Du Cervin à la Tête de Valpelline

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Août 1944Par Adrien voillat

Avec 4 illustrations ( 122—125Section de Montreux ) Suant, soufflant, chargés comme des mulets de notre équipement de haute montagne et de vivrei? pour 10 jours, nous montons le sentier très ensoleillé qui mène à Schönbiel1. Une fois dépassé l' idyllique mayen de Zmutt, le sentier se déroule paresseusement le long du bisse, nous laissant tout loisir de muser sous le ciel d' azur. Le Cervin capte invinciblement nos regards. Il est par l' élégance, la noblesse de son architecture et aussi par son histoire incontestablement un des rois des Alpes.

— Halte!

Un douanier, négligeant le paysage pour s' occuper de nos personnes, nous barre le chemin.

— Vos papiers?

— Aïe!... Les nôtres sont dans mon blouson au fond de mon sac. A son air sévère, nous jugeons qu' il est inutile de persister à parlementer. Sous son regard narquois, il faut déballer le paquetage compliqué, où poids et volume s' harmonisent si bien. Mais le rrrèglement... c' est l' rrrèglement!

A la gare de Zermatt déjà, il nous a fallu déballer pour se partager le contenu d' une lourde valise venue par le train, nos vélos aux pneux « goitreux » ne nous permettant pas cette surcharge.

Reprenant nos sacs, nous poursuivons notre chemin sous le soleil ardent. Par bonheur, les dérivatifs sont nombreux; ruisseaux, torrents, cascades, avalanches de séracs, petites fleurs éclatantes se détachant admirablement sur un frais tapis vert, et le tout magnifiquement encadré de cimes altières. C' est amplement suffisant pour affronter la chaleur torride qui régnera sur la moraine. Nos regards planent à présent sur les glaciers, et nous faisons des efforts désespérés d' auto, mais la fraîcheur imaginaire que procurent ces duperies n' est toutefois pas suffisante pour empêcher nos langues de devenir pâteuses!...

Encore un petit coup de collier et nous arrivons à la cabane; gardien et surtout gardienne sont comme d' habitude surchargés de travail.

Pendant la nuit, le temps change, un épais brouillard entoure la cabane. Le vent siffle en bourrasques, on ne peut songer à partir. C' est la quatrième année consécutive que nous venons à Schönbiel, et chaque fois le temps instable ou les mauvaises conditions de l' Arête de Zmutt nous ont arrêtés. En sera-t-il de même cette fois-ci? Voilà deux mois qu' elle n' a été parcourue, elle est toute blanche de neige et personne ne s' y hasarde!

Lassés de notre malchance, nous sommes décidés d' y aller voir, c' est vraisemblablement le seul moyen efficace d' assouvir nos désirs. A 9 heures, nous partons pour reconnaître les premiers passages qui devront être franchis de nuit. Le brouillard, débordant du Col du Lion, se déverse dans la sombre cuvette de Tiefmatten. Tout esst froid, sinistre, par moments la neige nous 1 Nouveau nom de Schönbühl qui rend mieux la prononciation locale.

DU CERVIN A LA TÊTE DE VALPELLINE enveloppe de ses tourbillons. Brrr... Sitôt les premiers passages repérés, nous retournons dare-dare à la cabane.

Le lendemain à 2 heures ciel étoile. Une légère collation et nous quittons furtivement la cabane endormie. Par l' itinéraire bien connu, nous atteignons sans histoire l' Arête neigeuse. Un vent violent, glacial, souffle en rafales, les particules de neige qu' il entraîne nous piquent désagréablement le visage. Pour nous protéger de ses assauts, nous traversons, quand c' est possible, en contrebas de l' arête, côté Tiefmatten. La progression devient très lente. A notre retour à la cabane, le gardien, nous ayant suivi de sa lunette, nous dira ne pas avoir compris ce que nous pouvions bien faire pour aller si lentement!

