Dans le massif de l'Ushba

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Jeudi 12 août 1965. Les hélices d' un infatigable DC-6 vrombissent à la joie de 15 copains devenus célibataires depuis quelques minutes et à la tristesse des nombreux parents qui, de la terrasse, agitent leur mouchoir en signe d' adieux. A 11 h. 40, c' est l' envol pour Zurich. A travers les hublots, nous admirons, confondues en une seule chaîne, les innombrables faces des montagnes bernoises et valaisannes jouant des coudes sous un ciel immuablement bleu. Après Zurich, notre itinéraire prévoit une escale de quelques quarts d' heure à Prague, d' où nous nous envolerons directement pour Moscou, dernière étape de cette première journée. Nous voyagerons à bord de PHyouchine 18 et 1 Col de la Croix. 136 d' un turboréacteur. Il est 21 h. 45 ( heure locale ), lorsque nous atterrissons à MOCKBA, pardon... Moscou.

Nous sommes reçus par deux personnalités connues des milieux intéressés à l' alpinisme: A. Kaspin, chef de la section alpinisme du Conseil central des syndicats, et M. Ottari. Nous rencontrons également la représentante d' Intourist qui nous emmènera visiter les curiosités de la capitale les deux prochains jours. Les formalités de débarquement sont rapidement réglées et nous prenons place dans un car à destination de la ville située à 30 kilomètres. A minuit, nous nous glissons dans nos lits de l' Hôtel Berlin.

La description d' une abondance de curiosités et de la société d' une aussi grande ville que Moscou, telles qu' on les a découvertes en deux jours seulement, devrait faire l' objet d' un long récit; aussi nous bornerons-nous à ne retracer ici que nos principales visites. D' une superficie de près de 100000 hectares, Moscou compte environ 7000000 d' habitants. Au centre, sa forteresse, le Kremlin, ancienne résidence des tsars, se dresse au sommet d' un groupe de collines et constitue le point d' attraction de la capitale. Avant d' y pénétrer, le touriste, traînant la semelle sur les pavés de la Place Rouge, se joint à la queue interminable des curieux menant à l' entrée d' un imposant édifice aux colonnes de marbre rouge brun: le mausolée renfermant la dépouille mortelle de Lénine. Sans jamais faiblir de la voix, notre guide nous renseigne de son mieux sur l' érection des nombreux monuments ou bâtiments d' architecture, historiques et culturels. Les équipements sportifs absolument parfaits retiennent également notre attention. Nous ne voulons surtout pas éviter le plaisir des rares déplacements en métro et nous sommes confondus d' admiration devant cette réalisation. C' est toujours d' un pas pressé que l'on s' engouffre dans les rares magasins, à l' affût de l' article. Un tour en bateau sur la Moskova, sous une pluie diluvienne, et une soirée passée au cirque d' un quartier marquent la fin de notre séjour dans la capitale.

Dimanche 15 août. Peu après midi, le colossal Tubolev avec ses quatre turboréacteurs nous invite à une traversée de quelque 3600 kilomètres vers le sud, trajet qui se termine à Tbilisi ( Tiflis ). Vers la fin de notre vol, nous franchissons la longue chaîne du Caucase masquée par de désagréables cumulus. A notre descente d' avion, nous sommes accueillis joyeusement par un premier contingent d' alpinistes géorgiens connus de nous tous, puisqu' ils étaient nos hôtes, à Genève, l' an dernier. Après ce premier contact de franche cordialité, l'on nous emmène en ville et à l' hôtel, où l'on se précipite sous la douche, car il fait une chaleur humide et caniculaire. Un plantureux banquet, offert par le Club alpin de Géorgie au restaurant de la Montagne Sainte que l'on atteint au moyen d' un téléférique ou d' un funiculaire, marque officiellement le début de l' expédition helvético-géorgienne.

