Eugène Rambert

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1830—1886.

Par L. Seylaz.

Il y a quelques jours, Lausanne et la Suisse romande ont célébré le centenaire d' Eugène Rambert. Le Club alpin suisse et l' Université de Lausanne ont rappelé dans une cérémonie officielle ce que fut le professeur, l' écrivain, le critique littéraire, l' alpiniste, le citoyen. Une autre cérémonie, plus spécialement clubistique, réunira au mois de juin les montagnards à Pont de Nant, au pied de ce massif des Muverans que Rambert a décrit avec une dilection particulière, pour enchâsser dans un bloc un médaillon rappelant les traits de l' auteur des Alpes suisses. Déjà la section des Diablerets a pris les devants en rassemblant, dans un volume illustré de gravures de l' époque, les morceaux les plus caractéristiques de l' œuvre capitale de l' écrivain.

Notre dessein n' est point de raconter ici la vie ou la carrière de Rambert, non plus que d' analyser les morceaux qui composent les cinq ou six volumes des Alpes suisses, mais bien d' essayer de marquer la place que l' homme et l' œuvre occupent dans l' histoire de l' alpinisme et du Club alpin suisse, de montrer comment cet alpiniste fervent comprenait la montagne et le rôle de notre association.

E. Rambert est né le 6 avril 1830 à Clarens, en face de cette Dent du Midi qui devait être la grande ambition de sa carrière de grimpeur. Son père, instituteur sorti d' une vieille famille de vignerons et de bateliers, se transporta bientôt à Lausanne. Rambert y fut d' abord collégien, puis étudiant de la faculté de théologie. Toutefois, se sentant peu de goût pour la carrière pastorale, il s' orienta vers l' enseignement et fut désigné, à 24 ans, pour occuper la chaire de littérature à l' Académie de Lausanne. En 1860, il est appelé à Zurich comme professeur à l' Ecole polytechnique fédérale. Après vingt ans passés aux bords de la Limmat, il revient à Lausanne où la mort le fauche brusquement en 1886, en pleine activité.

Dès ses premières années, E. Rambert fut en contact avec la montagne. Lorsqu' il était encore tout enfant, à la suite d' une maladie, on l' avait envoyé passer plusieurs étés à Rossinière. C' est probablement à cette époque qu' il fit sa première excursion au lac Lioson, déjà popularisé par les récits du doyen Bridel, et auquel il consacra, vers la fin de sa vie, des vers si émouvants.

Tout meurt, hélas! tout meurt ou cesse; Tout tombe un jour dans le passé: Je vins ici dans ma jeunesse, Et j' y reviens, vieux et lassé.

Le souvenir de ces séjours revit dans Le Chevrier de Praz de Fort. Plus tard, jeune étudiant, il passe ses vacances aux Plans sur Bex. La pension Marlétaz y réunissait chaque été un cercle choisi d' amis de la montagne. Henri Durand et Frédéric Monneron y avaient fait des séjours, avaient chanté le glacier de Plan Névé. Rambert y retrouvait entre autres les demoiselles Tœpffer, filles de l' écrivain genevois. C' est là qu' il fut initié par les Marlétaz, oncle et neveu, aux joies et aux émotions de l' alpinisme. Il n' avait guère plus de dix-sept ans, lorsque le vieux Marlétaz, le « parrain Samy » comme on l' appelait, l' entraîna à cette célèbre partie de chasse au chamois sur les vires et les crêtes des Muverans; il en avait vingt-six quand il fit, toujours sous leur conduite, la première ascension des Diablerets par le versant d' Anzeinde. En compagnie de ces guides, devenus ses amis, il a gravi tous les sommets des Alpes vaudoises, il en a exploré toutes les arêtes et les replis les plus cachés. Jusqu' à sa mort, il resta fidèle à ce vallon des Plans; il y revint chaque été pendant plus de trente ans; il y revenait en d' autres saisons, et même au cœur de l' hiver, pour de rapides visites. C' est là qu' il rêve de bâtir son chalet et de finir ses jours; c' est encore le vallon des Plans et les cimes environnantes qu' il décrit et célèbre dans maints morceaux des Alpes suisses.