Le vent sur le Cervin! Sur aucune autre montagne je n' ai aussi bien ressenti sa violence. Nous fûmes une fois surpris par une terrible tempête sur l' arête du Hörnli entre l' Epaule et Solvay. Nous devions nous agripper au rocher pour ne pas être emportés, et nous cacher le visage. La neige et la glace, arrachées de la paroi nord et projetées avec fureur étaient devenues un véritable abrasif. Au-dessous de l' ancienne cabane, le vent, dans un immense tourbillon, produisait un effroyable hurlement. La nuit tombante le rendait terrifiant. L' homme, dans ces instants, se sent réduit à bien peu de chose!

Parvenus aux Dents de Zmutt, 3897 m ., nous sommes en partie protégés du vent, mais il se venge dans les échancrures en sifflant de plus belle! Nous sommes tout heureux d' aller nous abriter dans la sombre face de Tiefmatten, protégés par le fameux Nez de Zmutt. Dans 25 cm. de neige poudreuse, l' ascen se poursuit péniblement. Les prises, enfouies sous la neige inconsistante, sont pour ainsi dire introuvables. Nous avons voulu gravir l' Arête de Zmutt, eh bien nous y sommes!... Les pieds glacés et les doigts gourds nous font par moments terriblement souffrir. Malgré cela, nous sommes heureux, le temps est magnifique, et dans ce paysage féerique, il n' y a de la place que pour la joie. Nous formons deux cordées: Inäbnit est avec Roth et Wyss, et je suis avec ma femme Ils ont des souliers cloutés et moi des semelles Dufour. Ainsi, dans les passages les plus délicats, nous choisissons les chaussures qui conviennent le mieux pour le leader et assurons la cordée sœur. Ce système est rapide, partage les efforts et satisfait les amours-propres.

A la suite d' Inäbnit qui nous sert de chasse-neige, nous montons lentement et précautionneusement; par ces conditions l' assurage est purement théorique. L' ascension est très pénible et excessivement délicate, c' est donc avec un large sourire de satisfaction qu' Hänsel arrive sur les rochers assez secs de l' Epaule d' où l'on aperçoit la Galerie Carrel. Je le relaye en tête de cordée et, sans grandes difficultés, nous atteignons les fameuses galeries. Elles sont en grande partie recouvertes de verglas. Des restes de neige fondante inondent les rochers de filets d' eau glacée, qui les rendent très glissants. Nous abandonnons les galeries pour les rochers rougeâtres et plus secs qui sont au-dessus, puis rejoignons à nouveau l' arête.

Nos regards plongent à présent sur la très impressionnante face nord; elle est, avec cette neige fraîche, des plus inhumaines. Sans nous attarder, nous repartons; immédiatement les conditions changent à nouveau. Une épaisse couche de neige poudreuse recouvre les rochers escarpés, et, avec mes semelles de caoutchouc, je ne me sens pas très sûr. Après deux longueurs de corde, je laisse à Wyss le soin de faire la trace. Malgré les difficultés, en peu de temps nous atteignons le sommet italien. Notre joie est très grande, tout émus, les yeux brillants de plaisir, nous échangeons la traditionnelle poignée de main, en sincère reconnaissance de chacun envers ses camarades.

L' arrivée au sommet du Cervin!... Quel alpiniste digne de ce nom n' est pas saisi d' émotion? Je n' ai pas la prétention de vouloir la décrire. On est souvent incapable d' exprimer certaines choses ressenties fortement. D' ailleurs, bien d' autres l' ont décrite infiniment mieux que je ne saurais le faire.

Ces dernières années, de regrettables « cérémonies », n' ayant absolument rien à voir avec l' alpinisme, ont profané ce sommet, insultantes pour la montagne et outrageantes pour la mémoire de nos pionniers \ On n' éprouve que du mépris devant ces snobs, vandales de la montagne, ne trouvant rien de mieux pour se faire remarquer parmi la masse, et surtout sans trop de risques.

Tout en jouissant du spectacle incomparable, plus prosaïquement, nous prenons avec plaisir le premier repas substantiel de la journée. Il est déjà 16 heures, et, comme dit le proverbe: « Le rossignol ne peut vivre que de son chant. » Des chocards sont aussi de cet avis, qui viennent en incomparables virtuoses de l' air ( mon âme de pilote de vol à voile les admire sans réserve ) mendier leur pitance à grands renforts de cris, moins mélodieux que le chant du rossignol, mais que nous aimons bien entendre, justement parce qu' ils sont rauques et « sentent » bon la roche et l' abîme. J' étais bien loin de me douter, il y a une douzaine d' années, lors d' un cours de météorologie suivi à Lausanne, que j' aurais un jour le privilège d' observer de tout près, avec comme témoins ces as du vol à voile, les courants d' air grandeur nature caressant le Cervin. Nous avions alors aussi sous les yeux, pour nos expériences, un Cervin... en maquette... et sous verre!

