Escalade au Creux du Van par la paroi du Falconnaire

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Maurice Brandt, La Chaux-de-Fonds

« Les grands rochers du Creux du Van s' élèvent comme un tröne de geant pour les nuées... Elles viennent de l' immensité s' y asseoir un instant, s' y reposer de leur course éternelle à travers les pays du monde...»Jules Baillods Le Creux du Van, c' est pour le promeneur une curiosite naturelle. Pour le varappeur, il represente la plus longue escalade du Jura. Tous le conside- 1 Voir la description technique dans le Bulletin N° n, novembre 1969.

Creux du Van: Paroi du Falconnaire Photo: Maurice Brandt, La Chaux-de-Fonds rent comme un site admirable. Comme la vallée du Doubs, les gorges de l' Areuse, le Creux du Van compte un grand nombre d' admirateurs fidèles. Cet amour peut éclore à l' occasion de courses d' école qui ont volontiers pour but la ferme Robert, au milieu du cirque. La flore particulière, le chamois, la marmotte et le grand corbeau, la solitude et le grand air contribuent à faire priser ce lieu. Pour ceux qui l' ignorent, le Creux du Van est un vaste cirque rocheux, au sud de Noiraigue, dans le Val de Travers. Il est constitue en réserve naturelle depuis le 20 novembre 1882, gräce au Club Jurassien. Le tour du cirque a son altitude maximum à la cote 1465, ce qui en fait le second lieu du canton de Neuchätel en altitude, le point le plus haut étant le sommet neuchätelois de Chasseral.

Van fait partie d' un groupe de noms alpins fort connus. En effet nous rencontrons sur les cartes des noms tels que Van, Vanni, Vanel, Vanil, Vanet en Suisse romande. En Suisse allemande on rencontre Wanne, Wannen, Wanni. Ces mots désignent des parois rocheuses ou des pointes rocheuses et assez souvent des versants de montagnes, de simples pentes pierreuses ou non. Van n' a donc rien à voir avec le vent, beaucoup plus sa' ique et avec lequel le promeneur du Creux du Van a pris l' habitude de jouer. La tradition veut que celui qui, du haut du Falconnaire, jette son chapeau le voie remonter et revenir sur le päturage. Cette particularité aurait meme retenu l' at de Jean-Jacques Rousseau, alors en séjour au Champ du Moulin. Pour vérifier l' expérience, il n' est pas indispensable de disposer d' un chapeau neuf...

J.J. Rousseau n' est pas le seul illustre personnage qui ait parcouru cette région. Très renommé dans le monde des naturalistes, le Creux du Van a connu de nombreux grands noms de la science. Ceux-ci avaient pris l' habitude, à la base du Falconnaire, d' inscrire leur nom sur le rocher. C' est la Roche aux Noms qui porte des inscriptions des XVI e, XVIIe et XVIIIe siècles, rafraichies, il est vrai. La plus ancienne est de 1559. Ces noms sont ceux des naturalistes illustres qui sont venus les tracer de leur propre main, et encore ceux des savants qui ont certainement visité le Creux du Van, mais sans y laisser de graffiti. Pour nous autres alpinistes, il est émouvant de découvrir les noms d' illustres pionniers des Alpes: Scheuchzer, Venetz, Agassiz, Desor, Dolfuss. Personne mieux que Dolomieu, géologue ( 1750-1801 ), ne mérite d' y voir figurer son nom. Il s' agit du parrain de la dolomite, un minéral qui se distingue du calcaire et se trouve le plus souvent dans les Dolomites. L' aspect dolomitique de la paroi du Creux du Van justifie une pensée pour Déodat, Guy, Sylvain, Tancrède, Grattet de Dolomieu!

