Découverte et conquête des Alpes

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Par Fred de Diesbach

Les Alpes sont la parure et la sauvegarde de la Suisse, à tel point qu' elle ne serait point complète, ni même concevable sans elles. Elle en possède les principaux passages, entre le monde méditerranéen et le monde germanique, entre l' Italie et l' Allemagne. Ces passages sont les plus accessibles, en même temps que les plus directs. La mission de la Suisse et sa raison d' être sont de contrôler et de défendre ces passages, dont l' importance stratégique ne peut être comparée qu' aux Dardanelles ou aux Bouches de l' Escaut. La partie suisse des Alpes est la plus dense et la plus majestueuse de toute la chaîne. Ce qui nous fait oublier que nous ne possédons point toutes les Alpes. Celles-ci commencent à la Méditerranée pour aller se perdre en Autriche, décrivant un vaste arc-de-cercle dont le développement total est de 1200 km. sur lesquels la Suisse n' en possède que 300, du Grand Saint-Bernard jusqu' à Buchs. Quoiqu' il en soit, l' histoire de l' alpinisme est tout de même celle de la découverte, de la conquête des Alpes helvétiques. Une brève étude montre aussitôt que les Alpes ont été découvertes par des écrivains, des artistes et des savants, conquises par les « alpinistes », aménagées par les ingénieurs et par les hôteliers, pour être enfin fortifiées et occupées par notre armée. Telles sont les quatre étapes de leur exploration.

L' antiquité gréco-latine n' a éprouvé pour elles que de l' éloignement et de la crainte jusqu' au jour où les Romains furent amenés à les franchir. Pour protéger le Nord de la péninsule contre la menace des Barbares, il fallait tenir la ligne de faîte, mais encore et surtout ce qu' il y avait derrière les Alpes, c'est-à-dire l' Helvétie. D' où la conquête romaine et la création des premiers passages alpins, le Grand St-Bernard à l' ouest, le Simplon au centre, le Septimer, le Julier, la Maloja à l' est, pour communiquer avec la province conquise. Mais les portes de l' Helvétie romaine restaient difficilement praticables et malaisées à franchir. On les traversait sans oser contempler les sommets avoisinants et surtout sans prétendre les conquérir.

Autant que le monde antique, le monde médiéval a craint les Alpes. Pour que l'on commençât de s' intéresser à elles, il faut attendre la Renaissance et les Humanistes. Ce sont eux qui, par curiosité, par esprit d' aventure, par recherche d' émotions nouvelles, ont tenté les premières ascensions, celles du Pilate, du Stockhorn, du Niesen, et reconnu les cols: Furka, Gothard, Septimer, Lukmanier, Matterjoch. Les premiers alpinistes sont donc des hommes de lettres, Thomas Platter, Simler, Aretius, Aegidius Tschudi, Conrad Gessner. Leurs courses fournirent la matière de récits littéraires qui étonnèrent le public, bien plus qu' ils ne l' attirèrent. Quant à leur effort, il n' avait eu pour objet que d' atteindre quelques cimes des Préalpes et quelques passages praticables, là se bornent les tentatives faites au XVIe siècle. Le XVIIe marque un arrêt de l' alpinisme. Il n' aime que la nature arrangée, policée, ordonnée par les hommes. La montagne resta pour lui un objet d' horreur. Elle ne peut que rentrer dans l' ombre, lorsque l' homme se détourne de la nature sauvage. Celle-ci fut remise en honneur par le XVIIIe qui est notre grand siècle. L' art et la littérature firent à l' Europe la révélation des Alpes. Le célèbre poème de Haller connut un immense succès, en même temps que paraissaient les premières descriptions, cartes, ainsi que des « panoramas » et des atlas, encore bien sommaires. De hardis explorateurs gravissent des sommets plus importants, le Titlis, le Mont Vélan, la Dent du Midi, le Mont Blanc. Les naturalistes, les géologues, les physiciens, les botanistes publient leurs observations. Les peintres et les graveurs, les « petits maîtres » font sur des thèmes alpestres de charmants tableaux. Désormais, l' impulsion est donnée et aussitôt les Alpes connaissent un immense renom. Les voyageurs affluent, Français, Anglais, Hollandais, Allemands, pour faire leur voyage en Suisse et admirer les « glaciers ». Le tourisme naît donc en même temps que l' alpinisme.

C' est au Romantisme et au XIXe siècle qu' étaient réservées l' exploration et la conquête des Alpes. La peinture suisse en fixe les aspects. L' école de Meuron, de Calarne, de Diday crée la peinture de montagne. Les savants multiplient leurs travaux. C' est l' altitude qui développe une nouvelle science, la météorologie. L' époque est celle des grandes « Premières ». Entre 1810 et 1890, cinquante sommets de 3000 à 4000 mètres sont vaincus à leur tour, tous les géants: Jungfrau, Finsteraarhorn, Wetterhorn, Mont Rose, Mont Cervin. Les Anglais se sont mis à la tête du mouvement et donnent l' exemple aux Suisses qui vont du reste les égaler dans leurs prouesses. Et de nouveau, les étrangers affluent. Pour les retenir et les loger, des stations se créent jusque sur les sommets, Pilate, Rigi, Riffelberg, et dans les régions de montagne, à St-Moritz, Gstaad, Kandersteg, Grindelwald, Zermatt, Davos, Arosa, tous ces noms prestigieux que nous connaissons bien. Aussitôt l' hôtel se développe et d' énormes capitaux s' y investissent qu' on évaluait en 1900 à 800 millions, distribués en 3000 hôtels. L' hôtellerie est devenue l' une des branches principales de notre économie. Par un curieux retour des choses, notre pays compense ainsi la pauvreté de son sol par la beauté de ses paysages.

Alors, la découverte des Alpes et leur conquête sont achevées. Déjà commence leur aménagement. Les ingénieurs y construisent, jusque sur les pics les plus inaccessibles d' apparence, des funiculaires, des chemins de fer de montagne qui sont de véritables chefs d' ceuvre de la technique. Les cols des Alpes, Simplon et Gothard, deviennent de grands passages ferroviaires par le percement des tunnels.

A tout celà s' ajoute, et nous ne saurions l' oublier, l' équipement de la haute montagne qui est l' œuvre du Club Alpin Suisse, par ses refuges et ses cabanes, ainsi que par la formation de guides professionnels. Désormais, ces Alpes inviolées sont le théâtre de courses et d' exploits journaliers, et l' alpinisme est entré dans nos mœurs. Il est devenu, au moins autant que le tir et la gymnastique, un sport national. Il se pratique en toutes saisons, même en hiver, par l' énorme diffusion du ski.

Les événements actuels ont marqué une dernière étape de la conquête des Alpes, leur étape stratégique. Lorsque l' Europe est en guerre et que la Suisse se sent menacée dans son indépendance, sa réaction naturelle est de s' adosser à ses Alpes et de s' en faire un rempart: c' est l' idée du « réduit » national, dont la réalisation est toute récente, mais qui avait été entrevue par Zurlauben ( 18e siècle ) et longuement développée par Eugène Rambert dans Notre Forteresse.

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