Chanrion en 1886

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Dernière course d' Eugène Rambert

Avec I illustration ( 167 ) En 1886 Eugène Rambert a 56 ans. Bien qu' il ait renoncé depuis quelques années aux ascensions — « je suis devenu trop lourd », écrivait-il — il n' en reste pas moins un admirateur passionné des Alpes. Pendant un séjour à Mauvoisin il entreprend une excursion à Chanrion, et c' est alors que naît le projet qu' il expose à son ami l peintre Eugène Burnand dans cette lettre que Mme Paul Rambert nous a gracieusement autorisé à publier. Nous l' en remercions ici très vivement.

Chanrion n' avait alors que deux pauvres chalets d' alpage. Ce n' est que quatre ans plus tard, en 1890, que la section Genevoise y construisit la première cabane.

Corneaux s/Clarens, le 25 août 1886. Mon cher, Votre lettre si intéressante, si riche, si affectueuse, est venue me trouver à Mauvoisin, dernier refuge habitable de la Vallée de Bagnes, à 1800 mètres d' altitude, en pleine et grande nature alpestre. Cette circonstance, comme bien vous pouvez le croire, n' en a point diminué l' intérêt. Elle a été, au contraire, doublement la bienvenue. Je l' ai lue et relue, et l' ai immédiatement associée, ainsi que son auteur, à un projet qui s' élaborait dans ma tête. Ce projet est fou, diraient la plupart de ceux à qui je me garderai de le communiquer. Je me flatte néanmoins que la folie vous en paraîtra digne d' être prise rn considération, non comme un obstacle, mais comme un attrait.

Mauvoisin n' est point au fond de la Vallée de Bagnes; il s' en faut. Le dernier pâturage de la vallée est Chanrion ( le champ rond ), à trois ou même quatre heures de marche, et à six cents mètres plus haut, soit 2400 m. et plus. Il y a plus de 35 ans que je rêve de passer plusieurs jours à Chanrion, et mon projet n' est autre que l' exécution de ce rêve pour l' année prochaine.

De tout ce que j' ai vu dans les Alpes, Chanrion n' est peut-être pas ce qu' il y a de plus grandiose, de plus confondant pour l' imagination; mais c' est ce qui m' enchante, me ravit, et m' attire le plus, ce qui me donne au plus haut degré l' impression de la nature alpestre dans ce qu' elle peut avoir de plus poétique, ce qui me parle le plus à l' âme. Partagerez-vous ce sentiment? Je n' en sais rien. Ces sortes d' impressions sont très complexes et très personnelles. Aussi n' essayerai pas de vous l' expliquer; mais il faut pourtant que je vous dise ce qu' est Chanrion, géographiquement, pour que vous puissiez vous en faire une idée, au moins matérielle.

Chanrior est un vaste pâturage, à plusieurs étages.

L' étage ififérieur a pour principal établissement un chalet, situé à 2250 m. environ, en face du glacier d' Otemma ( ou Hautemma ) qui, tombant des hautes 1 Nous exprimons à la section Genevoise nos meilleurs remerciements d' avoir autorisé la reproduction du tableau du peintre Albert Lugardon. Ce dernier fut un des premiers hôtes de la cabane de Chanrion ( 1890 ), où il fit un séjour de quelque durée. Ce tableau data probablement de cette époque.

régions, se déploie largement au fond de la vallée. Supposez un très grand hémicycle, un immense amphithéâtre, et commencez par en remplir la grande moitié de toutes les splendeurs des cimes blanches, et de leurs cataractes de glace, s' ouvrant un chemin entre les contreforts de granit qui soutiennent les entassements supérieurs. Réservez l' autre moitié pour un pâturage très gai, très vert, très frais, une vraie prairie, avec un chalet, au centre, qui regarde le glacier comme le glacier regarde le chalet. Entre deux, dans la partie la plus basse de l' amphithéâtre, répandez le désordre des moraines, avec des eaux prisonnières qui forment de larges flaques, presque des lacs: — et vous aurez le motif principal du tableau d' ensemble que forme ce Chanrion-là, Chanrion premier étage.

C' est très beau, très riche, très saisissant; et cependant ce n' est rien: le vrai Chanrion est Chanrion deuxième étage.