Geologiquement le Creux du Van est forme de malm du jurassique, la moitié inférieure étant du séquanien et le haut du kimeridgien. Le soubassement séquanien est en partie enfoui dans les éboulis qui occupent toute la base de la falaise. Sous ces éboulis se trouvent des terrains toujours gelés qui expliquent la température de l' eau de la Fontaine froide, au milieu du cirque, qui oscille toute l' année entre 3 et 5 °C. A l' alti de 1150 à 1200 mètres croissent des sapins rabougris äges de loo à 200 ans et ne mesurant que 2 mètres de hauteur, en compagnie de buissons nains et de plantes herbacées, dont l' habi normal se trouve en montagne dans la zone de la limite alpine des arbres.

Le varappeur n' y a pas trouve le rocher convenant à l' escalade libre, si l'on fait abstraction du Dos d' Ane qui prolonge le Creux du Van vers la ferme Robert. Il est vrai que la falaise, souvent coupée par des vires herbeuses très inclinées, n' engage pas à se lancer. A l' exception, cependant, de la région du Falconnaire, là où la paroi est la plus haute ( 168,6 m ) et en partie surplombante, mais dépourvue de zones herbeuses. C' est ici une paroi impressionnante dont la structure de rocher varie continuellement. La base, massive, un peu surplombante et peu propice au pitonnage, avait connu une tentative avant notre escalade. Mais le Falconnaire, dont de vieux écrits prouvent qu' au XVIIe siècle il fournissait des oiseaux de chasse pour les seigneurs de la Cour de France, devait etre gravi un jour ou l' autre. On ne laisse pas vierge la plus haute paroi du Jura.

Une première reconnaissance, avec Germain Paratte, en fin de saison ( décembre 1967 ), nous avait convaincus du peu d' interet d' une tentative. Ce sentiment n' avait pas dure, et c' est avec nombre de raisons valables pour admettre que cette paroi n' était pas si peu engageante qu' on se l' imaginait, que commence l' entreprise campagne avec toute l' organisation que cela implique. Les täches de transport de matériel, d' aménagement des relais sont toutes réparties entre nous deux. Nous avions envisagé d' intéresser d' autres grimpeurs à notre projet, mais rejetons bientöt cette idée devant la difficulté de réunir une équipe capable de s' enthou financièrement pour cette équipée. Nous sacrifions d' emblee la rapidité pour ne compter que sur nous-memes, ajoutant pour Germain la satisfaction d' avoir à lui seul équipe toute la voie. Nous préférons etre deux, surtout sans spectateurs étourdis, égarés sous la trajectoire des pierres que nous delogeons en débarrassant la voie des cailloux instables. Au début, nous avons été comblés: les quatre premiers samedis, il pleuvait tant, que nous étions seuls et... trempés. Par la suite nous avons été repérés, et les pancartes de mise en garde disposées sur les sentiers ne nous ötaient pas toute inquietude quant aux suites des chutes de pierres. Nous vous offrons le Journal de cette aventure qui nous a tenus en haleine toute une année. Que de soirées n' avons pas passées à scruter ä la loupe deux cartes postales où le trace de la voie se développait au für et à mesure de la progression! Plus le problème paraissait aboutir à une impasse, plus nous y cherchions des solutions. Persévérance, certitude que la chose était possible nous ont animés tout au long de cette annee.

Decembre 1967. Il pleut, froidure, humidité. Les blocs du pierrier sont glissants. Aucun bruit, si ce n' est l' éclat cristallin des glacons qui tombent des surplombs. Au-dessus de la Roche aux Noms, un piton témoigne non pas d' une tentative, mais d' un petit exercice d' escalade. Près de la croix suisse peinte à la base du rocher, cependant, une lignée de pitons s' echelonne vers le haut pour aboutir sous un leger surplomb à 20 mètres du départ. Nous les considérons avec indifférence, persuadés que le Creux du Van n' est pas une paroi à escalader. Une année s' ecoule. L' occasion fait le larron.

