fallut attendre la fin du siècle pour que cette œuvre de grande envergure - 406 feuillesparvînt à son achèvement. L' his de la carte Siegfried reste à écrire, et nous ne le ferons pas ici. Disons tout de même que deux anciens membres d' honneur de notre section zurichoise y jouent un rôle de premier plan. Il convient de préciser, d' ailleurs, que ces deux vénérables « anciens » ne parlaient pas notre dialecte. Lorsqu' ils sortaient ensemble, les rues étroites de notre cité résonnaient des plus purs accents d' Obwald et de Glaris. Il s' agit de Xaver Imfeld et de Fridolin Becker, qui tous deux s' étaient fixes à Zurich et y avaient pris racine.

Xaver Imfeid ( 1853-1909 ), natif de Samen, fit ses études à l' Ecole polytechnique fédérale et y gagna l' amitié de ses maîtres Johannes Wild et Albert Heim. Il entra comme jeune ingénieur au service du Bureau topographique fédéral à Berne, où l'on était précisément en train de remplacer les plus anciennes feuilles de la carte Siegfried par des nouvelles. Imfeld en signa vingt et une, dont celles du glacier d' Aletsch et de Zermatt. Lorsqu' on les examine de près, il semble bien difficile de faire mieux! Après douze ans d' activité au service de l' Etat, Imfeld s' installa à son compte comme topographe à Zurich. Sans doute espérait-il ainsi laisser plus libre cours à sa veine créatrice. Parmi ses nombreuses publications, mentionnons une carte du massif du Mont Blanc qu' on appelle aussi la « Carte Barbey », et que l'on considérait de son temps comme la plus belle, mais aussi la plus parfaite des cartes alpines. Durant les années qu' il passa à Zurich, Imfeld produisit surtout des panoramas et des reliefs dont nous aurons l' occasion de reparler. Il était sans conteste le meilleur topographe de son temps, et ses relevés alpins spécialement étaient inégalables. Travailleur acharné, grimpeur endurant comme pas deux, c' était pourtant un être modeste et plein de retenue. Avec lui, le contact était franc et immédiat, il n' avait qu' une parole, et surtout, les dieux l' avaient gratifié d' une intarissable verve d' humoriste. L' assemblée des délégués du CAS lui décerna le titre de membre d' honneur en 1901, et le moins que l'on puisse dire, c' est qu' elle eut la main heureuse!

S' il ne le cédait en rien à Imfeld par son activité débordante, son camarade d' études et frère d' armes au service du théodolite Fridolin Becker ( 1854-1922 ), de Linthal, était une nature toute différente. Ce petit Glaronnais, volontiers philosophe à ses heures, gardait même sous la blouse de travail un cachet de rare distinction. Fort habile à manier la plume, publiant beaucoup - davantage par goût que par obligation - il était un peu le messie des cartographes. Lui aussi était, au demeurant, un topographe hors pair doublé d' un dessinateur de talent. Vers 1880, il s' attaqua aux relevés d' une portion de territoire allant de Braunwald à la vallée de la Muota, toujours dans le cadre des opérations « carte Siegfried ». Ses représentations du Charetalp ( Karrenalp ) et du Silberen, remarquables par la façon dont il sut rendre le caractère tourmenté et chaotique de ces montagnes, lui valurent pour un temps le surnom de « Charebegger » ( Karrenbecker ). A rage de 30 ans, c'est-à-dire en 1884, il alla retrouver son ancien maître, le professeur Wild, dont il devint l' assistant. Plus tard, il accéda au grade de professeur adjoint et se vit finalement offrir, en 1890, la chaire de topographie et de cartographie à l' Ecole polytechnique fédérale.

Au cours des années qu' il passa dans nos murs, en 1899, Becker eut l' insigne honneur de se voir confier par le Club alpin austro-allemand la direction des travaux pour l' établissement de nouvelles cartes au 1:50000 des massifs du Ferwall, Adamello et Presanella. Son collaborateur le plus zélé dans cette tâche fut un de ses élèves, le topographe suisse Leo Aegerter ( ne en 1875 ), qui devait finir par lui fausser compagnie pour voler de ses propres ailes. Celui-ci resta en effet au service du Club alpin austro-allemand pour le compte duquel il établit plus de vingt cartes, la plupart à l' échelle du 1:25000, en utilisant parfois des relevés photogrammétriques autrichiens. C' est ainsi que Becker et Aegerter, auxquels il convient d' ajouter S. Simon, de Berne, contribuèrent pour une large part à l' œuvre de recensement topographique des Alpes orientales, tout en faisant connaître à l' étranger les méthodes élaborées en Suisse.

