Expédition à ski dans la région côtière de la Colombie britannique

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Canada

PAR HANS PETER MÜNGER, VANCOUVER, B.C.

Introduction Avec 5 illustrations ( 45-49 ) Lorsque, en mai 1966, je me préparais à partir pour le Canada, je n' aurais guère osé rêver qu' une année plus tard je réussirais sept premières ascensions en deux semaines dans une région totalement vierge. Je pressentais pourtant qu' il existait dans ce pays d' autres montagnes que les Rocheuses, qui pourraient être d' un intérêt certain pour un alpiniste. Je savais bien que la ville de ma destination, Vancouver, est dominée de montagnes imposantes, bien que couvertes de forêts presque jusqu' à leurs sommets. Mais j' ignorais complètement le fait que les Montagnes côtières de la Colombie britannique, une chaîne sauvage et sans accès facile de 1500 kilomètres de long, dépassaient les Montagnes Rocheuses en étendue, comme en hauteur. Le Mont Waddington ( 4020 m ), une dent rocheuse rebutante se dressant au-dessus de séracs déchiquetés, dépasse de 60 mètres le Mont Robson, le plus haut sommet des Rocheuses canadiennes. Le glacier très couru d' Athabasca et le Columbia Icefield ( près de l' autoroute Banff—Jasper ) sont des flocons de neige, comparés aux immenses champs et fleuves de glace de la chaîne côtière.

Fatigué du tourisme de masse de la Suisse, de ses innombrables téléphériques et de ses cabanes trop pleines, j' ai trouvé, dans la retraite de l' ouest sauvage, un monde montagnard tranquille, d' une beauté et d' une solitude envoûtantes. J' y ai aussi rencontré des amis, qui pénètrent dans les montagnes de la même manière que les pionniers alpins d' il y a cent ans, le long de vallées sans chemins, passant les nuits à la belle étoile ou sous la tente, cuisant de simples repas sur des feux de bois. La technique moderne a bien amené un équipement plus pratique et de meilleurs moyens de transport, mais l' esprit et la joie de découvrir des terres inconnues sont restés les mêmes. Ce qui m' a paru particulièrement agréable, c' est l' atmosphère sans contrainte et la cordiale camaraderie qui règnent dans les clubs alpins locaux, surtout dans le British Columbia Mountaineering Club ( B.C.M.C. ) On rencontre des alpinistes de tous les pays, et il va de soi que l' autre sexe est aussi représenté et a exactement les mêmes droits que les camarades masculins. Il n' est pas rare que, dans les excursions du club, une jeune fille de seize ans et un senior aux cheveux gris soient à la même corde. Du reste la direction de l' expédition narrée ici était entre les mains d' une femme, née Suissesse, et mère de deux enfants.

Les régions gigantesques des Montagnes côtières sont encore vierges, et des centaines de sommets sans nom attendent encore d' être gravis. Leur éloignement au fond de longues vallées profondément découpées et recouvertes d' épaisses forêts rebute le montagnard du dimanche. Les seuls accès sont, par mer, les fjords qui s' enfoncent profondément à l' intérieur du pays, ou, par terre, les routes forestières construites pour transporter du matériel jusqu' aux zones d' abattage et en ramener les bois ( habituellement, après quelques années, elles sont tellement érodées ou couvertes de végétation, qu' il n' est guère possible de les parcourir en voiture ). De ces points de départ, une marche d' approche difficile, d' une à deux semaines, attend l' alpiniste, pour réussir simplement à sortir des buissons et arriver au pied de sa montagne. Dans ces forêts interminables et humides de conifères, le sous-bois est étonnamment épais et piquant; le sol, dans les fonds de vallées, est marécageux, tandis que la roche affleure sur les bosses; des arbres à moitié vermoulus sont tombés en désordre, des ruisseaux rapides doivent être passés à gué ou traversés sur un tronc d' arbre abattu à cet effet; des essaims de moustiques peuvent faire de la marche un véritable enfer.

Dans les régions plus élevées des vallées et sur les hauts plateaux, juste à la limite des arbres, s' éten d' innombrables petits lacs qui peuvent servir de bases à des hydravions. Aujourd'hui, la plupart des expéditions utilisent un de ces lacs comme point de départ, et larguent à proximité du camp de base leur approvisionnement et leur équipement. Aussi la marche d' approche se réduit-elle à un ou deux jours avec charge légère. Les hélicoptères reviennent à des prix exorbitants; encore faut-il qu' ils soient stationnés près de la région choisie pour l' expédition, ou qu' ils aient par hasard à y remplir une mission industrielle ou commerciale.