Celui-ci a pour établissement principal deux chalets blottis sous un rocher et cotés par les cartes du Club alpin à 2420 m. au-dessus de la mer. Il est moins avancé dans la vallée que le précédent, et sur une terrasse latérale, haute et bien dominante. La distance de Chanrion premier étage à Chanrion deuxième étage est d' environ une demi-heure, un peu plus à la montée, un peu moins à la descente.

Pour jouir de la scène qui se déploie sous les yeux, il suffit, au premier étage, de s' asseoir devant le chalet. Il n' en est pas de même du second. La situation de ce dernier a beaucoup de rapport avec celle de l' esplanade verdoyante où vous avez placé votre taureau, dans le tableau de Lausanne, sauf qu' il faudrait la transporter, pour que l' analogie fût complète, sur l' autre versant de la vallée ( rive droite ). Il faudrait aussi donner à votre esplanade plus d' étendue qu' elle n' en a nécessairement. La prairie au bord de laquelle votre taureau vient regarder ce qui se passe dans le val pourrait n' avoir que quelques toises; la terrasse de Chanrion est un petit monde, et un petit monde très gracieusement et très richement accidenté. Elle est toute par creux et par bosses. Les bosses sont ondulées; mais elles offrent presque toujours un côté abrupt, avec de très belles lignes de rochers qui se prolongent de l' une à l' autre et qui rompent l' uniformité de la verdure. Le relief de ces escarpements offre des accidents on ne peut plus pittoresques. Quant aux creux, ce sont tantôt de petits cirques arrondis, avec une porte ouverte d' un côté ou de l' autre, souvent du côté des glaciers, tantôt des vallécules allongées et sinueuses, parfois très verdoyantes, souvent, dans la saison, plaquées de taches de neige. Les petits lacs n' y sont pas rares; il y en a bien trois ou quatre, dont un assez grand, d' une physionomie très particulière. Il n' était pas bleu l' autre jour; mais brun, presque noir, avec des reflets gris d' argent, et le vent y soulevait de petites vagues frémissantes qui filaient sous le vent.

Où est le point de vue au milieu de tous ces accidentsPartout et nulle part. Il n' y en a point et il y en a cent. Le grand monde des hautes Alpes entoure le petit monde de Chanrion, et lui sert de cadre sublime. Pour avoir le spectacle complet, il suffit d' aller sur les bosses. Celle-ci est mieux placée pour le Combin, celle-là pour la Ruinette et le Pleureur, une troisième pour le glacier d' Otemma et le Bec d' Epicoun ( en voilà un que je recommande CHANRION EN 1886 à votre pinceau !) et ainsi de suite. Si l'on préfère les échappées, on va de creux en ceux, où l'on se tient à mi-côte. Partout s' ouvrent les jours sur le monde ce par delà.

Si vous étiez un clubiste, je vous dirais encore les avantages qu' offre Chanrion comme centre d' ascensions ou grandes courses. Je me borne à noter l' intc rêt de quelques promenades d' une heure ou deux. Il n' en faut pas davantage pour aborder la région supérieure, pour assister aux grandes scènes de tout en haut.

Je vous suppose alléché. Si vous ne l' êtes pas, tant pis. Un homme qui a de l' œil doit voir au travers de cette aride description; il doit comprendre ce que signifient ces bosses et ces creux, ces creux et ces bosses. Vous avez de l' œil, c' est sûr. Maintenant, une question se pose: Comment vivre là-haut? Car il faut y vivre. Y aller de Mauvoisin pour retourner à Mauvoisin le même jour est un éreintement; il en vaut la peine, sans doute; mais c' est de quoi irriter le désir et non de quoi le satisfaire.