Tbilisi, capitale de la Géorgie, est une cité verte et animée qui compte près d' un million d' habi; c' est un centre important de la science et de la culture. Nos camarades géorgiens, habitants de cette ville, nous emmènent visiter le vieux faubourg que l'on appelle la montagne-forteresse de Narikala, dont le palais Metekhi ( IXe siècle ) fait encore bonne garde. Le ministre des Affaires extérieures de Géorgie et la vice-présidente du Conseil des ministres ont manifesté le désir de nous voir, et c' est en portant la cravate que nous répondons à leur invitation au Palais gouvernemental. Un coup d' oeil sur les équipements sportifs, suivi d' un nouveau banquet au bord de la Mer de Tbilisi ( un lac artificiel ), met fin à cette escale de deux jours. Puis nous effectuons notre dernier trajet par la voie des airs jusqu' à Kutaïsi, où nos dirigeants géorgiens, après bien des hésitations dues aux conditions atmosphériques défavorables dans le Caucase, décident d' atteindre le pied des montagnes par la route, contrairement à l' énoncé du programme. Nullement de notre goût, cette mesure nous procurera finalement des surprises agréables. En attendant l' ordre du départ, nous allons visiter, à quelques kilomètres d' ici, le monastère-musée de Ghelati, architecture du XIIe siècle, ancienne demeure du roi Armachnebelli, roi de Géorgie et grand-père de la reine Tamara. Un arrêt pour admirer des traces de dinosaures et une incursion dans une grotte de stalactites et stalagmites précèdent notre départ pour Zugdidi, située à 120 kilomètres. Une seule route, dont le revêtement le plus récent doit dater de plus d' un quart de siècle, se déroule au milieu de vastes prairies hors desquelles se dessinent de rares coins de terre cultivés. Fréquemment notre petit car vient déranger des troupeaux de bovidés ou toute une famille d' animaux de basse-cour rassemblés sur la chaussée et nullement impressionnés par le vacarme que produit la carcasse de cet engin.

A Zugdidi, nous sommes à quelque 120 kilomètres de la frontière turque et la verdure de l' Orient y est saine et abondante. Les hôtels pour touristes affichant complet, notre copain Giorgio nous fait descendre dans un établissement réserve aux indigènes. Sans entrer dans les détails, nous devons avouer que nous aurions préféré les installations sanitaires de la belle étoile à ceux de notre hôtel. Mais, comme notre ami vétéran genevois se plaisait à le relever, le dépaysement est un des charmes de l' aventure. Après cette nuit riche en odeurs, nous nous entassons dans un seul car à destination de notre camp de base. Tout en nous éloignant de la plaine, nous nous engouffrons dans une des nombreuses vallées sauvages formant les contreforts de la chaîne du Caucase. La route médiocre se transforme en un mauvais chemin taillé dans les flancs d' un ravin au fond duquel grondent les eaux tumultueuses de la rivière Inguri. Au hasard d' un tournant, l' audace et la sûreté de notre chauffeur ont raison d' un croisement jugé impossible avec un long convoi de bois. Par endroits, la largeur de notre véhicule est la même que celle du chemin et nous avons l' impression que nous allons plonger dans l' eau, deux cents mètres plus bas. Six heures se sont écoulées depuis notre départ du matin et, pendant ce temps, le chiffre du compteur kilométrique n' a augmenté que de 130. Interminable, cette vallée verdoyante s' élargit soudain et s' ouvre sur de larges plateaux reculés, parsemés de rares villages aux bicoques souffreteuses. Masqué par de légers nuages, l' Ushba, cette montagne que nous désirons tous, règne en seigneur au milieu de ces prés. Un peu plus loin encore, dans cette verdure, à 1400 mètres d' altitude, le hameau d' Uschkvanari nous accueille. Nous y rejoignons tous nos amis géorgiens qui ont établi un camp. Deux maisonnettes aux murs de chaux, et dont le réfectoire est simplement une rangée de tables alignées sous les noyers, sont mises à notre disposition. Maman Ushba, comme chacun la surnomme affectueusement, en est la propriétaire. Cette vieille paysanne au visage tanné et buriné, débordant de vitalité et de gentillesse, a connu plusieurs générations d' alpinistes.