La plupart des sommets de la chaîne côtière atteignent seulement des altitudes de 2200 à 3000 mètres. Mais les vaches n' y paissent pas comme en Suisse. Les énormes précipitations de l' hiver, trois fois plus considérables que dans les Alpes, provoquent une glaciation beaucoup plus forte. En revanche, le climat estival est assez semblable. La limite des arbres, à peu près à la même altitude que sur le flanc nord des Alpes, se trouve immédiatement au-dessous de la limite de la neige. Les pâturages sont rares. Une montagne de l' altitude du Niesen ou du Pilate ressemble un peu à un Titlis ou à un Wildhorn, et ceux-ci, placés sur la côte ouest, présenteraient les mêmes conditions qu' un quatre mille. Puisque les points de départ sont situés très bas, souvent au niveau de la mer, chaque ascension d' un sommet de 2000 mètres devient une grande ascension, si l'on se réfère au temps qu' elle prend et à la configuration du terrain.

Les préparatifs Celui qui en avait la possibilité, durant l' année de l' Exposition, essayait de donner une contribution personnelle au centième anniversaire du Canada, en entreprenant quelque chose qui sorte de l' ordinaire, individuellement ou collectivement. Ainsi au B.C.M.C. le président Martin Käfer émit l' idée brillante de parcourir à ski le massif Manatee, une région inexplorée, dotée d' une douzaine de sommets imposants. Sept de ses membres, dont deux femmes, se décidèrent à participer à l' expédition. Chacun se munit d' une vieille paire de skis, qu' on pourrait abandonner s' ils s' avéraient embarrassants durant la marche de retour. Des peaux de phoque et des fixations de tourisme furent ajustées et ceux qui ne possédaient pas de chaussures de ski essayèrent d' adapter leurs souliers de montagne. Martin et sa femme Esther, Suissesse de naissance, et avec des années d' expérience dans l' organisation d' expéditions, exécutèrent tous les préparatifs, tant pour l' appro que pour les vols. Une pelle à avalanche faisait partie de l' équipement personnel, car nous devions loger tout le temps dans des trous de neige: nous ne prenions pas de tentes avec nous. Nous fîmes venir des Etats-Unis un certain nombre de ficelles à avalanche et de pelles « Parsenn », que nous renforçâmes avec des rivets supplémentaires, les points de soudure s' étant montrés peu sûrs.

Dix jours avant le départ, la compagnie d' aviation nous fit savoir que l' hélicoptère que nous avions retenu ne pouvait pas être mis à notre disposition. Pas moyen de trouver une autre machine, et alors commença la recherche effrénée d' un avion équipé de patins. Lorsque ce fut fait, il fallut trouver un point de départ aussi près que possible de la région. Un pâturage à chevaux dans la réserve indienne près de Pemberton, dont Martin apprit l' existence par hasard, parut faire l' affaire. Le pilote en reçut un plan à Prince George, et donna le feu vert à l' expédi au Manatee en nous assurant que le terrain d' atterrissage était assez long.

L' approche De Vancouver, une route riche en paysages charmants conduit vers le nord, le long du pittoresque Howe Sound, à Squamish et une vallée montagnarde, et monte vers la région de ski bien connue des Whistler Mountains. Une neige de printemps idéale y permet encore un exercice animé sur les pistes. Cette fois pourtant, nous ne nous entassons pas dans les cabines du téléphérique, mais continuons cinquante kilomètres sur une route forestière, franchissons le partage des eaux, et redescendons vers Pemberton, un endroit isolé dans la large vallée de Lillooet River.

Sur le pâturage s' amoncellent des caisses de provisions, des sacs de montagne et de l' équipement jusqu' à une hauteur considérable. Bientôt nous sommes entourés par tous les garçons du village indien, aux visages foncés et souriants, des polissons noirauds et sales qui se battent furieusement à coups de poing, tandis que leurs sœurs restent timidement en arrière et que nous regardons avec anxiété les nuages qui festonnent les montagnes. Le ciel est couvert, et des gouttes de pluie tombent de temps en temps. Pourrons-nous nous envoler aujourd'hui? Il n' est pas du tout certain que le pilote puisse parcourir les quatre cents kilomètres qui nous séparent de Prince George. Il devrait être arrive depuis longtemps. Nous guettons chaque bruit troublant l' air. Le voilà? Des vrombissements se rapprochent de plus en plus. Un petit avion apparaît! Est-il muni de patins? Non. Il continue son vol et disparaît hors de la vallée.