Les chalets sont la seule ressource. Mais ces chalets valaisans, bon Dieu! Les Kango iirous, le fumier, les vents-coulis! Le vent y court comme dehors. Heureusement que ce dernier inconvénient, le plus grave pour mes vieux os rhumatisants, peut être évité. L' un des deux chalets supérieurs est une voûte, un tronçon de tunnel recouvert d' un toit. Cette construction n' est pas absolument rare clans le pays. Les murs en sont épais, solides, bien remplis, et l'on peut y trouver un abri réel, abri qu' on ne trouvera probablement dans aucun des autres Chalets construits en la forme ordinaire... Mais les Kangourous! mais le fumierLe tout est de prendre son temps. J' ai été aux informations, et j' îi appris que les vaches montent à Chanrion, premier étage, à la mi-juillet, année commune; elles ne doivent pas être avant le 20 juillet à Chanrion deuxième étage. Il faut y aller avant, du 5 au 20. Je suppose que le vacher île Chanrion-Chermontane, et autres alpages qui vont ensemble, soit un homme intelligent et complaisant, et qu' on puisse s' entendre avec lui. Cette supposition a pour elle les vraisemblances. Il s' engage à faire nettoyer à' Fond le chalet, à y transporter une quantité de bois fixée selon les besoins et la durée du séjour; idem, du foin frais en suffisance, c'est-à-dire en abondance suffisante, car il en faut beaucoup pour qu' il y en ait assez. On lui paye ses fournitures, les transports, et on lui donne en sus vingt ou trente francs pour sa peine et pour le loyer du chalet, et voilà un homme content, ou qui doit l' être. Dans ces conditions, nous sommes au propre, ce qui est un item, et, je crois, à l' abri de tout Kangourou. Le reste est affaire d' industrie rappelez-vous les vers du vieil arolle:

Le précipice est ma patrie, II suffit d' un peu d' industrie Pour s' y loger.

On me; en pratique cette théorie. On charge trois, ou s' il le faut quatre mulets à Lourtier, dernier village de la vallée, de provisions de bouche — sans oublier le boire — des ustensiles, couvertures et bagages nécessaires; on prend avec soi un montagnard destiné à servir à la fois de guide et de domes- tique, de factotum, et en routeJ' ai fait quelques essais de compte, et j' ai trouvé que pour trois ou quatre personnes, et pour dix ou quinze jours, le coût total ne doit guère dépasser celui d' un séjour dans un des hôtels de ces vallées, à raison de 6 fr. par jour, sans le vin. Ce n' est donc pas irréalisable.

Mon intention, si rien ne vient à la traverse, disons mon rêve serait de m' établir là-haut avec ma femme et mon fils. Je voudrais en outre, pour augmenter et varier les ressources, ressources d' esprit, de gaieté, de société, de bourse aussi, y convier comme qui dirait deux amis, de manière à faire un total de quatre ou cinq personnes, sans le montagnard. J' y songeais quand votre lettre m' est parvenue. Aussitôt la lumière a brillé à mes yeux: l' ami à convier, c' est Eugène Burnand.

Cette bonne lettre me parle beaucoup de peinture alpestre. Croyez bien, mon cher, que je n' ai pas la moindre intention de vous engager dans une voie pareille. J' en sais trop les difficultés, et je respecte trop la liberté du talent. Mais je ne pense pas qu' on courre aucun risque en pratiquant le précepte évangélique: « Eprouvez toutes choses, et retenez ce qui est bon. » — Or, vous auriez là, selon moi, la meilleure de toutes les occasions possibles, une occasion vraiment unique, d' éprouver la nature alpestre, de l' éprouver en artiste, une occasion dépassant de beaucoup, par une réunion d' avantages impossible à rencontrer ailleurs, tout ce que vous avez vu jusqu' à présent. C' est du moins mon sentiment très clair, très net, appuyé d' une longue expérience. Peut-être, en peintre animalier, je n' aime pas ce vilain mot — vous effrayerez-vous de la solitude où j' ai l' air de vouloir vous plonger? Quittez ce souci; vous auriez, à demi-heure de distance, l' un des plus beaux troupeaux du Valais, 200 bêtes à cornes, sans compter une douzaine de vachers, parmi lesquels des types superbes. Vous auriez aussi la chance de retrouver à Chanrion, et sous une forme non moins pittoresque, le motif dont je vous avais parlé jadis et qui paraissait vous avoir tenté: le bain du troupeau! Vous le voyez, mon cher, ma folie est grande; elle l' est d' autant plus que je la prends au sérieux. L' âge arrive, il est là déjà, et je voudrais m' accorder cette suprême jouissance, sans doute l' une des dernières. Je crois la chose encore possible « avec un peu d' industrie », et je vais, Dieu aidant, la préparer par la réflexion pendant la morte saison où nous allons entrer. Ce sera mon rêve de l' hiver, avec échéance au 5 juillet prochain.

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