14. septembre ig68. Nous revenons des Roches blanches où des trombes d' eau nous ont empeches de réaliser l' escalade du Pilier de la Deneriaz que nous convoitions. Refugies dans la cuisine de la ferme de la Petite Robella, nous décidons d' aller rendre visite à ce Creux du Van dont les surplombs formeront peut-etre écran aux averses célestes. A défaut de mieux, le Creux du Van rentre dans l' orbite de nos interets. Un chamois solitaire dans le pierrier nous ouvre les portes de son domaine. Comme prévu, la base de la paroi est sèche. Par souci d' émulation physique, Germain commence à équiper la fissure à droite de la croix. Facile jusqu' à la première petite vire, la partie devient plus ardue par la suite. Manquant de U, il faut renoncer après 20 mètres et 3 heures d' efforts. C' est alors qu' apparaît, sur le sentier du pierrier, notre ami H. Girardin, qui par hasard, parti de Bienne, aboutit au meme point que nous. Le Creux du Van ne laisse donc pas chacun indifférent. N' est pas une raison pour céder sans le vouloir à un esprit de compétition et pousser au-delà des 20 mètres? Une semaine s' ecoule.

21 septembre ig68. Nous arrivons tard sur place, décidés à pousser la voie le plus loin possible. Il pleut si fort qu' après 30 mètres, sous le petit surplomb, il faut renoncer à passer, tant la zone au-dessus est battue par la pluie. Aveugle par les gouttes d' eau, Germain redescend entièrement trempé. Meme les chamois se sont mis à l' abri et le cirque est désert. Le brouillard cache le haut du cirque que nous n' avons pas encore apercu depuis que nous hantons ces lieux. La découverte dans le pierrier d' un oursin pétrifié nous ravit.

2 novembre ig68. Temps de föhn très fort. C' est la première fois que nous voyons toute la paroi, d' autant mieux que les feuilles des arbres ont en grande partie disparu. Arrivés au pied lourdement charges, nous constatons la disparition de deux pitons, les deux premiers, ceux qu' un croquant peut atteindre sans risque et sans gloire 2. D' ailleurs, il commence à pleuvoir. A }o mètres, Germain pose le relais R r. Nous partons sur la droite sur une écaille et revenons à gauche dans une longue grotte avec des ossements. Une traversée à gauche dans du rocher croulant nous amène à R2. Cette variante entre Ri et R2 a été abandonnée par la suite, au profit d' une montée directe aménagée à la descente après avoir débarrassé une partie de la terrasse de ses débris. Nous équipons les relais de cordes et d' anneaux pour la descente en rappel. Germain pousse au-delà de R2 et est arrete par une zone massive. Il faudra des expansions. La vue sur le cirque est belle et, après avoir fait un depöt de matériel, nous descendons en rappel, surpris de ne pas toucher la paroi.

16 novembre ig68. Température —5 °C, tout est givre, brouillard épais. Personne, sauf deux chamois qui, surpris, foncent sur nous. Aucun bruit, tout est ouatiné. Germain grimpe sans gants. Nous posons du matériel à R2, et Germain poursuit au-delà de la zone massive dont il vient à bout avec deux expansions. Nous ne voyons pas le fond du cirque d' où nous venons. Malgré la veste duvet, il fait froid aux relais, la corde et les mousquetons sont givrés. A notre surprise, nous trouvons des fientes de chamois sur la vire de R2. Dans le brouillard résonne le croassement du grand corbeau. Le thé gèle autour du goulot du thermos. S' il devait se 2 Par la suite, des grimpeurs, combinant escalade et vandalisme, ont commence, au Creux du Van, un mode de faire qui s' est étendu au Jura!

" 5 presenter des concurrents, nous deposons un carnet de passage ä R2. Une photographie, ä la Ferme Robert, nous montre que nous ne sommes qu' aux 2/5 de la hauteur totale.