Nous attendons, sans perdre de vue la ligne septentrionale de l' horizon. Enfin un point noir se dessine sur le mur de nuages, se rapproche, descend, tourne au-dessus de la vallée, revient - oui, c' est bien lui! Nous faisons des signes de la main et entraînons la foule des enfants au bord de la prairie. Le Cessna à trois places atterrit. En sortent, le visage rayonnant, le Dr Paul Plummer, le septième participant et en même temps médecin de notre expédition, et sa jeune femme.

John et moi sommes désignés pour le premier vol d' approche. John est notre expert cartographe, et il a étudié à fond toute la région. Il n' est pas facile de s' orienter d' après une carte au 1:250000 sur laquelle les courbes de niveau sont à 500 pieds les unes des autres et les sommets et glaciers sans noms difficiles à reconnaître. En tant que chef technique, je suis responsable de la sécurité du camp de base. Nous avons pour tâche de découvrir un terrain d' atterrissage aussi proche que possible des montagnes et un endroit convenable pour le camp.

Nous chargeons notre équipement personnel et les provisions; le pilote roule au bout de la prairie et se met en position de départ: dans un grondement d' enfer nous nous précipitons vers le bout de la piste. La machine lourdement chargée se détache lentement du sol et vole à ras d' un groupe de hauts bouleaux. Au dernier moment, nous faisons un virage étroit sur leurs cimes et gagnons lentement de la hauteur. Sous nous s' étale le fond plat de la vallée avec les méandres brillants de la Lillooet River, à gauche et à droite, des flancs montagneux raides et couverts de forêts et de sommets neigeux.

A mi-chemin, le pilote découvre qu' il ne peut pas faire fonctionner le système hydraulique pour sortir les patins, et nous faisons demi-tour, au grand désappointement de ceux qui sont restés en bas et qui croient que nous rentrons à cause du mauvais temps. Pourtant, avec l' aide des gens de la station forestière, le dommage est bientôt réparé, et nous repartons pour une deuxième tentative.

Le vol nous donne une bonne vue d' ensemble sur le pays, au travers duquel nous effectuerons notre marche de retour vers la civilisation, après nos ascensions. Le fond de la vallée du Meager Creek - un des torrents qui coulent du massif de Manatee dans la Lillooet River - paraît en grande partie débarrassé d' arbres et négociable.

Peuàpeu, les grandes forêts disparaissent à nos regards, nous survolons un couloir abrupt, piquons dans la brèche d' une arête... et tout à coup le blanc éclatant d' un monde glaciaire infini nous entoure. Le soleil essaie craintivement de percer la couche de nuages derrière laquelle, mystérieuses et lointaines, nos montagnes se cachent timidement, comme si elles voulaient se garder d' une profanation. Au-dessus d' une large selle neigeuse, une des places d' atterrissage possible, nous atteignons le Glacier Sirenia, autour duquel selon la carte se groupent aussi des séries de sommets. Dans la lumière diffuse et aveuglante, on ne distingue aucun relief, et le pilote ne sait pas à quelle hauteur il se trouve au-dessus du sol. Il n' ose pas se poser sur le glacier, alors retour sur la selle! Il la survole également deux fois en vain, pour repartir à pleins gaz au dernier moment et piquer de l' autre côté dans le vide.

- Je n' y vois rien du tout! crie-t-il en nous faisant signe de jeter par la fenêtre un objet marquant comme point de mire. Nous nous séparons d' un de nos matelas mousse, qui est visible de loin sur le blanc infini et donne une échelle pour évaluer les distances. A l' essai suivant, l' atterris réussit, même s' il est un peu rude. Nous admirons l' habileté et les nerfs d' acier de notre pilote des glaciers, qui, de son côté considère comme de la folie les ascensions en montagne et les promenades à ski dans un endroit qui lui semble abandonné même de Dieu.