A Zurich, Becker voua la plus grande part de son activité à la publication de cartes touristiques et scolaires. Les développements les plus récents des techniques de reproduction: lithographie, photolithographie, etc., mettaient à la disposition du cartographe toute la gamme des couleurs, lui permettant de créer des effets plastiques nouveaux. Becker fut, avec Rudolf Leuzinger, Xaver Imfeld et Hermann Kümmerly, un des pionniers de la carte en relief qui vise à donner au spectateur, grâce à un jeu subtil de coloris et de nuances, une impression aussi réaliste et suggestive que possible. Tous les Suisses connaissent ces cartes pour les avoir vues sur les murs de leur salle d' école. En fait, leur succès fut tel que de nos jours encore, on les appelle à l' étranger « cartes à la mode suisse ». Le premier essai de Becker fut une petite représentation au 1:25000 de la chaîne de l' Albis. Puis suivit en 1888 une carte du canton de Glaris au 1:50000, commandée par le CAS. Ses qualités picturales et plastiques lui valurent les éloges les plus flatteurs, si bien qu' elle éclipsa désormais celle de Ziegler.

Une hirondelle ne fait pas le printemps... Que peut donc faire, à lui tout seul, le meilleur cartographe? Ce que le public voit et achète, ce sont finalement des cartes imprimées. Il est hors de doute que si celles-ci ont, au cours des âges, constamment gagné en précision et en clarté, c' est au progrès des techniques de reproduction que nous le devons en bonne partie. Aussi nous paraît-il indispensable de consacrer ici quelques lignes aux instituts ou entreprises d' édition cartographique.

Du vivant de Becker, il y en avait deux à Zurich: la maison Orell Füssli, sise Cour des Augustins, faisait remonter ses origines au temps où le vieux Froschauer imprimait la bible de Zwingli, où Stumpf rédigeait sa chronique et où Jos Murer dessinait sa carte. De fondation plus récente, l' atelier de reproduction lithographique de J. J. Hofer ( plus tard Hofer & Burger, et enfin Hermann Hofer & Co. ) se trouvait au Unterer Mühlesteg.

Mais à quelque distance de Zurich, à Winterthour, Jakob Melchior Ziegler ( 1801-1883ce nom nous est déjà familier - fonda en 1842 déjà, en collaboration avec le lithographe Ulrich Wurster ( 1814-1880 ) l' atelier de reproduction Wurster & Co. qui devait bientôt prendre le nom de « Carto-graphia Winterthur ». Les premiers apprentis - plus tard « compagnons » - y furent Johannes Randegger ( 1830-1900 ) et Rudolf Leuzinger ( 1826-1896 ) que nous avons déjà, lui aussi, rencontré plus haut. Les efforts conjoints de ces artisans capables, mais surtout les dons exceptionnels du jeune Leuzinger ne tardèrent pas à faire connaître dans toute l' Europe la « Kartenanstalt » de Winterthour.

En 1852, Gottfried Kümmerly ( 1822-1884 ) ouvrit à Berne un atelier d' impression lithographique. Son fils Hermann Kümmerly ( 1857-1905 ), artiste très doué, se consacra surtout à l' édition des cartes de géographie. C' est ainsi que se développa, au cours des années, la célèbre maison Kümmerly & Frey.

Les quatre entreprises que nous venons de nommer rivalisaient dans la course au progrès technique. Albert Heim faisait imprimer ses panoramas et ses cartes géologiques aussi bien à Winterthour que chez son ami Hofer du Mühlesteg. Imfeid s' adressait également à Hofer, parfois à Kümmerly. Becker travailla en collaboration avec le célèbre institut de Winterthour, mais aussi avec la maison Kümmerly et, surtout vers la fin de sa vie, avec Orell Füssli.