Nous profitons de l' indispensable jour d' acclimatation pour visiter les alentours. Dans la seule rue, sur un sol de terre battue règne une animation campagnarde des plus sympathiques. Les cochons chahutent avec les canards, les oies font la cour aux poules, les ânes, timides, s' entre avec les vaches. Sur un carré de pâturage, un rare spectacle attire notre attention: guides par un jeune homme, deux bœufs, la nuque sous le joug, effectuant le même et éternel itinéraire circulaire, traînent une lourde planche surmontée d' un paysan, le fouet entre les doigts; cet appareil écrase les épis qu' une maigre récolte de blé a produits. A travers une clôture, l'on aperçoit un groupe de femmes, le visage cache par un voile, occupées au vannage de deux tas de grains au moyen de fourches ou de pelles de bois. Par l' entrebâillement d' une porte, l'on suit les mouvements réguliers des mains d' une vieille femme cardant la laine de mouton. Des gosses habillés modestement, le teint basané, les cheveux noirs et crépus, les pieds nus, conduisent un âne tirant péniblement un traîneau aux lugeons de bois.

Au retour de notre balade, nous faisons, avec nos amis soviétiques, le point du programme de nos prochaines course en montagne, entretien qui a pour effet de créer une animosité dans notre équipe.

Nos hôtes tiennent à respecter les consignes très strictes dictées par leurs dirigeants actuellement absents: ils doivent, en effet, nous imposer une course d' entraînement précédant l' objectif que nous nous étions fixé, en dépit de notre forme physique que nous jugeons assez bonne. Soulignant que nous n' avons que douze jours pour réaliser nos ascensions, nous leur exprimons notre mécontentement. Mais devant leur insistance et, las de discuter, nous acceptons de nous soumettre à ces directives.

Grand branle-bas à l' aube de ce premier départ. Nos sacs s' entassent sur les dos osseux d' une demi-douzaine de chevaux, puis nous nous installons dans un camion qui nous transportera jusqu' au terminus d' un mauvais chemin. Heureusement, ces deux moyens de transport nous évitent une marche fastidieuse à travers prés et forêts. Ici, l' équipement mécanique est inexistant, et l' absence totale de refuges rend les ascensions éprouvantes. La marche d' approche est fort longue, les charges très lourdes. Il est prévu de gagner un emplacement de bivouac situé à la base du glacier de l' Ushba, à quelque 2900 mètres d' altitude. Bientôt l' inclinaison de la pente exposée au soleil oblige les chevaux à abandonner nos sacs. Livrés à nous-mêmes, grimaçants, nous plions sous le poids énorme de ces fardeaux. L' allure a ralenti, chacun se tait, tout le monde sue. Une procession de près de 20 alpinistes progresse ainsi, pendant des heures, d' abord dans une végétation luxuriante aux fleurs merveilleuses. Nous foulons les premières moraines et déjà les hauts sommets surgissent. Au fur et mesure que nous nous élevons, la face sud-ouest de l' Ushba se dévoile: 1800 mètres de paroi. Sur sa crête sommitale, des alpinistes avancent. Piaffant d' impatience, les Helvètes désireraient aussi escalader ces arêtes demain déjà, car les conditions atmosphériques sont excellentes et il n' y a pas lieu de craindre l' arrivée du mauvais temps. La température fraîchit, le jour décline et le crépuscule jette ses couleurs roses contre la neige et les glaciers agrippés aux imposantes murailles. Nous préparons notre bivouac. Dans ce cirque grandiose, un lien se noue entre les Géorgiens et nous.