Plus tard, pendant les années de Zurich, Rambert s' enthousiasma pour les montagnes de la Suisse centrale, particulièrement pour les sommités qui dominent le lac des Quatre Cantons: le Pilate, l' Urirotstock, le Frohnalpstock, le Bristenstock. Cette période fut l' une des plus actives de sa carrière d' alpiniste. De 1864 à 1870, le trio des professeurs Rambert, Piccard et Baltzer passait à Zurich pour être l' équipe la plus audacieuse et la plus entreprenante: « Dès le samedi, raconte son ami et fidèle compagnon de course M. J. Piccard, parfois déjà le vendredi soir, nous partions pour les petits cantons. Souvent nous cheminions une grande partie de la nuit, pour gagner du terrain, et nous rentrions de même, dans la nuit du dimanche au lundi. » Rambert venait de concevoir son vaste projet de description des Alpes. Cette région du lac des Quatre Cantons, avec le Gothard et les Alpes glaronnaises, nœud du système alpin, ce pays des landsgemeinde, berceau de la liberté suisse, ce théâtre de la plus remarquable expérience politique de l' his moderne et des plus étonnantes batailles l' intéressait à tous ces titres. Chaque excursion, chaque ascension lui fournissait le sujet d' un morceau, et c' est de là qu' il a rapporté l' idée du Rayon bleu, des Landsgemeinde, de Notre forteresse, des Alpes et la liberté, de Schiller, Gœthe et les Alpes. Toutefois, c' est vers les Alpes vaudoises et la Dent du Midi que ses pas et sa pensée reviennent le plus volontiers; ce sont elles que sa plume décrit avec le plus fervent amour, car c' est là qu' il a été initié aux beautés de la montagne, c' est là qu' il a recueilli la plus riche moisson d' expériences et de souvenirs.

On pourrait reprocher à cette fidélité d' être trop étroite, trop exclusive. Rambert n' est presque pas sorti de cette région des Alpes calcaires qui, pour nos générations, sont surtout un terrain d' apprentissage, une scène intermédiaire, en attendant d' affronter les difficultés plus ardues, les fatigues plus rudes des hautes Alpes granitiques. Sans doute, au cours de sa longue carrière, il a parcouru toutes les chaînes des Alpes suisses, l' Engadine, les vallées de Saas et de Zermatt, mais ce fut plutôt en botaniste qu' en ascensionniste, et je ne sache pas qu' il ait rien accompli ou rien tenté de sérieux dans ce paradis des grimpeurs d' aujourd. La chaîne du Mont Blanc lui demeura peu familière, et bien qu' il ait parlé, dans le Chevrier de Praz de Fort, des précipices de Saleinaz, il ne semble pas qu' il ait jamais pénétré au cœur de ce massif du Trient, dans ces beaux cirques glaciaires qui, dès 1870, arrachaient à son ami Javelle des cris d' admiration et d' enthousiasme. On est frappé, en relisant les Alpes suisses, de la place infime qu' y tiennent le Valais et la grande chaîne pennine. Il manque à cet ouvrage ce souffle âpre et rude qu' on respire avec une sorte d' angoisse délicieuse sur les hautes arêtes hérissées de gendarmes et ourlées de corniches traîtresses; il y manque le violent coloris des granits mordorés, écorchant le ciel bleu, des pentes brûlées de soleil où mûrit le muscat. La montagne favorite de Rambert demeurera toujours celle du calcaire grisâtre, celle des pâturages riants; il préférera toujours le petit vin du Chêne au fendant chaud et capiteux.

Il avait moins le goût de l' aventure, de la lutte, du risque, que celui de connaître. Les géants des Alpes dressés dans une immobilité glacée et quasi morte l' attiraient moins, semble-t-il, que les sommets moyens où la vie animale et végétale livre ses derniers combats, et montre à s' adapter à des conditions hostiles une ingéniosité qui excitait chez lui une admiration et un intérêt passionnés. Il faut ajouter qu' ils étaient rares, à ce moment, ceux qui osaient s' attaquer aux grands sommets: des Anglais pour la plupart, des originaux dont les entreprises téméraires provoquaient chez nous bien moins l' admiration que le blâme. D' ailleurs, Rambert ne se sentait pas taillé pour les grandes conquêtes alpines. A lire ses récits, on se convainc qu' il fut un marcheur infatigable, mais un grimpeur de force moyenne. Son ascension à la Cime de l' Est, le 15 août 1865, marque la limite de ses capacités. En outre, dès la quarantaine, une corpulence fâcheuse vint restreindre et gêner ses escalades. Une de ses dernières courses fut l' ascension de la Tour Sallières, en compagnie de Javelle, en 1878. Il en revint très fatigué, « gémissant sur sa lourdeur et sa pesanteur ».

Ce ne sont donc pas les prouesses ou les exploits retentissants qui illustrent la carrière alpinistique d' ailleurs féconde de Rambert. Les Diablerets, le Bristenstock, la Cime de l' Est même font modeste figure dans cette campagne glorieuse et héroïque qui vit succomber, précisément à la même époque, les cimes les plus redoutables des Alpes, le Rothorn de Zinal, le Weisshorn, la Dent Blanche, le Bietschhorn, l' Aiguille Verte et enfin le Cervin. Le vrai mérite de Rambert est ailleurs.

S' il ne fut pas du nombre des amis de la montagne qui, inquiets de voir l' Alpine Club et l' Alpenverein autrichien devancer la Suisse dans l' explora et la conquête des Alpes, se réunirent à Olten 1e 19 avril 1863 sur l' ini du Prof. Th. Simler pour fonder le Club alpin suisse, Rambert ne tarda pas à se joindre à la phalange des premiers clubistes. « Il semble avoir été désigné spécialement par la providence, dit Gaspard Vallette, pour être le membre idéal, le président idéal, l' écrivain idéal du C.A.S. » Il en a en effet incarné, exprimé ou pressenti les plus saines et les plus nobles aspirations.