30 novembre ig68. Nous nous rejouissons du ciel immacule et de la perspective d' apercevoir la paroi. La premiere neige a disparu, et le brouillard stagne en aval de Noiraigue. La temperature est agreable. Nous observons la paroi depuis la Fontaine froide et sommes chaque fois impressionnes. La suite de l' itineraire prcsume ( depuis R3 ) est reperee, et nous esperons que la partie noire sera praticable. R2 est rapidement atteint, mais, pour gagner R3, nous avons ä surmonter une tres mauvaise zone, difficile ä piton- ner, et perdons du temps. Transfert du matériel à R3, sur une belle vire aérienne. Nous la suivons vers la droite après avoir fixe une main courante. Le matériel est dépose au-delà d' un buisson de genévrier qui caractérise la vire. La zone noire repérée est étonnamment massive. A l' usage elle se révèle facile à pitonner. Germain parvient à 3 mètres de R4 d' où il soupconne une vire à la base du Cigare. Mais il a une mauvaise surprise, car, au-dessus de la zone noire, tout paraît friable à F extreme. Nous sommes de(;us et cessons toutes opérations pour le retour. Nous déposons le livre de passage sur la Vire au genévrier. L' agréable surprise de constater que le bord du cirque commence à s' abaisser compense notre déception. Les rappels sont impressionnants, surtout l' arrivée sur la Vire aux os qu' on foule juste sur son bord extreme. Il fait nuit lorsque nous arrivons au pied.

14 decembre ig68. Il est indispensable de savoir si la voie est fourvoyee dans une impasse. J' em une lunette d' approche et monte seul à la Fontaine froide par une route complètement couverte de givre. Je prends du champ dans le pierrier pour observer la voie en entier. C' est impressionnant au possible. Les vires, peu apparentes, ne rompent pas la verticalité de la paroi. L' examen de la voie fait entrevoir une solution sérieuse à droite du Cigare. Il est aussi utile d' al reconnaître où débouche la voie dans le haut. Je gravis la pente enneigée et dérange deux chamois placides. A mon arrivée au haut, le vent violent chasse la neige horizontalement. Tout est abandonné. Quelques traces de pas sur le bord du cirque. Avec une corde que je fixe à la borne frontière datée 1830, marquant le point où le canton de Vaud touche le cirque, je me rends à l' extreme bord du gouffre en prenant garde aux coups de vent. Je constate que le haut du Cigare est favorable au relais et que la dernière longueur ne posera pas de problèmes. Le « gaz » est extraordinaire lorsque, seul dans la neige, je me penche sur le vide. Les sapins au-dessous paraissent tout petits. C' est avec l' espoir d' une solution pour l' année prochaine que se clöt cette annee.

14. juin ig6g. Nous sommes décidés à en decoudre, car chaque fois redescendre la voie en rappel ne nous enchante plus. Nous voulons en finir et c' est pourquoi nous décidons de renforcer notre duo en invitant notre ami Michel Petermann qui fait le déplacement depuis Montreux et ajoute à d' autres qualités celle d' etre guide. A trois, les transports de matériel prendront moins de temps. Nous partons à 5 heures du matin de La Chaux-de-Fonds, persuadés de terminer la voie aujourd'hui. Nous sommes à 6 heures à pied d' oeuvre. Par bonheur, aucun piton n' a été subtilise après six mois d' absence. Il est vrai que les deux premiers sont chaque fois récupérés. Nous grimpons en V et très rapidement nous atteignons R3. Les quelques mètres qui manquaient pour établir R4 prennent assez de temps à cause de la difficulté de pitonner. Nous espérions des R4 traverser horizontalement à droite pour atteindre une grotte et prendre le Cigare par la droite. La traversée est un véritable sucrier et la vire est interrompue. Face au problème délicat, Germain fait monter le second pour prendre une décision. Arrivé sur place, à un relais inconfortable, nous sommes certains d' avoir à chercher ailleurs, car au-dessus de nous également le rocher est désagrégé. Nous redescendons en rappel, toujours très exposés et délibérons sur la Vire au genévrier, après quoi nous la suivons à droite jusqu' à une grotte spacieuse où on pourrait confortablement bivouaquer. Un depöt général de matériel y est fait et nous nous restaurons. La vire se poursuit au-delà et nous l' explorons qu' à son extrémité. Elle est très exposée, et les gens qui nous ont repérés doivent se demander comment nous nous depla5ons sur cette paroi qui paraît lisse, vue à distance. Il y a, à notre goüt, trop de monde qui nous observe. Pendant que je m' endors dans la grotte, Germain et Petermann font une tentative et s' élèvent de 30 mètres au-dessus de la vire pour aboutir de nou- veau dans une impasse. Le moral est en baisse. De lourdes nuées d' orage montent du cirque. Il pleut par moments, mais la grotte nous abrite. Il se fait tard et notre premier projet de bivouaquer ici ne nous enchante plus. Nous décidons de nous replier avec tout le matériel, à peu près sürs de ne pouvoir pousser plus avant. Il faut faire rapidement à cause de la nuit. Il est i o heures du soir, et c' est dans l' obscurité que nous tirons le dernier rappel. Petermann, pour qui c' est la première descente, est surpris par l' expo des rappels. Nous avons passé 16 heures dans la paroi.