L' avion tourne, soulève un nuage de neige, disparaît à nos yeux; John et moi restons seuls, abandonnés dans un monde de neige et de nuages, solitaire et calme. Nous marquons une piste d' atterrissage avec des vêtements, des sacs de couchage et des feuilles en plastic de couleur, et nous nous mettons à la recherche d' une place convenable pour creuser des cavernes de neige.

A cinq cents mètres du col, dans un talus de neige qui domine le glacier Sirenia, le brouillard ne nous permet pas de voir de quelle hauteur - nous choisissons l' endroit où construire notre palais de glace.

Tard dans l' après, nous sommes de nouveau tous réunis. Cela signifie qu' il nous faut maintenant cracher dans nos mains, si nous voulons avoir une demeure à l' arrivée de la nuit! Pendant que la neige tombe doucement et que les hommes creusent à deux endroits différents, Esther et Judy se transforment en animaux de bat et ramènent de l' équipement et des paquets de provisions de la piste d' atterrissage. A la tombée de la nuit, les cavernes sont suffisamment grandes pour que nous puissions passer cette première nuit serrés et le bout du nez juste sous le toit de glace, à l' abri de l' humidité et du froid.

Le camp Mes yeux embrumés de sommeil s' ouvrent avec peine, et se referment immédiatement, aveuglés par la lumière blanche qui pénètre par l' entrée. Je force mes membres raides à passer par l' étroit tunnel, et, ô merveille! je débouche dans un paysage neigeux éclatant en plein soleil. Quel spectacle sublime! Cinq sommets majestueux, qu' aucun homme n' a jamais vus sous cet angle, se groupent en fer à cheval autour du bassin glaciaire qui part d' un plateau plus élevé, à l' arrière, vient se briser en une marche gigantesque coupée de crevasses, et forme une nouvelle surface plane qui, à son tour, saute, mais moins abruptement, dans la profondeur et coule en pente plus douce vers la plaine.

A gauche, directement au-dessus de la selle, s' élève une pyramide symétrique avec une arête couronnée de corniches d' un côté, de l' autre des dents rocheuses, et au milieu un pilier qui plonge dans le glacier. Derrière, à moitié cachée, une tour hardie dresse ses trois arêtes escarpées et effrayantes dans l' air bleu. Une bosse rocheuse sans apparence, avec une arête neigeuse, émerge à l' arrière du bassin glaciaire; elle se révélera plus tard comme le sommet le plus élevé de tout le massif. Son voisin, un colosse en forme de toit, s' appuie de toute sa charpente rocheuse sur le plateau médian du glacier. Un sommet secondaire se terminant par une paroi de granit lisse en est séparé par un couloir abrupt. Le mur qui fait face au camp n' est qu' une grande barre glaciaire, et sur sa crête se dressent deux pyramides élancées. Dans la direction de la vallée, l' arrière est dominé par le Mont Dalgleish, le seul objet de tous les environs qui ait un nom. ( Tous les noms de montagnes et de glaciers mentionnés ici n' existaient pas encore au moment de nos ascensions et ont été « inventés » à Vancouver au cours d' une soirée passée à faire des jeux de mots. Ainsi Manatee désigne des créatures vivant dans la mer, les lamantins. ) Le camp se trouve dans une pente, à cent mètres au-dessus du glacier, à l' abri d' un pilier rocheux qui se détache d' une arête. Si ce massif était dans les Alpes, on aurait probablement placé une cabane à cet endroit. Mais, ici, nous devons construire nous-mêmes notre demeure. A vrai dire, il est regrettable que, par le beau temps d' aujourd, nous ne puissions déjà nous éloigner et faire une reconnaissance dans ce pays perdu.

Nous travaillons des heures pour agrandir nos grottes, l' une pour trois personnes, l' autre pour quatre. L' entrée est assez haute pour qu' on puisse y passer en se courbant. A l' intérieur s' ouvre une chambre de séjour assez haute pour s' y tenir debout et assez large pour y déposer les sacs et les sièges. Sur le cté, légèrement au-dessus du linteau de l' entrée, et à l' abri descourants d' air, se situent les dortoirs, que nous avons matelassés de toile de plastique et de caoutchouc mousse de 25 millimètres d' épaisseur. Toile et matelas font avec le sac de couchage partie de l' équipement normal de l' alpiniste de la côte ouest. La toile de plastique mesure environ 3 x 4 mètres et s' utilise comme toile de fond isolante ou comme avancé de tente. On n' a guère envie ici de claquer des dents dans un bivouac froid et de collectionner les « à tes souhaits ». Vu sa légèreté, cet équipement est facile à transporter. Par exemple: mon sac de couchage ERVE ( Nylon Suisse, Genève ), mon matelas mousse et mon plastique pèsent ensemble à peine 2 %Z kg, à peu près autant qu' une corde, et prennent la place de deux jaquettes de duvet.