C' est probablement en 1864 qu' il fut admis dans la section Uto. Le club n' était pas alors la puissante association de 27,000 membres qu' il est d' hui, mais son poids, son autorité morale étaient aussi grands, peut-être plus grands. Quelques centaines de membres, mais chacun d' eux, m' écrit de Zurich le professeur Albert Heim, regardait comme un honneur éminent d' en faire partie. Pas de statuts de section, pas de protocoles, pas de liste de membres, mais un esprit de corps merveilleux, une foi magnifique, un dévouement sans bornes au but fixé: explorer et apprendre à connaître les Alpes au point de vue de la topographie, des sciences naturelles et du paysage, et communiquer au public les résultats acquis. Non seulement Rambert reprit pour son propre compte ce programme déjà vaste, mais il travailla sans cesse à l' élargir encore. A Zurich, m' écrit encore le Dr Heim, il participait activement aux discussions, faisait des conférences. En 1867, à la fête centrale de Lucerne, il lut à l' assemblée un travail important par les tâches nouvelles qu' il assignait au club 1 ).

« Il y a diverses manières d' envisager le Club alpin. On en parle quelquefois comme d' une société de gymnastes ou d' équilibristes dont l' unique but est d' exciter ses membres à des prouesses alpestres. Pour nous, qui nous connaissons mieux, nous savons que le Club alpin est une société dont l' activité variée embrasse tout ce qui concerne les Alpes. Les Alpes, voilà notre objet. Rien de plus, rien de moins. Or les Alpes sont un monde, et nous avons à cœur de les étudier non par un côté seulement, mais par tous les côtés à la fois...

De même que les hautes cimes regardent aux quatre vents des cieux, de même une société comme la nôtre ne doit pas craindre d' embrasser un vaste horizon, et de laisser venir à elle d' un côté la science, d' un autre la poésie, d' un autre encore les simples jouissances de la vie en plein air. Plus le Club alpin élargira le cercle de son activité, et plus il sera fort contre les préjugés dont il peut être l' objet, plus il rendra de services, plus nous y trouverons de jouissances. » Pour atteindre ce but, Rambert déploya dans le club une activité inlassable. Il travailla de toutes ses forces à la création du fameux Gletscher-Collegium chargé de poursuivre d' une façon méthodique l' étude des glaciers. En 1872, il dirigea les débats de la IXe assemblée annuelle à Lausanne. Dix ans plus tard, revenu sur les rives du Léman, il assuma de 1882 à 1884 la charge de président central.

Le grand discours qu' il prononça lors de la fête centrale de Villars sur Bex, par une splendide journée d' été, en face de ses chères Alpes vaudoises et de la Dent du Midi dressées sur l' horizon, fut comme un dernier hymne élevé à la beauté de ces montagnes qu' il ne devait, hélas, plus gravir. En 1886 enfin, quelques semaines avant la mort de Rambert, l' assemblée générale de Winterthour le nommait membre d' honneur. Par cette distinction rare, le Club alpin suisse entendait honorer non pas tant son ancien président, l' homme qui avait travaillé par la parole et par l' exemple à lui donner un esprit, une direction, une doctrine, que l' écrivain remarquable qui avait élevé aux Alpes suisses, avec l' ouvrage qui porte ce titre, un monument grandiose, l' un des plus importants de la littérature alpestre.

C' est là en effet le plus beau et le plus durable titre de gloire de Rambert. C' est par là, bien plus que par son activité dans les cadres forcément restreints — surtout alors — du Club alpin, qu' il a exercé sur sa génération, et jusque sur la nôtre, une action profonde et décisive. Il est le premier nom qui compte vraiment en littérature alpestre, et il peut être rangé à côté de ceux de Whymper, de Javelle, de Mummery, qu' il a précédés.

On ne peut mesurer exactement l' influence et l' importance de Rambert en tant qu' écrivain alpestre, ni juger équitablement son œuvre, si on ne le replace dans son époque et en son milieu. Sans doute, au moment où il parvint à l' âge d' homme, cette littérature comptait un nombre respectable de volumes ou de pages. Dès la fin du dix-huitième siècle, la mode avait amené aux Alpes, comme à un pèlerinage, toute l' Europe voyageuse. Si cette foule comptait beaucoup de Perrichons, il y avait aussi l' élite de la société intellectuelle. Mais tous ou presque suivaient les itinéraires consacrés, couraient du lac des Quatre Cantons à Chamounix, admirant au passage gorges, cascades et glaciers; mais ils ne faisaient guère que frôler les Alpes. La traversée de la Mer de Glace est leur plus grand exploit. A ces touristes, il faut des auberges et des sentiers, des lits et des mulets, et ce n' est pas chez eux qu' il faut chercher l' indépendance, l' initiative, le goût de l' aventure et de l' inconnu. Les pages qu' un Hugo, un Chateaubriand, un G. Sand, un Dumas consacrent à la montagne montrent à la fois combien elle leur est peu familière et combien ils sont imperméables à ce qui en est pour nous le principal attrait.