A regret, nous devons quitter ce magnifique belvédère. L' Arête du Lion est ensoleillée et bien sèche. C' est une joie délicieuse de se laisser glisser le long des grosses cordes fixes, de descendre la caractéristique Echelle Jordan et de varapper sur un rocher tiède. Les endroits où se déroulèrent les principaux épisodes de la conquête du Cervin défilent sous nos yeux. Très impressionnés, nous la revivons en pensée. Elle fut si bien décrite par Guido Rey! Col Félicité, l' Enjambée, Pic Tyndall, la Cravate, le Linceul, le Mauvais Pas, Crête du Coq, Vallon des Glaçons, Grande Tour. Nous parcourons ces lieux comme en un rêve, et à 20 heures nous arrivons au Refuge Louis-Amédée-de-Savoie, 3835 m ., pleinement satisfaits de notre journée.

Pendant ces années de guerre, il est rarement utilisé. Aussi une bonne aération s' avère indispensable. Assis à côté de la cabane, nous contemplons une dernière fois avant la nuit la féerie qui s' offre à nos regards. Le crépuscule, comme un magicien, donne des teintes merveilleuses aux sommets et aux glaciers; l' ombre montant lentement du fond des vallées accentue encore la pro- 1 On sait qu' un mariage y a été célébré; pire encore, il s' est trouvé un individu qui s' est fait raser au Cervin, avec photos à l' appui et article pour les journaux.

fondeur des abîmes qui nous environnent. Qu' ils sont doux ces instants passés près des cabanes après une journée bien remplie! Sur le réchaud à alcool, en fondant de la neige, le thé est vite préparé et bu de même. Sans nous faire prier, nous allons nous allonger dans les peaux de mouton. Elles dégagent une forte odeur de moisi qui prend au nez, aussi avons-nous de la peine à nous endormir.

Le lendemain matin, nous avons — hélas — encore plus de peine à nous réveiller, et il est malheureusement déjà 7 heures quand nous quittons le refuge!... La descente vers le col assouplit nos muscles en nous enlevant les derniers vestiges de sommeil. La journée s' avère magnifique et la bonne humeur règne dans nos cordées. Nous allons bon train et atteignons rapidement le Col du Lion, 3581 m. Par des vires faciles, nous traversons du côté Breuil; le rocher, déjà tiède, est accueillant à souhait. Nos regards sont attirés par les verts gazons étalés 800 m. plus bas et par les jolis petits lacs bleus qui, comme de grands yeux candides, semblent nous regarder d' un air étonné. Nous sommes sans doute les seuls humains dans ces parages, les sentiers, les bâtisses blanches, tout a l' air désert. Nulle part une trace de vie! D' étrange, cela devient presque inquiétant!... La grimpée à la Tête du Lion est une très agréable escalade, malgré la caillasse.