Entre les grottes-dortoirs, nous construisons la cuisine, une haute pièce ronde avec une entrée ouverte. Dans sa paroi circulaire, nous creusons une plate-forme qui servira parfois de table de cuisine, plus souvent à entreposer des cartons dans lesquels nous pouvons entasser toutes les provisions. Nous utilisons des réchauds à essence, trois Optimus n° 8 et un Optimus n° 80, pour préparer nos repas.

Au lieu de neige, nous cherchons à récolter de l' eau de fonte. A cet effet nous étalons des sacs de plastique noir avec un peu de neige par-dessus, et utilisons le soleil comme source de chaleur. Les jours suivants, ce procédé sera abandonné. Dans la pente orientée à l' ouest, le thermomètre montera à 20 °C dans l' après. Les entrées des grottes dégoulineront chaque jour plus fort, de sorte qu' à la fin nous n' aurons qu' à placer sous elles une marmite et, en quelques minutes, nous aurons suffisamment d' eau pour le café.

Qu' il est plaisant, après une dure journée de travail, de s' asseoir au soleil du soir encore chaud, pendant que les dames - nous les avons baptisées les femmes des cavernes - nous préparent une goulasch savoureuse! Nous avons construit notre demeure, qui est plus confortable, chaude et sûre que n' importe quelle tente. Nous avons dix jours devant nous - des « premières » intéressantes, des excursions à ski et des escalades dans un coin de terre dont la beauté fait rêver.

Les ascensions Lundi 1 " mai: La Sirenia Mountain ( 2900 m ) Il est de retour, le joli mois de mai... Pourquoi fredonné-je soudain la mélodie de cette chanson enfantine, oubliée depuis longtemps? Qu' est qui me remplit pareillement de joie et d' attente?

Pourquoi suis-je si excité et ai-je peine à attendre que la bouillie de flocons d' avoine soit avalée et les skis bouclés? Ah! enfin! il est déjà 7 heures et demie! Là-haut, au fond du bassin glaciaire, une montagne fière se dresse dans le ciel bleu acier du printemps et attend son premier visiteur. Et je n' ai de cesse de gravir mon premier sommet vierge!

Après une petite descente et la traversée en biais du plat du glacier, nous atteignons la première zone de crevasses. Le chemin se repère facilement entre les failles béantes. A chaque pas, la Wahoo Tower, qu' on ne voit qu' à moitié du camp, se détache davantage de la calotte neigeuse qui conduit au plateau médian. Enfin, elle est devant nous: une dent rocheuse sombre qui donne une impression de puissance, avec une arête de granit haute de cinq cents mètres qui s' arrache aux séracs du glacier.

Pendant que s' engage une discussion animée pour savoir qui va gravir cette montagne et par quel itinéraire, je cherche une voie dans le mur de glace qui se dresse devant nous. Sur la gauche cascadent des séracs infranchissables et, sur la droite, une crevasse gigantesque coupe le glacier sur toute sa largeur. Au milieu, un passage étroit, mais raide, paraît permettre l' ascension.

La trace se fait mal dans la neige tassée par le vent sur la glace vive. Dépité, j' avance à grandes enjambées. Je dois pourtant sauvegarder ma réputation. Ma longue expérience d' excursions à ski dans les Alpes et les traces régulières de mes montées m' ont donné le titre de « chef traceur suisse » et la direction technique de cette expédition. C' est une responsabilité!