Nous sommes certains, ce soir, que notre problème est sans solution; mais, demain déjà, nous déciderons d' une nouvelle reconnaissance. Si la partie supérieure de la voie présente un rocher sür, nous tenterons, depuis R4, de gravir directement la cheminée du Cigare. Il y aura la 15 mètres de mauvais rocher ä surmonter.

28 juin ig6g. Des Oeillons, Germain et moi, nous montons rapidement au bord du cirque, près de la borne cantonale. Dissimules dans les bosquets, nous fixons un rappel de 40 mètres. Germain se laisse glisser et prend pied sur un gendarme qui fait saillie dans la paroi. Ce n' est pas encore le sommet du Cigare, qui se trouve quelques mètres au-dessous, mais il peut constater que le rocher est solide et que cette dernière paroi est praticable. Il depose un piton en témoignage sur le gendarme pour notre prochain passage et remonte en s' aidant de Prüssik. 40 mètres nous séparent de R4 et de la partie explorée. On n' abandonne pas une voie de 170 mètres si les 3/4 sont connus.

30 aoüt 196g. Les inconvénients en cordée à trois sont évidents. Le rythme est moins rapide, et c' est pourquoi nous invitons notre ami Marcel Bindy, ce qui nous permettra de former deux cordées de deux. Conscients cette fois qu' il n' y a pas d' autre solution que de forcer l' impas, que d' envisager comme possible ce qui nous a rebutes, nous nous retrouvons à La Chaux-de-Fonds venant de quatre lieux différents. Tous polarises ici par l' attrait de cette paroi, mal reveilles, mais déjà en butte aux plaisanteries reciproques.

II est 6 heures du ma tin, le ciel est sans nuages, les brouillards de la vallée de La Sagne ne nous ont pas suivis. Le soleil teinte la paroi en rose et cette fois encore elle nous impressionne. Le chemin qu' il reste à parcourir paraît encore long. En fait, ce sont bien 70 mètres qu' il s' agira de surmonter. 70 mètres dont le depart est constitue par l' impasse qui nous a rebutes la dernière fois. Au-delà, la cheminée du Cigare nous offre l' espoir d' une escalade libre jusqu' à son sommet. La dernière longueur que nous avons reconnue ne doit etre qu' une marche triomphale vers le point culminant.

Nous extrayons de la voiture l' ensemble de notre matériel, qui s' étale bientöt pele-mele sur le chemin. Un vrai tableau d' expédition. En fait, la fac' on dont nous avons conduit l' assaut ne constitue-t-elle pas un genre d' expédition? La victoire doit etre longtemps caressée, méritée, désirée, remise à chaque tentative. Le caractère inconnu de Pescalade nous oblige à emporter un materiel énorme, lourd, à repartir dans quatre sacs. Les raffinements de la technique américaine d' escalade artificielle ont pompe les derniers écus de nos porte-monnaie.