Tête du Lion, 3715 m. Sans nous attarder, nous repartons; les rochers de l' arête sont bien secs et la descente est facile. En un petit quart d' heure, nous atteignons l' endroit où l' arête devient neigeuse et presque horizontale. Piolets et crampons sont rapidement extraits des sacs, et de rochassiers nous nous transformons en glaciéristes. La neige est déjà ramollie et adhère très bien sur l' arête. Une magnifique et très aérienne promenade nous amène au Col Tournanche, 3484 m ., la plus basse dépression entre le Cervin et la Dent d' Hérens. C' est ici que commence l' Arête est de la Dent d' Hérens, plus connue sous le nom d' Arête Tournanche. Elle a une longueur ( en projection horizontale ) de 2200 m. et une dénivellation de 687 m. C' est une des plus longues et des plus formidables des Alpes. Elle se caractérise par la très forte inclinaison de ses versants souvent à pic et le profil accidenté de sa crête, coupée de cinq principaux bastions, ce qui exclut toute monotonie. Le contraste est ici dominant; à la blancheur immaculée du versant suisse s' oppose le sombre rocher italien. Nous jouissons d' une vue splendide et très dégagée. Au nord, les groupes de la Dent Blanche, du Weisshorn et les Mischabel sont dans leurs plus beaux atours. A l' est, le Cervin se dresse comme un géant, nous écrasant de sa masse. Tout à côté, le groupe du Mont Rose bordé de glaciers scintille au soleil. Au sud, c' est l' enchantement du Val Tournanche et, dans le lointain, s' estompant dans un léger voile, les montagnes et collines bleutées de la Lombardie s' étalent sous nos yeux éblouis. Çà et là, de sombres fumées s' élèvent dans l' air. Elles tachent et ternissent par endroits l' azur du beau ciel d' Italie. Elles indiquent les villages détruits, incendiés par l' occupant dans ses combats contre le maquis, ou ce sont peut-être les objectifs de la R. A. F. qui fument encore!... C' est la seule note de tristesse en ce jour radieux, incompatible avec le calme qui nous entoure.

En face de nous se dresse l' arête avec ses pointes aux lignes hardies. Nous avons hâte de prendre contact avec les difficultés qui nous attendent. Aux dires du gardien, il y a deux ans qu' elle n' a plus été parcourue; dans quel état se trouve-t-elle?... Wyss prend la tête de la première cordée et rapidement ( comme s' il conduisait « sa » locomotive ) il nous fraye une voie étroite sur la fine crête neigeuse. Au bout de 200 m ., nous sommes au Col de Chérillon où aboutit l' itinéraire le plus facile à l' arête frontière du côté italien. Après avoir traversé la Bosse, nous atteignons la légère dépression cotée 3536. C' est l' endroit où débouche la voie venant de Schönbiel. A partir d' ici, l' arête se redresse; les quelques gradins précédant la première tête, 3674 m ., n' op pas de difficultés sérieuses. La crête redevient ensuite neigeuse, et sans encombre nous parvenons sur le premier grand ressaut anonyme, Point 3710. Devant nous se dresse maintenant l' imposante Pointe Maquignaz, dont une profonde brèche nous sépare. Par des rochers enneigés du versant nord la descente commence. Une traversée nous ramène sur la crête que nous suivons jusqu' au d' un ressaut abrupt. Côté Breuil des rochers escarpés, puis des dalles très inclinées nous indiquent le chemin à suivre. La neige fondante y forme des ruisselets, semblables à de gros serpents noirs glissant dans des rigoles sinueuses. Ce passage est peu engageant. Par bonheur, le soleil réchauffe et égayé un peu ces vilaines dalles, ce qui diminue notre appréhension. Nous sommes tout à fait surpris de la facilité de ce passage, il se donnait des airs de croquemitaine pour mieux cacher ses points faibles! ( Comme bien des humains... ) Toutefois, complètement verglassé, il se serait très vraisemblablement beaucoup mieux défendu. Nous arrivons tout heureux dans la Brèche sans Nom, 3637 m.1.

Cette brèche est encastrée entre la crête rocheuse que nous venons de descendre et une paroi d' environ 150 m. Pour arriver à cette face distante d' une centaine de mètres, il nous faut parcourir une petite arête neigeuse aussi effilée qu' aérienne. De chaque côté part un couloir vertigineux. Celui du versant italien est particulièrement long et caractéristique; il a servi de voie d' accès à l' arête depuis le Glacier de Chérillon à la caravane de Guido Rey, mais il est parfois très dangereux ( chutes de pierres ).

A notre grande surprise, la muraille redoutable qui se dressait devant nous se décompose en gradins à mesure qu' on la gravit. C' est un plaisir de les escalader successivement en cherchant son chemin au petit bonheur parmi les rochers d' un brun rouille. Les blocs sont très délités et ceux qu' inévitable nous dérangeons dans leur équilibre vont s' écraser, après quelques rebondissements le long de la paroi abrupte, sur le Glacier de Chérillon. Par les rochers enneigés mais plus stables de l' arête, nous arrivons à midi sur la Pointe Maquignaz, 3801 m. Le temps de manger un morceau et nous repartons. D' ici, l' arête de nouveau très étroite s' abaisse d' une trentaine de mètres dans une échancrure ressemblant par son élégance à celle du « Col Guido Rey ».