Au cours des premières décennies de notre siècle, la célèbre « Cartographia Winterthur » connut moult revers et en 1925, les machines de Wurster & Co. s' arrêtèrent. La liquidation de l' entreprise suivit peu après. Un beau matin, une voiture chargée de lithogravures et de ballots où les droits d' impression voisinaient avec les factures impayées s' ébranla, suivie des apprentis et des compagnons. Quittant les rives de l' Eulach, ce qui restait de l' armée en déroute gagna Zurich où il vint grossir les rangs de l' Art. Institut Orell Füssli AG, à Wiedikon. Si cette maison devait jouir par la suite d' une estime sans cesse croissante, c' est aussi à ces emigrants qu' elle le doit.

Dans la bibliothèque de l' alpiniste - nous admettons qu' il en possède une, et le contraire nous étonnerait fort - on trouve en général, avec les cartes, un ou deux panoramas. En quoi ces deux moyens de représenter les montagnes se différencient-ils? Où que l'on soit placé dans le terrain, la carte nous pennet de nous orienter. Au contraire, le panorama ne prend son sens, en principe, que si l'on va se placer à l' endroit où il a été dessiné. En revanche, si la lecture de carte n' est pas sans autre à la portée de chacun, il suffit d' avoir usé sa culotte sur les bancs de l' école primaire durant le temps réglementaire - et encore - pour s' y retrouver avec un panorama dans les mains. C' est dire qu' il s' agit là de « vues » tout à fait courantes, prises d' un point particulièrement favorable du terrain et embrassant un vaste horizon. De nos jours, on n' établit plus que rarement des panoramas, et presque toujours par voie photographique. Mais n' oublions pas que l' invention du papier et du crayon est quelque peu antérieure à celle des couches sensibles ou des lentilles d' objectifs! et que les pionniers de l' alpinisme n' avaient, en fait de caméra, que leur album et leur mine de plomb. Ils dessinaient - l' exemple de Konrad Escher von der Linth est éloquent - ce que leurs yeux découvraient au cours de leurs pérégrinations. Les inévitables arrêts prolongés leur valaient peut-être un bon rhume de temps à autre, mais ils n' en restaient pas moins sains, de corps comme d' esprit. Comme disait Winston S. Churchill: « Heureux les peintres, car ils ne connaîtront jamais la solitude! » Etablir une bonne carte, cela présuppose un sac d' école, et Dieu sait combien de bouquins dedans. N' im qui, en revanche, peut se risquer à dessiner ou peindre un paysage. « Si l'on n' a pas encore essayé, qu' on se hâte de le faire avant de mourir. La chambre d' enfants accueille sans faire d' his ce dont l' atelier ne veut pas! » - C' est aussi Winston Churchill qui a dit cela. Et en mettant les choses au pire, la moindre papeterie ne vend-elle pas de bonnes grosses gommes?

Au temps où l'on commençait à escalader les montagnes, et où des cartes topographiques vraiment utilisables n' existaient souvent qu' à l' état de projets, le panorama était un précieux auxiliaire de l' alpiniste. Au siècle dernier, on dessinait des panoramas un peu partout en Suisse, dans le Jura comme dans les Alpes, et même sur les quelques eminences favorablement situées dans le Plateau. Bon nombre d' entre eux furent publiés dans les annuaires du CAS ou sous forme de dépliants que l'on vendait aux touristes. Plusieurs ornent, de nos jours encore, les murs de quelque auberge ou cabane alpestre. D' autres enfin sont restés à l' endroit qui les a vus naître. Protégés par une plaque de verre, ils servent à orienter les visiteurs. On pourrait écrire un gros livre sur la géométrie et les systèmes de projection utilisés pour établir tous ces d' œuvre; il est sans doute étrange qu' aucun géodésien n' y ait songé! Quant aux esthètes ( qui sont selon Duden, et comme chacun le sait, « de très raffinés amateurs de belles choses » ), ils n' ont que dédain pour de telles productions qui étalent sans vergogne leur souverain mépris des règles: « des formats de 300 cm sur 20! A-t-on jamais vu cela? Et la section d' or?... » J' avoue, pour ma part, que je préfère admirer la masse imposante des Mythen d' un alpage voisin; s' il s' agit d' en emporter l' image, je m' en tiens à un format plus « classique ». En tout cas, je ne m' imagine guère assis au sommet et dessinant une dentelle de petites montagnes pointues le long d' une ligne d' horizon tirée à la règle!

