Deux variantes à l'Argentine

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I. La paroi nord du Cheval BlancPar Avec 1 illustration ( 31Lausanne ) En montant dans le train en gare de Lausanne, ce samedi 21 juillet 1945, j' étais à cent lieues de penser que j' allais faire le lendemain une variante de l' un des fameux itinéraires décrits par Georges de Rham dans sa monographie de l' Argentine. Mes camarades m' avaient fait faux-bond, et je me préparais à passer une journée paisible auprès de ma famille au chalet du Béroud, lorsque à Bex mon ami Paul Hirschy m' aborde: « Je monte avec toi; demain nous irons voir de près la paroi nord du Cheval Blanc. » J' étais naturellement enchanté à la perspective de faire une belle varappée avec ce camarade à la fois excellent grimpeur et très prudent. Toutefois, une certaine crainte trouble mon plaisir, car l' été dernier la traversée des Aiguilles Rouges d' Arolla m' avait laissé une impression pénible et diminué ma confiance en mes capacités. Je fais part de mes doutes à Paulet qui, loin d' en rire, fait de son mieux pour me remonter le moral.

Dimanche, à 4 h. 30, nous sommes en route. Le temps est superbe et la température très douce, ce qui nous réjouit particulièrement, car les rochers seront moins froids, chose appréciable en la circonstance. Après avoir passé la Benjamin«;, nous prenons le vieux chemin à droite, puis, à travers bois, nous gagnons rapidement le haut de la grande pente herbeuse semée d' éboulis qui nous amène au pied de la paroi nord du Cheval Blanc; deux heures après avoir quitté mon chalet nous nous encordons, puis départ par une vire herbeuse et quelques ressauts en direction de l' Epaule, sous le Cheval Blanc.

Mon ami, afin de me redonner confiance, me fait passer devant pour ce prélude qui s' avère bientôt pour moi assez corsé. En effet, après quelques ressauts aisément franchis, je me trouve dans une impasse, et le courage me manque pour faire le pas qui m' en sortirait. Paulet vient à la rescousse et, passant plus à droite, se trouve bientôt au-dessus de moi et peut m' assurer; avec la garantie de la corde, je passe aisément et m' invective intérieurement de n' avoir pas osé plus tôt. Encore quelques longueurs de corde et nous voici à l' Epaule. La paroi se redresse brusquement; nous jugeons bon de nous restaurer quelque peu car, d' après la configuration du terrain, cette formalité risque de devenir moins facile plus haut.

Paulet sort sa serrurerie. Il me rappelle certain taupier de village qui avait la marotte de laisser pendre ses trappes à sa ceinture lorsqu' il partait en chasse! Ici, les trappes sont des mousquetons, des pitons, et le tout servira à des exercices moins platoniques!

Sac au dos! Après quelques mètres de descente vers l' ouest, Paulet attaque par une vire-fissure qui monte obliquement dans la paroi. Je tire une photo afin d' avoir un souvenir, car plus haut?...

Du sommet de cette vire, nous montons par des gradins verticaux assez difficiles. Par bonheur, plus la difficulté augmente, plus le calme et la confiance reviennent; j' en suis moi-même tout étonné, et Paulet qui m' entend marmonner, ne peut s' empêcher de rire, pourtant le lieu est peu propice à la rigolade. Nous arrivons au pied d' une longue fissure verticale, et j' entends Paulet planter un piton; cela devient tout à fait sérieux; j' ai beau tordre la nuque, il m' est impossible de voir mon camarade; la paroi, étant formée de petits gradins surplombants, cache ce qui se passe plus haut; seul le cliquetis des pitons à la ceinture de Paulet et la progression de la corde m' in sa présence et, de temps à autre, un « tu peux venir » lointain. J' arrive au premier piton que je m' empresse d' enlever, car cette marchandise peut nous être encore très utile; puis, à mon tour, j' essaie d' attaquer la fissure qui partage une plaque polie et quasi verticale. Un pied dans le vide, l' autre sur rien, tout en me prodiguant force encouragements à haute voix, je réussis à gagner quelques décimètres et à placer les genoux d' abord — j' en demande pardon aux techniciens, mais je crois qu' ils adopteraient ce mode de faire eh cet endroit — et me tirant sur les mains, j' arrive à placer les pieds à la hauteur de celles-ci, la hanche contre la dalle, par une opposition qui n' en est pas une, car on ne sait pas trop quoi opposer à la loi de la pesanteur qui se fait ici cruellement sentir, je progresse lentement et rejoins mon ami solidement assuré à un piton, la face hilare de mes contorsions. Je le félicite d' avoir exécuté ce passage, avec quel brio! De cet endroit, nous voyons au-dessous de nous l' épaule où deux personnes viennent d' arriver. Qui peut bien venir par là? Un maillot rouge, nous sommes fixés: c' est Loulou Boulaz et Pierre Bonant. Nous échangeons une huchée, et le traditionnel « Attention aux mies, nous montons aussi par là » nous parvient. Recommandation superflue ici, car le rocher est bon; en outre, sitôt engagés dans la paroi, les grimpeurs sont à l' abri des pierres qui passent bien loin au large. Nous en avons fait l' expérience, et la paroi surplombante, si elle est une difficulté, est aussi une protection contre ce danger.