1 Elle est parfois appelée à tort Col de Chérillon qui se trouve, comme nous l' avons vu, entre le Col Tournanche et le débouché sur l' arête de la voie en provenance de Schönbiel. Cette brèche mériterait à mon avis le nom de Col Guido Rey en souvenir du premier ascensionniste et en même temps du plus grand poète du Cervin.

DU CERVIN A LA TÊTE DE VALPELLINE Le ressaut qui est devant nous paraît très escarpé; au-dessus, la Pointe Carrel dresse ses deux cornes surplombantes. Le rocher est de nouveau délité et la prudence s' impose, néanmoins nous grimpons sans grande difficulté et atteignons le pied du surplomb. Inäbnit en tête, nous faisons une courte et délicate traversée sur le flanc nord. Les rochers noirâtres sont en grande partie cachés sous la glace et la neige poudreuse. A nos pieds s' ouvre le vide très impressionnant de la face nord. Après avoir ramoné dans une cheminée difficile et glaciale — c' est l' endroit le plus froid de l' arête — Hansel réussit à atteindre une fenêtre d' où il peut très bien nous assurer. La fenêtre est si étroite eue, pour y passer, nous sommes obligés d' enlever nos gros sacs. Sur les rochers escarpés et agréablement tièdes du versant sud, nous parvenons en peu de temps à la Pointe Carrel, 3841 m. A présent que nous avons la clé de l' arête dans notre poche, nous pouvons nous accorder quelques instants de répit pour nous restaurer. C' est maintenant à mon tour de prendre la tête des cordées; l' arête redescend dans une brèche assez semblable aux deux précédentes. Par le faîte neigeux et des dalles nous parvenons au pied de la Pointe Blanche. Le ressaut a quelque analogie avec la Pointe Maquignaz, mais présente de plus grandes difficultés. La neige poudreuse et sans cohésion recouvre à présent en grande partie le rocher passablement délité. Nous passons sur de mauvaises dalles qui nous rendent la vie dure. L' ascension réclame une attention soutenue; elle est fatigante et désagréable en raison du froid. Quelques passages sont exposés, aucun cependant ne présente des difficultés extraordinaires. Après les dalles, nous rejoignons l' arête, puis empruntons un instant la face nord. Une escalade délicate nous ramène sur une épaule précédant immédiatement l' élégant sommet de la Pointe Blanche, 3918 m. Continuant directement sur l' aérienne crête de neige et par le faîte dentelé, nous descendons vers la dernière grande brèche de cette arête. A rencontre des autres, elle est large et peu profonde. La face nord vue d' ici est entièrement recouverte de neige, la grande vire glaciaire qui la traverse et que la route Finch utilise paraît d' ici tout à fait « carrossable ». A notre gauche s' ouvre le profond précipice de la paroi sud, rocheuse et toute déchiquetée. Au début, nous nous maintenons le plus possible sur les rochers de la crête émergeant çà et là de la neige, ensuite généralement sur le côté nord très raide et cuirassé de neige et de glace. Cela nous oblige à manier par intermittence le piolet. Un gendarme nous barre tout à coup le passage. Malgré la carapace de glace dont il s' entoure et de l' excessive rareté des prises qu' il nous offre nous en arrivons à bout sans trop de peine* Du rocher, puis une forte pente de neige nous amènent au pied d' un à-pic. Par une traversée délicate, où le rocher nous pousse désagréablement dans le vide, et par des fissures exposées, en une courte et assez difficile varappe, nous arrivons tout heureux sur l' Epaule, 4039 m ., point de partage des eaux ( côté italien ) entre le Valtournanche et le Valpelline. Comparé à l' arête glacée que nous venons de parcourir, le rocher tiède nous offre un très agréable contraste. Nous ne pouvons résister à la tentation de nous étendre voluptueusement pour jouir en ce lieu béni des dieux des douces caresses du soleil. La proximité du sommet a-t-elle une influence sur notre moral? Chi lo sa?... Il semble qu' on nous a inoculé une dose de sérénité!...