C' est la huitième fois que nous gravissons ce sentier, que nous pénétrons dans cette reserve du Club Jurassien. De nouveau, au sortir de la foret, nous leverons la tete vers le Cigare, mar-querons un arret avant de remonter les pierriers croulants. Avec le meme geste de soulagement, nous deposerons le sac au pied de la croix. Nous parvenons à pied d' oeuvre au moment où le soleil qui descendait la paroi à notre rencontre atteint le pied exact de la voie. Le décor est en place, le projecteur donne, les acteurs se préparent. Il manque le public et c' est bien heureux.

II est decide d' opérer en deux cordées. Une, rapide, qui se portera au plus vite à R4 pour analyser l' impasse. C' est Germain, dont la stature lui permet de scruter en une fois une importante par- tie de la paroi, qui ouvrira le cortège, comme il l' a toujours fait d' ailleurs. La deuxième cordée, chargée d' améliorer la voie en supprimant ou remplacant quelques pitons, devra cependant parvenir assez tot à l' aplomb de R4 pour mettre à disposition la panoplie de pitons qu' elle transporte. Il est 6 h 45 lorsque le premier piton de la voie qui nous sert de cadenas est plante, et un long étrier place au deuxième piton. Nous éliminons à nouveau ce premier piton pour éviter qu' il ne soit convoité par un envieux desargente. La voie est ouverte, la grande chenille dont Germain constitue la tete s' ébranle. Celle-là est si longue que nous ne nous trouverons réunis et à meme de converser que dans une douzaine d' heures, sur le päturage au sommet de la voie. Car la malédiction de la journée vient de se manifester sous forme d' une scie mécanique de bücheron et d' un camion qui treuille des longs bois dans la foret au-dessous. Il y a un tel echo dans ce cirque que tous nos essais de communication orale se noient dans le sifflement aigu de la scie ou le vrombissement du camion. Ce bruit nous incommodera tout le jour, ajoutant encore à la tension de l' esca. Combien nos forets ont perdu de leur quiétude de par la mécanisation du sciage! L' avion et la scie du bücheron, tous les deux à echappement libre, se relaieront inlassablement pour nous assourdir. Car les avions venus de Planeyse, excites par le premier beau jour depuis un mois, traceront sur le Creux du Van leurs arabesques sonores. C' est la première fois que nous trouverons une teile conjonction de conditions défavorables. Le temps au beau, la température idéale, compensent partiellement ces inconvenients.

Germain, les premiers surplombs passés, a disparu; seule une pierre qu' il déloge nous prouve l' utilité du casque, auxiliaire dont on se demande maintenant comment il a été possible de s' en primer. Les uns après les autres, mes camarades ont enfourche l' échelle de fer de la voie, et je reste dernier sur le terre-plein. Le sac est pesant, il contient le materiel d' apport à amener à R4. L' organisa tion de l' assaut parait bien adaptée au but à atteindre. Commencée à deux, essayée à trois, accomplie à quatre, l' expédition d' aujourd semble démarrer sans accroc. Tout contribue à la réussite en cette journée radieuse; nous savons où nous allons, les observations à distance, à la jumelle, ont toujours été confirmées dans le terrain. De toute facon, si nous étions rejetés cette fois encore, nous avions décidé de rendre la voie praticable avec une corde fixe posée depuis le haut. Il nous apparait comme indispensable de forcer le passage, de quelque moyen que nous devions user. De temps à autre nous parviennent des échos de voix. La première cordée échange de laconiques impressions avec Bindy dont c' est le premier parcours. Tout au long de cette journée, chacun parlera très peu. Quelques rares ordres inhérents aux manceuvres de corde, quelques mises en garde contre les chutes de pierres. Le hissage des sacs auquel procède la première cordée depuis R3 delogera quelques projectiles qui semblaient prendre Petermann pour cible, lequel, concis, se bornait ä commenter:

— Tu as vu lecaqueux?