A côté d' eux il y a les savants. Ceux-ci ne craignent pas de coucher sous la tente, voire sous un bloc; ils ne redoutent pas de s' aventurer dans des régions inexplorées et hostiles. De Saussure a ouvert la voie; il a raconté son ascension au Mont Blanc, ses courses, son séjour au Col du Géant dans les quatre gros volumes de ses Voyages dans les Alpes. Mais de Saussure est un géologue, un physicien, passionné avant tout de sciences naturelles, et si l'on trouve dans son monumental ouvrage des pages intéressantes pour l' alpi, imprégnées de l' âpre et rude poésie de la haute montagne, ces passages sont comme noyés dans la masse des observations purement scientifiques. La science est pour lui une maîtresse jalouse, qui regarde d' un œil sévère, et comme indignes d' elle, les rares descriptions ou narrations pittoresques qu' il se hasarde à faire.

On pourrait en dire autant des volumes dans lesquels Desor et Agassiz ont raconté leurs séjours sur le glacier de l' Aar. Là aussi le but scientifique prime tout le reste, déterminant une stricte discipline. Sans doute Desor y raconte d' une plume vivante et alerte ses ascensions à la Jungfrau, au Lauteraarhorn, et la vie à l' Hôtel des Neuchâtelois; mais ce ne sont là que des récréations, et c' est aux savants avant tout qu' il s' adresse dans la préface de son premier volume, devenu très rare et quasi introuvable au moment où Rambert commençait la publication des Alpes suisses. Il est vrai que Desor avait donné pour le grand public, dans la Bibliothèque universelle de 1841, le récit de son ascension à la Jungfrau, et cette relation, loin de passer inaperçue, avait provoqué des commentaires ridicules du Journal des Débats. On sent aussi, à la lecture des descriptions de Desor, que tout naturaliste qu' il fût, et fidèle disciple d' Agassiz, lequel imposait sa forte personnalité à tous ses collaborateurs, on sent que c' est pour lui une fête de planter là ses instruments pour courir les aventures à la Jungfrau ou au Wetterhorn, mais qu' il n' ose pas s' abandonner sans réserve à ce jeu. C' est qu' on en est encore au temps où la science doit légitimer les dangers de ces escapades, et que l'on traiterait de fous ceux qui s' y exposeraient pour leur seul plaisir. Desor est ainsi, par certains côtés, le vrai précurseur de Rambert.

Il serait injuste de ranger Tœpffer dans la catégorie des touristes pressés, des frôleurs de montagnes. Les Voyages en Zigzag sont des œuvres charmantes, pleines d' humour, mais ce n' en sont pas pour autant des ouvrages d' alpinisme. Leur auteur ne visait pas si haut. Chef responsable d' un pensionnat qu' il menait par les chemins les plus sûrs, il ne pouvait être question pour lui de se risquer à des ascensions. On le voit même rebrousser chemin d' Evolène vers Sion, par crainte du Col du Torrent, pourtant peu redoutable. Mais bien qu' il fût peintre et sût voir, et voir juste bien souvent, il ne pouvait pas tout voir. Rambert a signalé lui-même ce qui manque aux ouvrages alpestres de Tœpffer:

« Les voyages en zigzag sont excellents pour amuser une troupe d' écoliers en vacances, ou pour prendre une première idée générale des grandes chaînes alpines; mais de même que ce n' est pas le moyen d' acquérir l' expérience de la montagne et de devenir fort au jeu des ascensions, ce n' est pas celui de jouir de cette splendide nature et d' en bien sentir la beauté. » Cependant, la race des vrais alpinistes va paraître. Quelques savants encore, mais chez qui la passion de grimper, la passion pure de l' escalade et de l' aventure l' emporte sur le souci de la science: Studer, Forbes, qui fit la première traversée du Col du Tour sur Saleinaz; Tyndall, le vainqueur du Weisshorn, et qui faillit ravir à Whymper la victoire sur le Cervin. Puis quelques esprits originaux, qui ont l' audace de se débarrasser de tout attirail scientifique, et de faire de l' alpinisme un but en soi, un jeu, le sport par excellence. C' est d' abord Weilenmann, un isolé en Suisse, que nous retrouverons tout à l' heure. Les autres, Tuckett, A. Wills, A. Moore, Adams-Reilly, Leslie Stephen, Th. Kennedy, Ed. Whymper sont des Anglais. L' Alpine Club qu' ils fondent en 1857 est l' un des plus fermés qui soient; les récits de leurs conquêtes et de leurs explorations paraissent en anglais, et bien que le premier volume des Peaks, Passes and Glaciers ait été traduit 1 ) en français en 1862, l' influence directe de ces hommes et de leurs écrits mit quelque temps à se faire sentir dans notre pays. S' il est hors de doute que cette influence amena la fondation du Club alpin suisse, il est tout aussi incontestable que les hommes de chez nous comprirent la montagne et l' alpinisme autrement que les grimpeurs anglais, selon leur tempérament, leurs tendances et leur éducation particulières.