M

Cervin, Col et Tête du Lion, Col Tournanche, arête E de la Dent d' Hérens; au fond, le Val Tournanche.Vue prise d' avion à 6000 m.

122 - Photo E. Gos, photogr., Lausanne Orell Füssli Arts Graphiques S.A.Z.urich Di* Alpen - 1948 - Les Alpes Les Thibétains ( comme les anciens Grecs ) considèrent et vénèrent leurs grands sommets comme étant la résidence, le « Trône des Dieux ». Toute proportion gardée, en serait-il un peu de même chez nous? Cela expliquerait éventuellement une partie de l' attirance de la montagne et la plénitude des sensations et sentiments qu' on y éprouve.

A grand regret nous devons nous décider à quitter ce havre de tout repos. A notre gauche, le paysage s' est totalement transformé; en lieu et place de la face abrupte qui s' abîmait sous nos pieds, avec au fond le verdoyant Valtournanche, s' étend à présent le blanc et débonnaire Glacier des Grandes Murailles précédé d' une pente courte et facile. La tentation d' abandonner la partie et de descendre par cette voie agréable au refuge d' Aoste est bien grande, d' autant plus qu' il se fait tard. Une courte hésitation et nous partons pour... le sommet. L' arête est généralement rocheuse et devient plus aisée; c' est un vrai plaisir de s' amuser à escalader ou contourner des gros blocs de rocher agrémentant la voie striée de traces. Après le gendarme crochu ( 4075 m .) nous arrivons dans la brèche précédent la grande Corne caractéristique. Le Guide Kurz recommande de tourner celle-ci au sud par des vires et de rejoindre le faîte par un couloir. Nous regrettons d' abandonner le fil de l' arête au dernier bastion et décidons de le prendre de face. Ce rocher bien sec est solide, mais les prises sont rares. De petites prises et des fissures feront éventuellement l' affaire et mes semelles en caoutchouc nous rendront de précieux services dans les passages scabreux. L' escalade, très exposée, est magnifique; un vide prodigieux s' ouvre au nord; 1200 m. plus bas s' étale le Glacier de Tiefmatten, en bordure duquel se détachent les gazons de Schönbiel; la cabane, bien visible, ressemble à une boîte d' allumettes posée sur un tapis vert. Après quelques laborieuses longueurs de corde, nous obliquons au sud par des rochers plus faciles et atteignons le sommet de la Corne, 4148 m. Cette dernière escalade est splendide et termine noblement l' ascension de cette magnifique arête. Elle est à recommander, si le temps dont on dispose le permet. Après une facile et courte promenade, nous arrivons à 19 heures au sommet tant convoité de la Dent d' Hérens, 4171 m.

Le soleil couchant teinte merveilleusement le monde des sommets et des glaciers. La douceur bleutée de l' Italie les fait ressortir avantageusement. Le Mont Rose, avec ses grands glaciers, est pour une fois vraiment rose; tout est baigné dans une lumière diffuse, ouatée, c' est une véritable apothéose.

Il est déjà 19 h. 20, bien à regret nous devons nous arracher à toute cette magnificence. Le bivouac sera ce qu' il voudra, on ne payera jamais assez cher les instants passés sur ce sommet flamboyant! La descente par l' arête frontière ouest est facile, nous la parcourons très rapidement, cela ressemble à une fuite. Mes semelles adhèrent très bien sur le rocher sec et mes compagnons s' aidant de la corde franchissent en vitesse tout ce qui mettrait obstacle à notre avance. Pour jouir pleinement d' une course en montagne, il faut aller lentement, mais quand les circonstances l' exigent il faut aussi savoir aller vite. Plus bas, la neige n' étant pas encore durcie, mes compagnons font avec leurs talons bien ferrés d' excellentes marches, je n' ai plus qu' à descendre l' escalier. Ces bonnes conditions nous permettent de courir sans danger, car Die Alpen - 1948 - Us Alpes33 nous avons hâte de trouver avant la nuit un bon emplacement pour le bivouac. La neige diminue, et après une courte taille l' arête rocheuse émerge, puis devient de plus en plus effilée. La nuit tombante rend la progression graduellement plus difficile; une heure après avoir quitté le sommet, nous découvrons un endroit propice pour y passer la nuit. Sur le versant italien, à quelques mètres en-dessous de la crête, se trouve un petit replat abrité d' un côté par un léger surplomb. Immédiatement nous nous mettons en devoir de l' aménager et l' entourons d' un muret pour nous abriter du vent. A 23 heures, notre « hôtel » est terminé. Bien réchauffés par notre travail, réconfortés par une boisson chaude, nous nous blottissons les uns contre les autres recouverts de tous nos vêtements. Les rochers sont encore tièdes, pas de vent, un ciel très pur, que faut-il de plus pour être heureux? C' est trop beau pour s' en tout de suite, on ne peut vraiment regretter le toit prosaïque d' une cabane. La silhouette des montagnes, principalement la chaîne des Grandes Murailles, se découpe sur un ciel piqué de myriades d' étoiles.