Questions de goût ou d' esthétique mises à part, il faut cependant reconnaître que parmi tous ces panoramas, il en est qui méritent une place de choix dans le cabinet du collectionneur. Et il nous arrive parfois, lorsque nous nous penchons sur ces témoignages des temps héroïques de l' alpinisme, de nous arrêter longuement devant l' œuvre d' un pur dilettante.

L' intérêt de ces panoramas venait autrefois - et vient encore aujourd'hui - non seulement de leur mode de représentation graphique, mais surtout de ce qu' ils sont intimement liés à une expérience vécue. Finies les peines de la montée! Nous avons atteint le point d' où l'on ne peut que redescendre, et, d' un coup, le regard embrasse un espace immense, quasi illimité. On s' allonge au soleil, on renifle le contenu du sac à provisions, on se sent tout près du ciel. Telle est l' allégresse que la vue de ces fières cimes, dans le lointain, nous rappelle maint fait héroïque des temps passés... Et, comme dans chaque compatriote de Pestalozzi il y a un maître d' école qui sommeille, bientôt l' inévitable leçon commence: « Est-ce que tu vois, tout au fond, juste à gauche de la petite pointe blanche qui se trouve un peu sur la droite, au-dessous de ce petit nuage blanc, cette terrasse bleue?... C' est l' omoplate de la « Wilde Frau » près de la Blümlisalp... » Le cours de géographie alpine ne prend fin que lorsqu' on a passé en revue, sans en omettre aucune, les deux cent soixante-dix et quelques pointes, tant grosses que petites. Ce type d' inventaire se retrouve dans maint récit d' ascension du siècle passé; les anciens annuaires du CAS en sont une mine inépuisable. Le panorama n' était donc, au fond, rien d' autre que l' expression graphique d' un intérêt plus général. Et c' était cet intérêt même qui guidait le crayon, bien plus qu' aucun désir d' expression artistique. Il était alors fréquent que des membres du Club alpin, rentrant d' une excursion, présentassent au cours d' une séance leur moisson de dessins, un peu comme on le fait dans les groupements de photographes amateurs, avec commentaires critiques à l' appui. Souvenons-nous qu' à cette époque, il était de bon ton de dessiner dans des albums.

Parmi les nombreux dessinateurs de panoramas que comptait alors la jeune section de Berne, saluons au passage Gottlieb Studer ( 1804-1890 ) auquel nous devons plus de 2000 croquis du monde alpin. Notre section zurichoise brilla elle aussi des ses débuts, en particulier grâce à Müller- Weg- mann et Zeller-Horner qui furent tous deux de ses membres fondateurs avant de passer au rang de membres d' honneur.

Ce que recherchait Johann Jakob Müller-Wegmann ( 1810-1893 ) au cours de ses excursions, ce n' était pas la gloire des premières, mais une occasion sans cesse renouvelée de dessiner. Son style, surtout dans ses années de maturité, était avant tout linéaire, typique d' un dessinateur plus que d' un peintre. Environ 2000 de ses dessins, représentant presque tous les paysages des Alpes suisses, sont maintenant propriété de la section de Zurich et se trouvent à la bibliothèque du CAS, dans les locaux de la Zürcher Zentralbibliothek ( voir illustration N° 102 ).

Heinrich Zeller-Horner ( 1810-1897 ), au contraire de Müller-Wegmann, était avant tout sensible aux coloris, aux jeux d' ombre et de lumière, aux ambiances. Il maniait le pinceau avec autant de sûreté que le crayon, mais ne s' en tenait pas exclusivement aux motifs topographiques. « Dans la peinture des panoramas, il ne fut pas seulement un novateur, mais surtout le plus grand maître de son époque » ( Paul Sieber ). Quelques-unes de ses œuvres ( Bristenstock, Drusberg, Titlis, Faulhorn ) sont également propriété de la section zurichoise et peuvent être consultées à la bibliothèque du CAS.