Nous suivons en promeneurs; notre mission se borne pour le moment à changer ou récupérer quelques pitons. Nous faisons halte sur la Vire aux os, lezardant au soleil, attentifs à suivre deux chamois qui traversent le pierrier et que le bruit des pierres permet de localiser. Donc cette journée s' annonce bien, les étriers neufs, confectionnés avec soin -et que j' etrenne, sont impeccables. Les « marchons » plastiques remplacant ceux d' alumi permettent de se déplacer sans bruit. La progression n' est plus ponctuée de raclements métalliques qui font paraitre laborieuse une progression normalement aisée. Lorsque le soleil a tendance à trop nous échauffer, nous passons plus haut sur la Vire au genévrier où nous arrivons à point pour retrouver Bindy bientöt à fin de corde, et Germain qui, ayant déjà dépasse R4, est en train d' ausculter « l' impasse ». Les 40 mètres de corde etant presque à bout, j' en conclus que Germain a force la zone friable. C' est bien ce que nous voyons confirme lorsqu' il ordonne à Bindy de monter jusqu' à R4, lui-meme restant provisoirement sur étriers avant de poursuivre. Nous surve-nons à point pour aider aux manoeuvres requises par leurs sacs qui termineront la voie treuilles par la corde de materiel. Les assortiments de pitons que nous avons amenés sont transvases, leurs deux sacs sont fixes Fun après l' autre au mince filin et läches dans le vide où ils exécutent un elegant pendule, avant de se crocher sous un surplomb d' où les ruses classiques les tireront, non sans qu' un de ceux-ci laisse échapper la collection complete des pitons moyens. Une chance, c' est le seul assortiment dont nous n' aurons pas besoin! Pour le moment, il n' y a qu' à repérer le point d' impact, à go mètres au-dessous, dans le pierrier.

Petermann et moi-meme partons à droite, le long de la vire, en quete d' un coin d' ombre. Il est près de midi, le soleil de toute facon s' approche du bord du cirque et va nous quitter. Nous désirons revoir la grotte confortable où avaient échoué nos espoirs du 14 juin. Le lieu est propice au diner, intermède nécessaire avant la campagne de dépitonnage de la fausse voie du 14 juin. Les premières bouchées avalées, l' impatience de savoir où en sont nos amis nous pousse à entreprendre le travail tout de suite, renongant à ravoir les clous au-dessus de la vire. Les pitons qui jalonnaient la main courante sont tous récupérés, une gourde ( inutilisable pour ceux qui la convoiteraient ) témoigne de notre séjour ici.

Nous revenons à l' aplomb du Cigare pour apercevoir des touffes d' herbe, des branches d' ar et des pierres décrire des trajectoires différentes et plus ou moins tendues selon la masse de l' objet précipite. Je me rends compte tout à coup que, s' il descend des végétaux, ils ne peuvent provenir que du haut du Cigare, ce qui signifie donc que Germain est très proche du point que nous avons considéré comme celui du non-retour. Nos tentatives auraient-elles abouti? Les énigmes et incertitudes seraient-elles levees? La voie passerait! Pour le moment, une avalanche de pierres ( nous apprendrons plus tard qu' elle a été declen- chee par un sac ) nous plaque contre la paroi. Nous convenons d' attendre la fin de ces manceuvres dévastatrices pour nous mettre en route. Germain s' emploie dans la cheminée du Cigare lorsque nous poursuivons l' escalade. Peu avant R4, Germain, qui ramone la cheminée, m' apercoit et daigne me crier joyeusement qu' il se trouve à quelques mètres du sommet du Cigare. Ce qui confirme le dépassement de la zone « impasse ».