Il faudra qu' une nouvelle génération apparaisse, moins envoûtée de science, pour que l' évolution s' accomplisse. Javelle, qui fit ses premières armes dans les Alpes vingt ans après Rambert, et qui écrivait son premier récit en 1870, au moment où s' achevait la publication des Alpes suisses, ose avouer dès la première ligne qu' il est du nombre des grimpeurs qui vont sans but, des clubistes inutiles, et proclamer son droit, malgré les semonces qu' il a subies, à courir les glaciers et escalader les hauts sommets pour son seul plaisir. Si la question n' était pas entendue au moment où Javelle écrivait ces pages, elle le fut depuis. Les Scrambles amongst the Alps de Whymper parurent en 1871, la même année que le fameux Playground of Europe de Leslie Stephen. Ces ouvrages provoquèrent un mouvement irrésistible, que vinrent intensifier encore le livre de Javelle en 1885, puis celui de Mummery en 1894, et lancèrent à l' assaut des cimes les plus difficiles, les plus redoutables, des milliers de grimpeurs ardents et enthousiastes, pour l' unique joie d' assouvir le vieil instinct de conquête et de domination qui sommeille au tréfonds du cœur de l' homme moderne.

Toutes ces tendances contradictoires, où se mêlent et s' affrontent les goûts, les aspirations d' époques et de générations différentes, se reflètent dans l' œuvre principale de Rambert. Elle est le carrefour où convergent les routes qui conduisent à l' alpinisme moderne. Encore que tout imprégnée de l' esprit scientifique, didactique, utilitaire du temps, elle laisse pressentir cette passion nouvelle « qui va jusqu' à la folie, cette nostalgie des cimes, ce contentement, cette joie profonde que l' alpiniste éprouve à grimper ». Rambert en a donné une analyse un peu timide, mais fouillée, lucide et consciencieuse dans le morceau intitulé Les plaisirs d' un grimpeur, placé comme un manifeste au seuil des Alpes suisses.

On connaît sa théorie: les ascensions sont des jeux, qui réunissent tous les éléments d' intérêt contenus dans les diverses sortes de jeux ordinaires, jeux de hasard avec leurs surprises, jeux de mouvement ou sportifs, jeux de combinaisons stratégiques, dont les échecs sont le type le plus parfait. A ces plaisirs viennent s' ajouter les joies artistiques ou intellectuelles que l'on goûte à considérer les perpétuelles variations que l' heure, la saison ou les siècles imposent à l' aspect des Alpes.

Tout cela est juste, c' est bien ce que notre génération recherche à la montagne; c' est bien là, en partie, le fond de notre passion. Toutefois l' ana qu' en fait Rambert eût été plus complète, plus pertinente, plus hardie aussi, si la révélation qu' il eut du véritable alpiniste ne lui en était parvenue trop tard. Cette révélation c' est Weilenmann, dont il eut connaissance une année après la parution du premier volume des Alpes suisses. Alors Rambert entrevoit, comme dans un éclair, l' essence même de l' alpinisme moderne. Ce qu' il dit à ce sujet vaut la peine d' être cité:

« Je le tiens pour le grimpeur idéal. Il doit être instruit, savant peut-être; mais il ne grimpe pas pour la science... Il grimpe pour grimper; il en fait un art, et il y excelle. Ce qui paraît à d' autres un tour de force n' est pour lui qu' un jeu.

Si je suis exactement informé, M. Weilenmann est un négociant, mais ce n' est pas pour ses affaires qu' il s' acharne à ce Fluchthorn. Ce n' est pas non plus pour la science. Qu' est donc qui l' attire à ce point? Rien, sinon le Fluchthorn lui-même, et le plaisir d' avoir maille à partir avec un si robuste gaillard... Voilà le vrai clubiste. Est-ce réellement une espèce nouvelle, inconnue aux siècles écoulés? Grave question, que je n' ai pas le temps d' appro. Mais je soupçonne que si l'on prenait la peine de chercher on trouverait des ancêtres à ce M. Weilenmann. Au fond, le clubiste est un homme qui a le goût de l' aventure, et sur qui la société moderne fait l' effet d' une prison. Il enfonce la porte et va prendre l' air. Autrefois la vie avait plus de jeu, l' indivi pourait se déployer plus au large, et l'on s' en donnait à cœur joie. C' étaient de fiers clubistes que nos ancêtres les croisés. » Dans le morceau précité, Rambert allait jusqu' à préconiser, bien timidement il est vrai, et avec moult réserves, les courses sans guides. C' est que, encore une fois, la cause des grimpeurs, même avec guides, n' est pas encore gagnée. Rappelez-vous le silence glacial par lequel la Société des sciences naturelles de Lausanne accueillit la proposition du Prof. Th. Simler de fonder un club alpin. La retentissante catastrophe du Cervin ( 14 juillet 1865 ), survenue au moment même où Rambert corrigeait les épreuves de son volume, déclancha une violente campagne contre les écervelés coureurs de sommets.