Au lever du jour, la caravane s' ébranle en direction du plateau de l' Ushba ( 3900 m ). Chaussés de crampons, nous longeons le pied de sa face nord. C' est magnifique, c' est immense. Quelques passages glaciaires acrobatiques égaient le parcours. La colonne s' allonge, car les effets de l' altitude se font peu à peu sentir. Du col de l' Ushba, nous pouvons suivre l' itinéraire de la traversée de cette majestueuse montagne que nous souhaitons réaliser dans le plus bref délai. Dominant notre halte, une lourde tente abrite des alpinistes russes qui sont depuis plus d' une semaine en montagne. Gentiment, ils nous offrent un bidon de chocolat. Sans nous attarder et en nous séparant en deux groupes, nous poursuivons notre entraînement en escaladant le Tchatm-7aw(4468 m ) et le Pic Tschurowski ( 4250 m ). Nous voulons ainsi éviter les risques accrus auxquels s' exposerait un nombre aussi élevé de grimpeurs, masses sur un seul parcours. Malheureusement, un épais brouillard masque la vue qui doit être très belle. Il neigeote et le froid est vif. Les difficultés ne sont pas très grandes. Au sommet, nous apposons notre signature sur un carnet. Un bivouac est nécessaire pour rejoindre notre camp de base. Nous sommes heureux de ces premiers succès. Plus rien, à notre avis, ne devrait maintenant s' opposer à la réalisation de notre objectif: l' Ushba.

De retour à Uschkvanari, nous apprécions les bienfaits d' une complète ablution à la rivière toute proche, puis nous rassemblons aussitôt le matériel nécessaire au nouvel assaut. Deux équipes sont formées, l' une attaquant le sommet nord de l' Ushba, l' autre le sommet sud. Grâce à la course d' entraînement que nous avions boudée, notre forme physique est excellente. Malheureusement, un ciel pommelé annonce l' arrivée du mauvais temps. Vers midi, le premier orage éclate et, jusqu' au prochain emplacement de bivouac, une pluie fine glisse le long de nos imperméables. Néanmoins, nous décidons de ne pas battre en retraite, attendant, pour en être réduits à cette extrémité, l' évolu des conditions atmosphériques. Les orages de pluie et de grêle se succèdent à un rythme endia- blé, les montagnes sont illuminées par d' incessants éclairs, le tonnerre gronde de partout et cet infernal concert aux brefs entractes va durer douze heures. Au matin, le vacarme a cessé mais la montagne est recouverte d' un épais manteau de neige et de gros nuages déferlent sur nos têtes. Devant ces conditions, trempés jusqu' aux os, nous renonçons. Un regard vers l' Ushba, mais peut-être pas encore le dernier, et nous dévalons les moraines et les pentes raides et grasses en direction de notre camp de base. Nous ne voulons pas désarmer et nous espérons une amélioration du temps pour une ultime tentative.

Ce sera bien notre dernière chance car, en consultant le programme de l' expédition, nous constatons que nous ne disposons plus que de quatre jours pour l' alpinisme. Le soleil s' efforce d' écarter les nuages, aussi chacun en profite-t-il pour faire sa petite lessive et étendre son équipement, inondé jusqu' à sa dernière couture. Cette journée pleine de lumière s' entache d' une sombre nouvelle. Notre copain Italo souffre depuis le matin de crampes douloureuses au ventre et son mal va en empirant. Après l' intervention d' un médecin géorgien du camp, il est fait appel à un docteur de Betscho, petit village à 3 kilomètres, qui ordonne son évacuation en jeep sur l' hôpital de Mestia, petite agglomération distante de 20 kilomètres. L'on diagnostique une appendicite perforée et il est opéré par le chirurgien local durant la nuit et dans des conditions pénibles. L' état très grave d' Italo nous fait craindre le pire pendant quelques jours et c' est volontairement que nous renonçons à toute nouvelle ascension. Peu à peu, des nouvelles rassurantes nous parviennent des copains, de retour du chevet d' Italo où, jour et huit, veille son chirurgien, aide de nos amis géorgiens. Trois jours plus tard, il est hors de danger et cette date coïncide avec la levée du camp d' Uschkvanari. Sans Italo qui est inapte à supporter un long voyage, nous quittons, par un jour de pluie, ces hauts plateaux et leur population. L' Ushba n' a pas été gravi et nous le regrettons bien, mais nous sommes encore plus soulagés de savoir Italo sur la voie de la guérison. En touristes, pas très rassurés, les mains cramponnées aux dossiers des fauteuils de notre car, nous suivons à nouveau la route sinueuse, étroite et dangereuse qui surplombe les flots de l' Inguri. Notre chauffeur desserre les freins: c' est la plaine. Une borne nous apprend que 175 kilomètres nous séparent de Batumi, un des principaux ports de la mer Noire.