Tout à coup, une grande lueur, suivie immédiatement de plusieurs autres, et, quelques instants plus tard, le bruit assourdi d' explosions! C' est très vraisemblablement la R. A. F. qui « coventryse » une ville de l' Italie septentrionale. Le cœur serré, nous assistons à ce triste spectacle, et apprécions à sa juste valeur notre privilège d' être restés en paix. Le sommeil a enfin raison de nous, et ce n' est que pour changer de place un bras ou une jambe engourdis que nous nous réveillons pour quelques instants.

Avant que l' Aurore, la belle déesse du matin, vienne ouvrir au Soleil les portes de l' Orient, Borée, son fils, le dieu des vents du nord, nous gratifie de son haleine glacée. Il nous enlève ainsi des tendres bras de Morphée. Le ciel s' éclaircit, puis peu à peu le jour succède à la nuit; le plus beau bivouac que nous ayons passé en montagne touche à sa fin. Après une gymnastique assou-plissante, nous reprenons la descente. L' arête nous offre une varappe agréable, qui nous réchauffe fort à propos; quelques bonnes yodlées et l' ambiance est recréée. Bientôt nous sommes dans la dépression marquant le pied de l' arête, 3574 m. La fine crête reliant ce point à l' arête sud-sud-est de la Tête de Valpelline s' allonge sur près de 500 m .; elle est flanquée de pentes très raides, généralement recouvertes de neige ou de glace. Quelques gendarmes en agrémentent le parcours. Leurs faces escarpées, dotées de prises branlantes, sont couvertes de caillasse, conditions suffisantes pour maintenir l' esprit en éveil. Le plus haut d' entre eux, P. 3602, marque la fin des difficultés, mais l' arête reste effritée. Comme de grands gosses que nous sommes, nous ne pouvons résister à la tentation de faire basculer de gros blocs de rocher pour le plaisir de les voir dévaler dans un magnifique jaillissement de neige scintillante. Ce jeu peu recommandable est sans danger pour autrui car nous pouvons suivre entièrement leurs trajectoires jusque sur les glaciers. Par le faîte enneigé, nous arrivons au Tiefmattenjoch, 3567 m. Le versant Tiefmatten de ce col est souvent utilisé comme voie d' accès à l' arête ouest de la Dent d' Hé rens par les caravanes venant de Schönbiel. Une mince couche de neige fondante recouvre la glace de cette pente très raide; dans ces conditions, elle n' est vraiment pas du tout attrayante.

Le soleil de plus en plus chaud nous fait quitter une bonne partie de nos vêtements. Assis sur des rochers déjà tièdes, tout en prenant une collation, nous admirons la Dent d' Hérens; l' arête ouest vue d' ici est impressionnante et paraît beaucoup plus difficile qu' elle ne l' est en réalité. C' est bien à regret que nous quittons notre « salle à manger » et sa douce quiétude. La radiation du soleil jointe à la réverbération des rochers nous engourdissent fortement. Par bonheur la grimpée n' est qu' une douce promenade; inutile d' assurer, au hasard nous montons en zigzag dans la rocaille et sans efforts reprenons de l' altitude. Nous jouissons d' une belle vue sur une partie du cirque de Tsa de Tsan, de Valpelline, et comme toile de fond nous avons les montagnes bleues de l' Italie. Nous ne comprenons pas encore pourquoi cette arête est si rarement parcourue. Elle est si belle et si facile.