Continuant légèrement sur la droite dans des rochers brunâtres, nous arrivons bientôt dans une espèce de coulisse limitée à droite par un énorme surplomb et à gauche par la dalle que nous venons d' escalader; tirant nettement à gauche, nous suivons cette coulisse qui, sans être très commode, nous paraît un balcon après les difficultés que nous venons de surmonter.

Ici, le petit guide dont je parle plus haut nous fait défaut; en effet, Paulet l' a laissé à la maison! Arrivés à l' endroit où la coulisse semble barrée par une paroi blanche dominant une petite plaque de gazon, nous montons directement à droite en longeant un mur surplombant et en progressant vers l' ouest par des feuillets détachés. Puis, par une lézarde, nous arrivons sur un replat, au pied d' une fissure noire. D' après quelques renseignements que Paulet possède, l' itinéraire doit traverser un tunnel, et nous nous demandons où il peut bien se trouver, car d' où nous sommes rien de semblable n' apparaît dans les alentours. Au contraire, ce n' est que murs verticaux ou même surplombants et d' un rocher compact enlevant toute illusion quant à un tunnel éventuel. Nous essayons de communiquer avec Bonant, mais seul le bruit lointain d' un marteau qui frappe un piton nous répond. Nous nous regardons. Paulet a-t-il la même idée que moi? Nous verrons ça plus tard.

Pour le moment, mon ami, après avoir vainement essayé de planter une fiche, laisse son sac et tente l' escalade, mais, au bout de quelques instants, il revient et la déclare impossible. Il descend de quelques mètres sur la droite, longe par des feuillets détachés le pied d' un énorme mur surplombant, bien visible de Solalex, et essaie de surmonter celui-ci par une fissure très exposée qui s' avère aussi, après quelques essais, par trop risquée. Revenant à son point de départ, Paulet, après quelques minutes de repos, décide d' essayer de traverser sur la droite une dalle d' une dizaine de mètres qui nous paraît extrêmement raide et lisse; par les feuillets mentionnés plus haut, il arrive au bord de la dalle et, assuré au piton laissé lors de sa tentative, il opère la traversée. D' où je me trouve, il a tout l' air d' une mouche sur une vitre et j' évite de l' importuner avec les « ça va? » rituels. Quelques instants pendant lesquels je retiens ma respiration, puis un joyeux appel me parvient suivi du bruit sympathique du piton qui s' enfonce dans la roche.

Mais je sais aussi que, sitôt la corde passée dans le mousqueton, il me faudra quitter ma position presque confortable pour aller tenter ce passage « crapoteux ». Cela ne tarde pas et, sur le « tu peux venir » je m' engage par les feuillets jusqu' au premier piton que j' enlève dans une position défiant toutes les lois de l' équilibre. Et d' un! maintenant, il faut rejoindre le piton supérieur qui a assuré Paulet pour la traversée. J' y parviens, l' enlève. Et de deux! Cette fois, il s' agit de traverser avec un assurage de biais solide, mais qui, en cas de glissade, me ferait faire un joli pendule; je donne un coup d' œil à mon ami et le sens légèrement crispé. Je lui lance un « Assure le père! » et pars. Il n' y a aucune prise digne de ce nom, aussi, me fiant à mes vibram, c' est en équilibre, les pieds posés à plat sur de vagues renflements que j' effectue ce passage et rejoins mon « leader » sans accroc et non sans fierté. Il est content de son poulain, car il m' avoue s' être attendu à me voir « vider ».

Mais trêve de considérations! Nous sommes sur une étroite plate-forme et le tunnel n' est pas encore en vue! Paulet attaque un petit mur au-dessus de ma tête, puis par une traversée à droite atteint une cheminée où je le rejoins. Nous y progressons plus facilement jusqu' au d' une cassure caractéristique; de là, toujours à droite, par des feuillets détachés, sous un mur surplombant, puis une fissure déversée et difficile, nous gagnons une petite vire où nous tenons conciliabule.

— Dis donc, Paulet, et ce tunnel?

— Ouai! Je crois bien que nous sommes dans un passage où « la main de l' homme n' a jamais mis le pied »!

Il y a déjà longtemps que je l' ai pensé, mais ce n' est plus le moment de revenir en arrière et comme le hasard nous a amenés par-là, nous allons essayer de sortir directement par ces murs.

Paulet n' attendait que ça, car je crois bien que, depuis la coulisse, il poursuivait une idée; aussi, traversant une quinzaine de mètres à droite, puis verticalement par un mur difficile, il m' amène sur des gradins plus aisés qui accèdent à une cheminée sur la gauche; nous l' escaladons facilement et débouchons brusquement en plein soleil sur la dalle supérieure, au pied du dernier mur conduisant à l' arête à l' ouest du Cheval Blanc; ces derniers passages sont franchis sans peine, et à midi nous nous serrons la main sur l' arête en ayant la nette impression d' avoir fait une variante de l' itinéraire que nous nous étions d' abord proposé. Les renseignements pris par la suite confirmèrent la chose.

( A suivre )

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