Quatorze heures de car, sur des routes malsaines, ont endolori nos membres et c' est avec un soupir de soulagement que nous atteignons cette station balnéaire, tard dans la soirée. En guise de douche, c' est la baignade dans la mer toute proche, opération qui se répétera le lendemain à la sortie du lit. Batumi est la capitale de la République autonome socialiste soviétique d' Adjarie, qui fait partie de la Géorgie. Ses jardins, ses parcs luxuriants aux palmiers toujours verts sont d' une beauté remarquable. Non loin de la ville s' étalent les 100 hectares du Jardin botanique de renommée mondiale, le plus grand de l' Union Soviétique, véritable musée d' une nature vivante. Nous n' avons guère le temps de flâner sur les plages confortables, car notre car est presse de rentrer à Tbilisi, située à 400 kilomètres. Bientôt la mer Noire se confond avec l' horizon et notre véhicule suit allègrement sa route à travers les collines toujours aussi riches en verdure. Nous n' hésitons pas à donner notre accord à la proposition de nos amis géorgiens de pénétrer dans un kolkhoze. Nous emporterons un excellent souvenir de cette visite, riche en renseignements économiques et sociaux, marquée par une réception gastronomique qui n' a d' égale que le banquet de la Confrérie du Tastevin. Les prochains kilomètres seront pénibles pour certains Genevois qui sont obligés de connaître les méfaits d' une indigestion.

Un bref arrêt à Gori, ville natale de Staline, pour un léger souper et une incursion dans la propriété de cet ancien homme d' Etat et notre véhicule va effectuer encore 90 kilomètres pour nous ramener à Tbilisi. La journée suivante est réservée aux achats de souvenirs et les étalages de poterie ont notre préférence. Un repas plantureux, réunissant tous les alpinistes ainsi que tous ceux qui ont contribué a la réussite de cet échange fructueux, met officiellement un terme à l' expédition helvético-géor-gienne.

Nous nous préparons à quitter cette cité laborieuse pour un long périple de 400 kilomètres en car qui aboutira à Pyatigorsk, en traversant la chaîne du Caucase, du sud au nord. Prouvant leur dévouement inlassable, Giorgio et Omar, deux grimpeurs soviétiques, nous accompagneront jusqu' à la frontière russo-polonaise. Le car emprunte les lacets de l' ancienne route militaire en direction du Col de la Croix. Ici et là, de petits villages chétifs rappellent une époque primitive tant leurs maisons et leurs habitants sont désolants à voir. En roulant vers les « astes plaines de l' Ukraine, nous disons adieu à cette Géorgie accueillante et ce Caucase aux explorations merveilleuses. A l' horizon surgissent les hautes cheminées de la grande cité industrielle d' Ordjonikidze. A la tombée de la nuit, nous arrivons à Pyatigorsk, station thermale très connue des touristes soviétiques. En cette période de grande affluence, le logement vide est rare et nous acceptons d' aller dormir dans de ravissants pavillons de bois, sur une colline dominant la ville. Un tour au marché aux mille et une couleurs, sous les ombrages, et nous devons déjà songer à nous acheminer vers la gare où nous aurons recours à l' ultime moyen de locomotion.