Peu avant le sommet, un grand ressaut nous barre subitement le passage; à son air rébarbatif, nous jugeons qu' il ne se laissera vraisemblablement pas négocier facilement à moins de sacrifier le temps nécessaire à chercher les défauts de sa cuirasse. Hals doit rejoindre « sa » locomotive, et il faut qu' il soit en fin d' après à Zermatt! N' ayant donc pas le temps de chercher de nouvelles aventures, nous jugeons préférables de ne pas l' attaquer de face. Le Guide des Alpes Valaisannes recommande de contourner les principales difficultés par le versant italien. Plusieurs tentatives de ce côté restent sans succès; les vires s' inclinent de plus en plus et sont toutes recouvertes de caillasse; l' assurage est pratiquement inexistant, il suffirait d' une petite glissade et nous partirions comme un roulement à billes sur les dalles fuyantes. Cette fois pas de douanier pour nous arrêter, même sans passeport! Je ne sais si nous n' avons pas su trouver le « joint », mais après une bonne demi-heure d' efforts, nous nous retrouvons tout dépités à notre point de départ, un peu comme le renard de la fable en face des raisins.

— Essayons du côté suisse?... Une quinzaine de mètres plus bas, une vire inclinée va éventuellement faire notre affaire. Bien assurés, mes compagnons descendent pour reconnaître le passage.a va... Pendant que je descends en varappe libre, mes camarades plantent un piton ( le seul de toute la course ) pour assurer la traversée d' un couloir copieusement garni de neige mouillée et de glace. Ce couloir très raide a une dizaine de mètres de largeur. Inäbnit en entreprend la traversée; taillant des encoches pour les mains et de bonnes marches il parvient sans encombre de l' autre côté. Encore une dizaine de mètres sur des rochers délités et ce passage assez scabreux est derrière nous. Avons-nous inauguré une variante? Elle est à nos yeux plus recommandable que les traversées que nous avons essayées côté italien. Au retour de la Dent d' Hérens, quand la neige est en mauvaise condition, elle est moins dangereuse et pour le moins aussi rapide que la descente du Tief- mattenjoch. La vue stupéfiante sur la Dent d' Hérens et le Cervin, puis la descente facile par la combe glaciaire du Stockji paient amplement l' effort fourni pour gravir les 235 m. de différence de niveau entre le col et le sommet.

Le rocher devient à présent meilleur. Nous n' avons que l' embarras du choix sur la route à suivre. Je ne puis résister à l' attrait d' un magnifique petit surplomb, les prises sont excellentes, c' est un vrai dessert et il termine dignement la grande traversée. Seulement Rose ne l' entend plus de cette oreille... trouvant que la course est assez longue, intéressante et pénible sans rechercher les difficultés, elle se met à protester avec véhémence... sans résultat. Quelques instants plus tard nous arrivons au sommet de la Tête de Valpelline, 3802 m. Du coup sa mauvaise humeur disparaît et c' est en chantant qu' elle recoud les pantalons de Hans. Il faut bien qu' il soit présentable pour entrer dans Zermatt. Une bonne casserole de bouillon est la bienvenue. Nous sommes très heureux de la parfaite réussite de notre course et manifestons bruyamment notre joie.

Hans et Hansel nous quittent pour descendre en vitesse vers le Stockji et Schönbiel. Tout tranquillement, avec notre ami Fritz, nous bouclons nos sacs et prenons le même chemin. Plus rien ne nous presse; nos regards errent le long des arêtes, nous revivons les heures inoubliables que nous venons d' y passer.

Horaire: Départ dePointe Maquignaz. 12.00 Schönbiel... 02.40Pointe Carrel... 15.00 Blanc de Zmutt. 07.00Sommet Dent Galerie Carrel.. 40d' Hérens 19.00—19.20 Sommet du Cervin 16.00—16.40 Bivouac20.15 Refuge L.A.de3e jour Savoie20.00Départ05.30 2e jourTiefmattenjoch.. 08.00 Départ07.00Tête de Valpelline. 11.00—12.00 Col Tournanche. 08.15Schönbie114.00

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