La haute montagne, celle des pics et des glaciers est encore, pour l' im majorité des gens, un monde ignoré, méconnu, redoutable, dont on s' exagère les dangers. Le meilleur moyen de détruire ces préjugés de l' opi, de lui faire accepter les Alpes, c' est de les lui faire connaître, avec leur flore et leur faune, leurs phénomènes glaciaires ou géologiques, les mœurs de leurs habitants, l' influence qu' elles ont exercée sur les destinées et la constitution politique du pays. Et même pour leurs admirateurs d' alors, que de vallées et de régions inconnues! que de points obscurs dans leur configuration! Sait-on bien que, jusqu' en 1860, les géographes avaient placé, entre l' Aiguille d' Argentière et une imaginaire Pointe des Plines, un vaste bassin glaciaire, et qu' il fallut qu' une caravane traversât le Col du Chardonnet pour convaincre les topographes de leur erreur. On se figure mal, aujourd'hui que toutes les cimes ont été décrites, toutes les ascensions racontées, que des guides-itinéraires copieux épluchent les chaînes jusque dans leurs dernières ramifications, que la photographie, le cinéma, les journaux illustrés, des nuées d' affiches et de prospectus ont rendu familiers à nos yeux le profil, l' aspect d' ensemble ou de détail de tous les massifs alpins, on se figure mal combien les amants de la montagne trouvaient difficilement à satisfaire leur soif de la connaître mieux.

Voilà pourquoi, dans les Alpes suisses de Rambert, les descriptions scientifiques et, plus généralement, les intentions didactiques occupent tant de place. Leur auteur visait moins à faire œuvre d' artiste qu' à faire œuvre utile. Il considérait de son devoir d' instruire ses lecteurs autant que de leur plaire. Et il le fait avec une méthode, une conscience, une conviction, un souci d' être à la fois exact et complet qui, s' ils nous causent parfois quelque lassitude, ne laissent pas que de forcer notre admiration. Tenez, par exemple, le Voyage du glacier. Rambert prend la neige légère que les vents font tourbillonner le long des hautes arêtes, il la suit dans ses transformations successives, névé, puis glace, jusqu' au fond de la vallée. Il chemine posément, avec la lenteur puissante du glacier lui-même, sans omettre ou négliger le moindre des phénomènes que celui-ci présente au long de son cours: crevasses, séracs, moulins, lacs, moraines, etc. Fatigué ou non, le lecteur est poussé en avant par cette force soutenue, cette insensible mais irrésistible progression.

Et cette Bibliothèque à la montagne, dans laquelle je verrais volontiers le d' œuvre de Rambert. Avec quelle étonnante minutie, avec quelle merveilleuse patience animée de sympathie il nous dépeint la chambre familiale avec son lit à étages, le rayon enfumé sur lequel brunissent, à côté de la Bible illustrée aux fermoirs de bronze, les années successives du Véritable Messager boiteux. Description d' une chambre villageoise et des deux uniques ouvrages de sa bibliothèque, la Bible et l' almanach, c' est tout, mais Rambert y consacre cinquante pages bien denses, et jamais il ne s' est approché davantage de la haute poésie. On sent ici le souffle qui anime Hermann et Dorothée de Gœthe ou la Mireille de Mistral. Jamais on n' a fait sentir avec une telle vérité, une telle puissance d' évocation, le rythme alenti de la vie campagnarde, l' humble simplicité de ces existences rustiques qui se déroulent jour après jour, année après année, à la mesure des saisons, dans l' accomplissement de la tâche journalière, ignorant leur médiocrité puisqu' elles n' ont pas l' ambition d' en sortir. La scène où la vieille aïeule mélancolique et résignée cherche réconfort, en cette morne après-midi de dimanche, dans la grande Bible in-folio, épelant des lèvres et suivant du doigt les paroles de consolation, est d' une grandeur émouvante.

Voyez encore l' étude sur les Plantes alpines, qui contient des pages d' une poésie si pénétrante, parmi les plus belles que Rambert ait écrites. Parti cette fois de la plaine, il remonte de palier en palier, de terrasse en terrasse, prenant toutes les fleurs, toutes les herbes, sans en passer une. Brusquement, il interrompt sa charmante description des champs de narcisses aux Avants, et notre plaisir en même temps, pour discuter un détail infime de classification.