Le train venant de Kislovodsk contient un wagon-lits réserve à notre équipe et, en un temps record, nous entassons nos 35 bagages dans les couloirs de la voiture. Nous nous installons pour la plus longue étape de ce voyage de retour: dans 28 heures nous débarquerons à Kiev. Bercés par le roulis du convoi qui file à travers les steppes de l' Ukraine, nous passons en revue les journées qui viennent de s' écouler pour nous adonner ensuite au sport helvétique par excellence: le jass. Collants de transpiration, les cheveux poisseux, nous entrons en gare de Kiev avec une minute de retard sur l' horaire. Il fait très beau et chaud.

Enfouie dans la verdure, cette vieille cité sur le Dniepr est gaie et animée. Le visiteur est séduit par le pittoresque des rues et la variété de l' architecture qui s' intègre harmonieusement dans les espaces verts. Et pourtant cette métropole avait été cruellement atteinte par la seconde guerre mondiale, Après un jour de détente passé dans les arbres et les fleurs, nous poursuivons notre voyage, en trait toujours, jusqu' à Brest, à la frontière polonaise. C' est ici, sur le chemin du retour, que nous sommes soumis au premier contrôle douanier; cependant les formalités sont rapidement accomplies malgré nos impressionnants bagages aux formes suspectes. Des embrassades et de solides poignées de main marquent le départ pour Tbilisi par Moscou de nos deux camarades géorgiens, Giorgio et Omar. Quant à notre équipe, purement helvétique dès cet instant, elle prend l' autre direction à bord du « Chopin » qui relie Moscou à Vienne.

Courte halte à Varsovie, le temps de nous restaurer, et notre convoi se remet en marche pour Vienne. Dans la nuit, les incursions intempestives des douaniers dans nos cabines-couchettes nous indiquent que nous traversons le territoire tchécoslovaque.Vienne, que nous atteignons tôt le matin, sera notre dernière escale. Nous n' en repartirons que le soir. L' horaire nous permet de nous écarter de la gare et de nous mêler à la population grouillante, au centre de cette gracieuse capitale. L'on y respire une atmosphère légère et l'on y retrouve le confort occidental. L'on s' arrête à la cathédrale St-Etienne, puis, plus loin, on découvre les anciennes écuries impériales où nous admirons 24 chevaux blancs de haute race de l' Ecole espagnole d' équitation. L' après entier est consacré à la visite du Château de Schönbrunn, merveilleux musée évoquant la vie de générations d' empereurs d' Autriche.

Mais déjà il faut quitter Vienne et ses airs de valse. En voyageurs nocturnes, nous nous étendons sur nos couchettes; nous sommes parfaitement habitués à cette installation de repos, puisque c' est la quatrième fois que nous déplions les draps, dans le train, sur l' itinéraire du retour. Nous traver- sons le Tyrol et ses importantes stations touristiques dans une obscurité totale et c' est fort dommage. A Buchs, alors que toutes les écluses célestes sont ouvertes, les dernières formalités douanières, exécutées au pied du lit, sont rapidement réglées. Déjà, nous respirons le confort de premiers villages cossus et proprets de la Suisse.

Le transbordement de notre tas de bagages, en gare de Zurich, peut s' inscrire au sommet du comble de la vitesse. En dépit de nos dispositions prises à Vienne par l' envoi d' un télégramme au service intéressé, le char à bras n' apparaît pas. Dans huit minutes, le train pour Genève s' ébranlera. Dans un rush impressionnant, plies sous le poids de nos colis volumineux, bousculant les voyageurs masses sur les quais, nous franchissons les voies avec le consentement du chef de gare. A la première porte ouverte, nous laissons tomber nos lourdes charges ( tant pis pour la poterie !) Un dernier signe au bonhomme à la casquette rouge et le train démarre. Berne, Fribourg, Lausanne et le convoi entre en gare de Cornavin. Penché à la fenêtre, chacun laisse éclater sa joie lorsqu' il voit son épouse, sa fiancée ou ses amis. Tout le monde est là. Embrassades, poignées de main, et le rideau tombe sur le dernier acte de cette magnifique et inoubliable expédition. Longtemps encore, l'on reparlera de ce voyage enthousiaste à travers les pays de l' Est Tschan

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