En 1866, un étudiant en géologie âgé de 17 ans, Albert Heim ( 1849-1937 ), demanda son admission dans notre section qui ne comptait alors que deux ans d' âge. La vie et l' œuvre de cet eminent spécialiste de la géologie alpine ont fait l' objet d' innombrables études, aussi n' y reviendrons-nous pas ici. Ce Saint-Gallois né à Zurich était un petit homme vif à belle barbe ondoyante, et dont les yeux pétillants trahissaient autant la pénétration d' esprit que la bonté. Il ne se contentait pas de manier en maître le marteau du géologue, c' était encore un dessinateur hors ligne. Comme il le disait lui-même, la montagne l' attirait avant tout par l' étrange univers de formes qu' elle révélait à ses yeux, et c' est l' intérêt passionné qu' il trouvait à couler ces formes dans le moule du dessin ou du relief qui l' avait amené à la géologie. En 1866 déjà, il fit imprimer un « Gebirgs-Panorama vom Zürichberg »; l' année suivante parut sa « Rundsicht vom Gipfel der Grossen Mythe ». Ces travaux du jeune étudiant étaient les premiers d' une imposante série de panoramas dont les qualités techniques et artistiques vont croissant au fur et mesure que les années passent, jusqu' au dernier qui est encore une fois celui des Mythen, datant de 1924. Le plus grand et le plus connu de ces panoramas mesure 4 m 50 et porte plus de mille noms; c' est celui du Säntis, établi en 1871. Après avoir subi quelques retouches par l' auteur de ces lignes, il fut publié à nouveau en 1929 sous les auspices du CAS, à l' occasion du quatre-vingtième anniversaire de Heim.

Heim a fait école dans l' histoire du panorama. D' abord, il examinait ses « modèles » avec infiniment plus de soin que ses prédécesseurs. C' est en géologue qu' il en étudiait la structure, et ses plus fidèles auxiliaires étaient le théodolite, les jumelles et la photographie panoramique. Heim ne recherchait pas tant à fixer sur le papier l' impression fugitive qu' il ressentait face à un paysage. Il ne s' at pas aux contingences, mais visait à saisir l' objet dans sa réalité. Son art porte l' empreinte de ce qu' était avant tout son auteur: un géologue et un topographe. Ainsi, Heim représentait une montagne non comme il la voyait à tel ou tel moment, mais comme il la pensait. C' était un homme de science qui savait regarder et dessiner, mais il n' a jamais été ce qu' on a trop souvent prétendu: un génie. Pour représenter une forêt, il dessinait un millier de sapins, et de même mille pierres pour un talus d' éboulis, en vrai cartographe qu' il était. Il s' y entendait mal à simplifier la réalité ou à en sacrifier les détails inutiles. Mais il avait la flamme, et savait la communiquer à ses élèves qu' il incitait à l' imiter, et même à le dépasser.

Il en allait de même pour les reliefs. Albert Heim a eu le mérite d' encourager la construction de modèles topographiques, dont beaucoup étaient destinés aux écoles. Son œuvre maîtresse est un vaste relief du massif du Säntis à l' échelle du 1:5000, un modèle étonnant de fidélité. A vrai dire, c' est à peine si Heim y a mis lui-même la main, ainsi qu' il l' a écrit. Il s' est contente de surveiller et de diriger jusque dans ses derniers détails le travail de son assistant Carl Meili ( 1871-1919 ). Ce dernier, natif de Weisslingen dans le canton de Zurich, avait été tout d' abord dessinateur en broderies à Saint-Gall, puis assistant chez Heim et Imfeld qu' il aidait à construire leurs reliefs, avant de s' installer à son compte comme réalisateur de modèles géoplastiques qui connurent un vif succès.

Xaver Imfeld et Fridolin Becker, dont nous avons déjà eu l' occasion de parler, furent élèves de l' illustre Heim, qui n' était d' ailleurs leur aîné que de quelques années, puisque à vingt-quatre ans déjà il enseignait à l' Ecole polytechnique. S' ils étaient tous deux d' éminents topographes, leurs talents de dessinateur n' étaient pas moindres.

Xaver Imfeld nous a laissé quelque quarante panoramas qu' il avait lui-même graves sur la pierre, et d' innombrables reliefs. Notons en passant qu' il a collaboré à la construction de plusieurs lignes de chemins de fer. Nous nous arrêterons ici à deux de ses panoramas, un de FUetliberg et l' autre du Mont Blanc ( voir illustration N° 103 ).