Il n' est jamais pressé. Il faut qu' il dise tout ce qu' il a vu, observé, senti, pensé, devant les spectacles variés de la montagne. Pour ces admirateurs passionnés des Alpes, tout ce qui touche à ce domaine est sacré, tout détail a son importance. Il veut embrasser toute l' encyclopédie alpestre. La science et la poésie, disait-il à Lucerne, mais c' est pour lui toutes les sciences, y compris l' histoire, la démographie, les institutions politiques; la poésie, c' est l' art dans toutes ses manifestations, et, couronnant le tout, la philosophie et la métaphysique. A chaque instant, il cherche à s' élever au-dessus des faits, des observations concrètes, pour tâcher d' atteindre aux lois supérieures et dernières qui sont d' essence métaphysique. Particulièrement intéressante, à cet égard, est la fin de sa longue étude sur les plantes alpines. Je ne puis en citer que quelques lignes:

« Un mot de toi, dit-il à la saxifrage de l' Oldenhorn, vaudrait tous les systèmes des sages... Rien que la réponse à une seule de ces questions, et il s' en faudra de peu que le plus grand des problèmes ne soit résolu. Si nous savions ton histoire, combien d' autres nous en saurions! La nature est ainsi, elle se retrouve tout entière dans la plus humble de ses œuvres, et celui qui t' aurait devinée aurait le secret de la maille, et verrait tout le tissu se défiler dans ses mains... Ta réponse est dans tes fleurs et dans ton feuillage, dans tes tiges et dans tes racines... Seulement, elle est écrite dans une langue que nous ignorons, et tu nous invites à la déchiffrer. Petite plante, tu as beau sourire: tout est possible à la patience, et l'on te déchiffrera bien quelque jour. » Cette curiosité insatiable, cette avidité de connaître, ce besoin d' étreindre tous les phénomènes de la nature pour les forcer à rendre leur secret, c' est le trait caractéristique de Rambert et de son époque, qui n' attendaient rien moins de la science qu' elle leur livre l' énigme de l' univers, le mystère de l' Absolu. C' est parce que nous sommes devenus plus modestes que cette partie de l' œuvre de Rambert nous paraît vieillie. Si notre génération est tourmentée du même besoin de connaître et des mêmes aspirations vers l' inconnu qui travaillèrent celle qui l' a précédée, nous ne croyons plus que la science, panacée universelle, apportera le bonheur à l' humanité. Si nous tressaillons encore à ce cri d' angoisse et d' espoir que Baudelaire jetait au milieu de son siècle:

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu' importe? Au fond de l' inconnu pour trouver du nouveau!

nous n' espérons plus trouver dans le spectacle de la nature réponse à nos questions. Ce n' est pas cela que nous allons chercher sur les sommets. Si les Alpes sont encore pour nous un monde enchanté dont la beauté radieuse ou sévère nous émeut, elles ne sont plus le fait scientifique nouveau dont le dé-chiffrement émerveillait Rambert et ses contemporains. Ce que nous y allons chercher avant tout, c' est notre plaisir, et ce plaisir est fait de mille choses complexes, graves ou futiles, gratuites, imprévues. Rambert en a énuméré quelques-unes dans les Plaisirs d' un grimpeur, il a décrit presque toutes les autres au cours de ses récits: la voix grave et religieuse des forêts de sapins, les chamois jouant sur le névé des Outans, la silhouette de la Cime de l' Est vacillant dans la lumière vibrante, la lutte épique des vents observée de la Haute Cime, une après-midi de pluie occupée à fumer et à rêvasser devant l' âtre d' un chalet, le trou fait au boutelier de l' auberge au retour d' une ascension assoiffante, une course manquée, etc. Là nous suivons Rambert sans reluctance, revivant avec lui ces simples joies, qui sont de la nature aussi, mais échappent, heureusement, à l' histoire naturelle.

Les facultés d' observation, le goût des idées, l' emportaient de beaucoup, chez Rambert, sur l' imagination créatrice et la fantaisie, le souci du fond sur celui de la forme. Le savant, a dit fort justement G. Vallette, a presque effacé l' artiste. C' est pourquoi ses nouvelles montagnardes, Le Chevrier de Praz de Fort, Les Cerisiers du Vallon du Gueuroz, La Batelière de Postunen, si touchantes qu' elles soient, et si elles remplissent le dessein de l' auteur de nous présenter une peinture exacte de la vie et des mœurs montagnardes, n' en sont pas moins des œuvres manquées, en ce que le plaisir artistique du lecteur est compromis à chaque instant par les lenteurs de l' écrivain et son inaptitude à évoquer la vie. Tout le monde connaît les pages admirables dans lesquelles Javelle a raconté son ascension au Tour Noir. Or il est incontestable qu' en un certain moment de sa description, Javelle s' est souvenu d' un passage des Plaisirs d' un grimpeur, et que là en particulier on peut surprendre l' influence exercée par Rambert sur son ami et disciple. Le rapprochement des deux textes fera saisir tout ce qui manquait à Rambert écrivain: le sens du rythme, de l' ordonnance, du mouvement. Voici le passage des Plaisirs d' un grimpeur:

