Croquis d'alpinistes

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Par E. Notz.

Là-haut dans la cabane solitaire, ils sont trois qui viennent d' arriver, soufflant, suant et riant. Le soleil est descendu à l' horizon et ses derniers rayons illuminent encore l' Alpe tranquille. Sur le seuil du vieux refuge, ils sont trois qui subissent la mélancolie du coucher. Ils rêvent en regardant les sommets neigeux qui rougeoient.

Dans la plaine, des millions d' hommes s' agitent, luttent, souffrent et meurent. Tous, ils cherchent le bonheur sans jamais le trouver.

Là-haut, tout près du glacier solitaire, sur la porte de la cabane, ils sont trois qui contemplent la grande nature: pour quelques heures, ils tiennent le bonheur. Bien bas, à leurs pieds, les lumières des villes s' allument. Ils regardent les petites taches d' or scintiller et ils soupirent...

L' aube blanchit l' altier sommet qui se dessine dans le ciel gris où s' éteignent les dernières étoiles. Sur le glacier, les trois hommes, encordés, marchent tranquillement vers la cime qu' ils vont bientôt fouler de leurs pieds vainqueurs. Subitement le soleil sort de derrière une longue crête grise et l' Alpe se réveille. Le glacier n' est plus qu' une nappe scintillante; tout est splendeur, tout est lumière. Les trois hommes s' arrêtent et la tête levée vers l' immensité ils adorent. Leurs âmes assoiffées de mystère s' épanouissent et surprennent dans la solitude et le silence ces grandes choses qui calment leur secrète anxiété.

Obstacle après obstacle, lentement les trois alpinistes atteignent la fière cime. Ils se serrent la main et regardent. Leur œil domine tout. 0h! Immensité! Partout ce ne sont que neiges, glaces et rochers défendant des sommets aux arêtes vertigineuses. 0h! Douce ivresse des grandes contemplations. Penchés sur le profond abîme de l' Inconnu, les trois hommes écoutent... et, dans le recueillement, ils croient surprendre un faible battement: c' est celui de leurs cœurs débordant d' amour qu' ils offrent à leur Montagne.

0h! Amants des solitudes alpestres, que vous êtes heureux dans ces moments divins du séjour au sommet d' une haute montagne! Ces trois alpinistes oublient qu' ils sont des hommes et se croient des dieux. Ils oublient leurs frères qui rampent dans la plaine brumeuse. Et pourtant, ce sont bien des hommes ceux qui cherchent et ne trouvent pas, ceux qui gémissent et ceux qui sont malheureux...

Dans la lumière croissante, par les arêtes et les vires, côtoyant le profond précipice, les trois amis descendent, l' âme gonflée de bonheur. Ils viennent d' apercevoir, au delà des pics élancés, le royaume où ils viendront un jour reposer pour toujours! C' est la plus sublime des visions!

Ils sont trois qui peinent dans la tourmente; sur le grand glacier gris, ils vont n' importe où. Le brouillard est sur eux, et, depuis des heures et des heures, ils avancent, passent des crevasses et se lamentent. Le brouillard, le vent, la neige les ont surpris de bon matin et ils ont erré toute la journée dans l' opaque muraille grise.

La nuit descend, le vent hurle dans les rochers; il fait bon dans la cabane, il y règne une tiède et douce atmosphère. Là-haut, sur le glacier terne, dans le froid brouillard, ils sont trois qui marchent vers l' inconnu de l' immensité alpestre. Le corps penché en avant, ils vont péniblement, tombant presque de fatigue. Le froid les accompagne et ils marchent pour ne pas geler...

Minuit!... Lugubrement le vent râle dans les rochers en soulevant de grands tourbillons de neige. Dans la cabane, tous dorment paisiblement. Là-haut, sur le glacier, trois hommes couverts de neige errent comme des fantômes nocturnes. Ils sont silencieux. Depuis des heures, ils n' ont échangé aucune parole, car ils comprennent qu' ils vont mourir. Et maintenant qu' ils savent et que la mort les talonne, les trois hommes, fatigués et transis, en-chassent dans le vent les adieux pour ceux qu' ils ont laissés dans la plaine.

Celui-ci voit comme dans un rêve sa vieille mère qui tricote en l' attendant, celui-là contemple dans un frais lit rose un enfant qui dort paisiblement, tandis que près de lui veille une jeune femme.

A ces visions de leur vie quotidienne, les trois hommes pleurent en L' aube grise est apparue, la neige tombe à gros flocons. Dans la cabane, les dormeurs s' étirent et regardent dehors en hochant la tête. Là-haut, sur le glacier gris, il n' y a plus que trois formes noires accroupies les unes contre les autres... Ils sont tombés de fatigue et de faim. Et lentement la neige les recouvre de son suaire blanc...

Les trois hommes sont morts de froid sur l' Alpe qu' ils aimaient. Ils sont tombés la main dans la main, seuls dans l' immensité. Ils sont victimes de leur amour et ils ont succombé sans murmures.

Ce sont trois héros que la race humaine méconnaîtra!

Midi!... Les nuages se dissipent et le soleil fait scintiller de splendeurs l' Alpe enchanteresse.

Là-bas, dans la plaine, il y en a qui pleurent et se lamentent. Il y a une mère qui a perdu ses fils. Il y a une femme qui a perdu son mari. Dans le petit lit rose, il y a un orphelin. Tous ils lèvent leurs yeux mouillés vers la farouche montagne en lui montrant le poing. Ils accusent les rochers et les neiges d' avoir englouti ceux qu' ils aimaient et de les avoir privés de leur bonheur.

Là-haut dans les nues, le sommet ironique regarde... sourit! Sur le grand glacier, il n' y a plus rien. Partout c' est le silence et la paix, partout c' est la lumière aveuglante.

Ce glacier est tombeau, ce sommet est monument funéraire!

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