II est maintenant evident que ce Creux du Van auquel nous pensons depuis une année est pret à nous laisser passer. Je pensais éprouver un sentiment plus proche de la jubilation que celui qui maintenant m' habite. Cette perspective de victoire m' aura tout au plus fait faire une erreur de mousquetonnage qui m' occupe suffisamment pour le moment à rétablir une situation compliquée. Nous voici réunis sur R4 inconfortable où Fon ne sait si la position la plus favorable est à croupetons ou debout. Le terrain qui se déroule au-delà est neuf. C' est l' impasse où s' echelonnent maintenant une suite de pitons qui conduisent à la niche, au pied de la cheminée du Cigare. Le rocher est fracture, et son aspect, qui nous avait rebutes, ne nous émeut plus. Il s' est en definitive révélé peu coriace. Germain, avec sa science innée du pitonnage, y a trace une voie sure. Au-dessus de la niche de R5, la cheminée, d' a rectiligne, se coude à gauche pour conduire sur le Cigare. Bindy y est présentement encastré et il nous renseigne sur les difficultés qu' il surmonte en discourant:

- C' est plus difficile que ca n' a Fair.

L' escalade y est libre, d' abord par le fond de la cheminée où une terre poussiéreuse nous emplit les yeux, puis en opposition par l' extérieur. Le Cigare à droite est friable, alors que la paroi de gauche, massive, avec de belles prises, étonne n ces lieux. Quelle chance d' avoir ici un passage de libre, de refaire les gestes du grimpeur qui n' est plus astreint aux servitudes de l' artificielle! Une telle escalade, à Ito mètres du pierrier, prend un attrait particulier. Voici le relais R6 sur le Cigare, confortable dans une zone gazonnée avec des Creux du Van: Dans la paroi du Falconnaire ( 3e longueur ) Photo: Maurice Brandt, La Chaux-de-Fonds buissons. Il vaut la peine d' öter son casque et de s' installer confortablement.

Nous n' apercevons pas la première cordée, mais bientöt, très simplement, sans émotion aucune, Germain annonce qu' il a atteint le haut. Il est cinq heures et demie du soir. Une petite rampe, quelques rochers brisés et une jolie petite paroi amènent au point que Germain avait atteint le 28 juin, lors de la reconnaissance en rappel. Nous voici au dernier relais, R7, avant le faite. Le livre de passage dans son bocal, que nous avons récupéré ce matin à la grotte des désillusions, est extrait du sac et pousse dans une petite niche. Une plaquette et un piton symbolique de couleur or invitent les grimpeurs à signaler leur passage. Puisse-t-il y avoir parmi eux des jeunes et des plus vieux, des grands et des petits, des gonflés et des plus modestes, tous cependant reconnaissants d' a pu réaliser cette ascension! Qu' ils apparaissent sur le päturage du Soliat avec la joie au coeur, procurée par une belle escalade qui s' est déroulée avec harmonie! Une dernière paroi solide, mouchetée de gazon, en partie artificielle, nous sépare du haut. La vue s' est étendue, la vallée des Ponts, dénudée, est maintenant bien visible. Les derniers promeneurs ont disparu, nous finissons la journée comme nous l' avons commencée, en solitaires. La scie mécanique nous a accordé la gräce de se taire depuis deux heures. Je reste seul dans la voie, Petermann a disparu sur le päturage. Six heures, comme je voudrais prolonger cet instant, savourer ce moment qui précède le dénouement d' une belle aventure! Un dernier petit dièdre en libre, parfait par la disposition des prises, couronne les deux derniers mètres de la voie. Et c' est l' arrivée dans un vent violent, sur le haut du cirque, à proximité de la borne frontière. Cette ascension originale, qui a débute au canton de Neuchätel, débouche sur terre vaudoise. Il est six heures et demie du soir. Nous voici réunis à nouveau. Une poignée de mains scelle l' aventure.

Et c' est les quatre de front que nous foulons les gazons jusqu' à la Ferme du Soliat. Il nous reste à gagner notre point de départ par le Pertuis de I2O Bise, à tamiser le pierrier pour retrouver nos pitons envolés. La nuit est là lorsque nous passons la tete sous le goulot de la Fontaine froide, alors que le cri de la chouette nous souhaite le bonsoir.

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