Le panorama de l' Uetliberg, établi pour le compte de la section de Zurich du CAS, devait rester plusieurs décennies durant l' image standard, familière à tous les clubistes, du magnifique paysage que l'on peut admirer de ce point de vue justement célèbre. Quant au panorama du Mont Blanc, il est le fruit d' un travail de trois semaines en haute montagne. Sa réalisation représente à tous points de vue une performance, que l'on envisage l' exploit sportif ou la valeur artistique de l' œuvre.

Les modelages de Imfeld sont aussi de petites merveilles. Au Musée alpin de Berne, au Stadtmuseum de Winterthour et ailleurs encore, nous pouvons admirer son relief du Cervin au 1:5000 et un petit massif de la Jungfrau au 1:25000, étonnant de vérité. Son œuvre la plus imposante, le massif de la Jungfrau au 1:2500, était le joyau du Musée alpin de Munich. Il fut détruit, avec le bâtiment qui l' abritait, par un bombardement lors de la dernière guerre. Perte irremplaçable, hélas! car il s' agissait là d' un exemplaire unique.

L' œuvre entier d' Imfeld, les reliefs comme les dessins, témoigne d' une maîtrise quasi insurpassable. S' il était très exigeant en matière de précision, Imfeld n' a jamais cédé au goût de la mignardise ou du raffinement inutile, comme bien des dilettantes de son temps. Tout ce qu' il réalisait était simple et efficace, et c' est à ce titre que cet œuvre reste exemplaire. Tout ce que l'on peut déplorer, c' est que la mort nous ait enlevé trop tôt cet artiste de valeur qui nous quittait en 1909 déjà, à Page de 56 ans.

Quelque douze ans plus tard, alors que j' étais assistant à l' Ecole polytechnique, on m' appela un jour dans la maison Kaspar-Escher. Là, dans un coin, à même le dallage, on avait empilé tout ce qui restait de l' atelier d' Imfeld, et il s' agissait de décider ce qu' on en ferait. Et c' est alors que je vis une chose à peine croyable: un magnifique relief du Mont Blanc, d' environ 4 mètres sur 2 ou 3. Il était inachevé, mais il avait été défoncé, littéralement lacéré, à coups de piolet. On n' en pouvait rien tirer. Durant les dernières années de sa vie, Imfeld avait été gravement atteint dans sa santé. Dans un instant de désespoir, il avait anéanti lui-même sa dernière œuvre.

Il est temps de nommer encore quelques dessinateurs de talent. Parmi ceux que comptait alors notre section, il en est un dont je me souviens très bien et qui m' était fort sympathique. Je veux parler de l' artiste peintre Ludwig Schröter, bien connu grâce aux belles planches de fleurs dont il ornait les ouvrages publiés par son docte frère, le professeur Carl Schröter. Ludwig Schröter ( né en 1861, de Zurich ) était un ami de mon père. Lorsque celui-ci lui rendait visite à Zurich, il m' em avec lui, et le petit garçon que j' étais alors regardait avec admiration le peintre en train de modeler, de son pinceau effilé, le calice d' une gentiane. C' est au cours de ces visites qu' il me montra un panorama du Piz Julier qu' il avait dessiné en 1902. J' eus l' occasion d' en acquérir une reproduction par la suite, publiée par le Kurverein de Saint Moritz. Aujourd'hui encore, j' éprouve le plus vif plaisir à la contempler. Elle évoque pour moi une montagne des Grisons magnifiquement située mais aussi l' aimable figure du peintre.

Dans le bâtiment principal de l' Ecole polytechnique fédérale, on peut admirer un vaste massif des Alpes bernoises à l' échelle du 1:10000, modelé et peint par S. Simon. Cet artiste auquel nous devons le plus grand relief topographique jamais réalisé chez nous s' est vu conférer le titre de membre d' honneur de notre section zurichoise. Ce sera l' occasion de lui consacrer quelques lignes, bien qu' il n' ait séjourné à Zurich que durant ses années d' études.