Il se peut que, du fond de son cabinet, un censeur morose blâme comme fruit d' orgueil ou de vanité la joie du grimpeur qui, le premier, marque la trace de ses pas sur les neiges immaculées d' une cime jusqu' alors invaincue, et il est vrai que cette joie dérive de la plus haute de toutes les ambitions humaines. Une cime, sans doute, n' est qu' une cime, c'est-à-dire une pointe stérile de glace ou de roc, et les prouesses des touristes sont fort indifférentes à l' agri, à l' industrie, à la politique, et même, le plus souvent, à la science... Il n' en reste pas moins qu' une cime vierge est un défi à cette ambition de royauté, véritable instinct de l' espèce, qui a déjà produit tant d' aventures hardies, tant de conquêtes fécondes, et qui attache du prix même aux triomphes d' agrément et aux exploits de fantaisie. Les humbles pyramides qui couronnent aujourd'hui la plupart des sommités des Alpes, ne se bornent pas à porter au ciel le témoignage de notre néant; elles y portent aussi le témoignage de notre persévérance dans l' œuvre éternelle; elles vont lui apprendre que l' être pensant n' a pas encore abdiqué. Ces pyramides sont à la fois des trophées et des autels; ce sont des Männli, comme on dit en allemand suisse; elles témoignent que l' homme a été là, et ceux qui ont eu la chance d' en bâtir une de leurs mains, n' en ont pas posé la première pierre sans avoir le sentiment plus net de ce que vaut le titre d' homme, et sans être, dans le secret de leur cœur, émus de reconnaissance de ce qu' il leur a été donné de le porter.

Et voici Javelle:

Car, veuillez nous croire, bonnes gens qui du fond de votre fauteuil prêtez si charitablement aux grimpeurs des pensées mesquines, il y a bien autre chose qu' une simple satisfaction de l' orgueil à fouler un sommet où nul pied ne s' est encore posé: il y a une sensation poignante, unique, et qui va droit au plus profond de l' âme; c' est de se dire que depuis des temps incalculables que ces rochers existent et dressent leur fière nudité dans le ciel, aucun homme n' y est encore venu, qu' aucun regard n' a vu ce que vous voyez, que votre voix est la première à rompre un silence qui dure là depuis le commencement du monde, et qu' il vous est donné, à vous, homme pris au hasard dans la foule, d' apparaître en ce lieu sauvage comme le premier représentant de l' humanité. Alors on se sent comme investi d' une fonction religieuse; il semble qu' il y ait quelque chose de sacré dans cet instant où s' accomplit sur un point nouveau l' hymen de la terre et de l' homme; et je n' imagine pas que nulle part, pas plus sur un sommet des Alpes qu' au milieu des prairies de l' Australie, l'on puisse fouler un sol vierge et en avoir conscience sans éprouver une profonde et grave émotion.

Quand nos sauvages ancêtres prirent les premiers possession du sol, alors couvert de forêts, où s' étalent aujourd'hui nos cultures et nos villes, s' ils arrivaient sur une éminence, ils élevaient un tas de pierres, un cairn, comme disent encore les alpinistes anglais, qui ont conservé ce vieux mot celtique. Ainsi faisons-nous toujours lorsque nous atteignons une cime vierge de nos montagnes, obéissant plutôt à une sorte d' instinct qu' à une immémoriale tradition; et ce cairn, pour nous comme pour nos ancêtres, n' est pas seulement un monument de vanité personnelle; il veut dire avant tout: l' homme est venu ici; désormais ce point de la terre est à lui.

La pensée est la même, mais la phrase de Javelle a des ailes, comparée à celle de Rambert.

Les Alpes suisses sont une œuvre de volonté tenace, lucide, consciencieuse. Oeuvre massive, puissante, variée comme le monde des Alpes lui-même, dont Rambert a voulu nous tracer le tableau aussi complet, aussi divers qu' il lui apparaissait. Oeuvre conçue sous le signe de l' utilité, elle a exercé son action pendant plus d' un demi-siècle, action d' autant plus considérable que Rambert n' entraîne pas ses lecteurs à des exploits de casse-cou, et que les cimes qu' il décrit sont quasiment accessibles à tous. Il a popularisé nos montagnes à une époque où celles-ci apparaissaient à la masse comme un monde redoutable; il a poussé vers elles des milliers de lecteurs pour qui ce fut une source de joies. On peut dire que les Suisses, et nous en particulier, Suisses romands, avons appris de Rambert à être plus fiers de notre pays. Nonobstant les défauts de cette œuvre maîtresse, et quelles que soient les modifications intervenues depuis lors dans les goûts des grimpeurs, sa vertu n' est pas épuisée. Les moments les plus heureux, dans la vie d' un homme, ne sont pas toujours ceux où il accomplit de grandes choses; de même, dans la carrière de l' alpiniste, certaines excursions modestes procurent des plaisirs aussi doux, laissent une aussi riche moisson de souvenirs que les plus célèbres escalades. S' il n' a fait qu' éveiller en nous les instincts de conquête, s' il a seulement pressenti que la présence du danger, les difficultés à vaincre sont le principal attrait des ascensions, il nous a appris à flâner, à rêver, à savoir parfois jouir de demi-victoires.

Les années passeront; elles creuseront un peu plus les rides de ce monument élevé par Rambert à ses Alpes, à nos Alpes; mais elles ne réussiront pas à troubler la limpidité du rayon bleu qui avait ensorcelé Rambert sur les flancs du Bürgenstock, ni à ternir l' éclat d' une touffe de bruyère rose luttant contre l' hiver sur l' alpe du Richard.

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