S. Simon ( 1857-1925 ) était natif de Allschwil près de Bàie. A peine plus jeune que Imfeld et Becker, il avait comme eux fait ses études à l' Ecole d' ingénieurs du Polytechnicum fédéral ( notre actuelle ETH ). En 1879, alors qu' il était encore étudiant, il avait dessiné un panorama de l' Alvier d' environ 4 mètres de long. Cette œuvre de jeunesse témoigne d' une application de fourmi, mais aussi d' une habileté remarquable. Parvenu au terme de ses études, Simon fut pendant quelques années officier instructeur, puis il entra au Bureau topographique fédéral. De 1884 à 1891, il consacra la plus grande partie de son temps à six cartes Siegfried au 1:25 000 représentant les massifs de l' Alvier et des Churfirsten, de même que le Schilstal. Ensuite, de 1892 à 1898, il dessina pour l' Union des alpinistes austro-allemands les quatre feuilles de la carte « Ötztal und Stubai », au 1:50000. Il s' installa enfin à son propre compte à Berne, où il resta jusqu' à sa mort. Au cours de ces dernières années, il réalisa entre autres un relief de la Haute-Engadine au 1:25000, et surtout l' œuvre dont nous avons déjà parlé. Un vaste ensemble composé de 16 éléments juxtaposés et représentant 35 m2 de montagnes en miniature, tel est cet incomparable relief des Alpes bernoises au 1:10000 auquel Simon consacra le meilleur de ses forces entre 1900 et 1912. Pour une fois, le hasard fit bien les choses: il plaça à ses côtés Joseph Reichlin ( 1872-1927 ) de Arth, qui devait être le plus dévoué, mais aussi le plus doué des collaborateurs. En fait, les deux tiers environ du relief des Alpes bernoises ont été modelés par lui. Cette réalisation grandiose fut présentée au public pour la première fois à Berne, lors de l' Exposition nationale de 1914. On peut en admirer des copies au Musée alpin de Berne, au château de Schadau à Thoune, à l' Ecole polytechnique de Zurich ainsi que dans plusieurs musées étrangers. Ce relief offre un magnifique coup d' œil sur la vaste aire montagneuse qui s' étend du lac de Thoune au Haut-Valais, et il n' est pas un spectateur qui reste indifférent devant un tel spectacle. Cependant, il n' égale pas en fidélité les d' œuvre de Xaver Imfeld ou le massif du Säntis de Heim et Meili. C' est en tout cas ce que le souci de la vérité nous oblige à dire ici, car des intérêts purement mercantiles n' ont pas peu contribué à surfaire la réputation de ce relief des Alpes bernoises, à telle enseigne qu' il semblait devoir éclipser tout ce qu' on avait vu de meilleur jusque-là.

Ajoutons pour terminer qu' un relief très réussi de J. Reichlin, représentant l' Aiguille Verte au 1:5000, se trouve dans le bâtiment principal de l' Université de Zurich.

Tempora mutantur! La semence jetée au sillon par Johannes Wild a porté ses fruits. A l' endroit où se trouvait autrefois son modeste institut se dressent maintenant plusieurs bâtiments où géo-désiens, topographes et cartographes régnent en maîtres. De nos jours, la caméra aérienne embrasse d' un coup d' œil d' immenses étendues. La cartographie moderne consigne sur le papier les moindres changements qui s' opèrent à la surface du globe. Nos cartes alpines sont devenues plus exactes, leurs couleurs les rendent plus flatteuses d' aspect. Les modestes boutiques de la vieille ville, telles celle où Froschauer imprimait les cartes du pays de Zurich et la bible de Zwingli, ont disparu depuis longtemps. Au travers d' innombrables mutations locales, techniques, financières, ou tout simplement humaines, nos grandes entreprises cartographiques se sont mises à l' heure du temps présent. Là où mûrissait encore, au siècle dernier, le blé des paysans de Wiedikon, d' énormes presses rotatives crachent des cartes jour après jour. Passé, le temps où Hofer du Mühlesteg penchait avec sollicitude sa tête à tignasse rousse vers les épreuves toutes fraîches d' une carte de Heim ou d' Imfeld, tandis que tournaient les grandes roues à aubes... passé aussi le temps où il m' initiait aux secrets de son art. Et pourtant, nos ingénieurs, nos cartographes penchés sur leur planche à dessin perpétuent une belle tradition. Et lorsqu' ils ont un moment à eux, ils repartent vers les montagnes pour y aspirer à pleins poumons l' air vivifiant des sommets et pour s' y réjouir de ce que le monde est beau.Trad. R. Durussel

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