Nous portons nos lattes pour franchir un névé dur et abrupt Nous atteignons bientôt le plateau, et faisons une halte bienvenue. La Wahoo Tower n' a plus l' apparence d' une tour, mais bien celle d' un toit abrupt au faîte couronné de corniches. Par un névé raide, nous atteignons une épaule où la rimaye nous barre le chemin. Nous abandonnons les skis, traversons la crevasse, et escaladons une côte de neige. Cette montagne est très escarpée, et la neige mouillée sur les dalles offre de très mauvaises prises. J' essaie vainement, à deux endroits, de forcer le passage. Entre-temps, Brian, notre camarade le plus jeune, a pris un autre itinéraire et m' a dépassé. C' est donc sa cordée qui arrive la première au sommet. Pour sa punition, il tombera dans une crevasse durant notre dernière excursion.

En quelques minutes, toute l' équipe a foulé le sommet. Quel spectacle! Tout autour de nous, à perte de vue, se succèdent des centaines de cimes couvertes de neiges éternelles. Nous nous trouvons sur le bord méridional de Lillooet Icecap, un réseau glaciaire d' une surface de plus de mille kilomètres carrés ( autant que tous les glaciers et les névés du Valais réunis ). Ces montagnes innombrables paraissent dans le lointain avoir toutes la même forme et la même hauteur. Le tout a l' apparence de l' ouvrage gigantesque d' un pâtissier surhumain. Rien dans les Alpes ne peut se comparer à ce que nous voyons. C' est précisément le manque de crêtes marquantes et de sommets détachés qui donne à ce paysage son infini et sa puissance. C' est ainsi que devait être probablement l' Europe à l' époque glaciaire!

La large paroi de la Wahoo Tower ( à l' est ) et le fier massif du Manatee Peak ( au sud ) avec ses arêtes étirées et en forme de corniches dominent le premier plan. Le Bonito Peak ( à l' ouest ), nettement plus bas, n' est pas mis en valeur. Une chose pourtant est certaine: pour le gravir, il faut escalader un pilier rocheux et vertical, sur lequel nous allons très probablement nous casser les dents. Sur la tour, nous entrevoyons une côte exposée comme voie de montée. L' arête nord est hors de question; elle a trop de neige, et nous pas assez de ferraille!

Nos trois cordées redescendent prudemment jusqu' à l' endroit où nous avons laissé nos skis. Dans la mauvaise neige, tous réussissent à descendre sans accident, les uns en courbes élégantes, les autres en stemms et en conversions.

Corse

Photos 50-52 Oskar Huber. Meggen 52 Les Taffoni sur la côte de Porto. Le bloc de gauche et les rochers de droite ( en forme d' oreille ) sont presque entièrement creux 50 Au sommet de la cime occidentale des Tre Signori. A l' arrière: la froide paroi du Capo d' Orto 51 Porto, sur la côte occidentale de la Corse. A l' arrière se dresse le Capo d' Orto. Immédiatement devant, les Tre Signori. La Cima occidentale est la grande masse rocheuse, à droite 53 Rochers tourmentés du massif de Bavella, le paradis de la varappe en Corse Tafonata di Pallii ( CorSe ) Photos 53-56 M. Perret. Rorschach, et H. Meier, Arbon 54 L' escalade des durs rochers de granit, où se succèdent gendarmes, vires et brèches de tous genres, est attrayante et souvent inattendue Mardi 2 mai: Echec au Manatee Peak Au sud, derrière l' Oluk Peak qui domine le camp, se dressent le Dugong et le Manatee Peak. Nous voulons leur rendre visite aujourd'hui en deux équipes séparées. Hier, nous visions le glacier de Sirenia, aujourd'hui nous prenons la direction opposée, vers le col, pour tourner le Dold-hin Peak et traverser en descente légère le Glacier Manatee.

La vue du Manatee Peak est si prenante que nous avons de la peine à décider qui va s' attaquer à lui et qui ira gravir le moins impressionnant Dugong Peak. Après une longue discussion, les élus, Esther, John et moi, nous nous mettons en route.

L' approche par la selle Manatee-Remora est un modèle d' une course à ski. En grands zigzags, notre trace évite habilement quelques crevasses cachées, en gravissant la pente raide de la combe flanquée de parois rocheuses.

Nous déposons nos skis sur la selle, et atteignons l' arête de neige et de rocher, exposée et en forme de corniches. Nous escaladons une calotte neigeuse, et descendons dans un granit solide vers une brèche. Tout à coup s' ouvre devant nous une encoche de cinquante mètres de profondeur, dont le côté opposé est un pilier lisse et vertical, couronné d' une crête de neige trompeuse. Des corniches géantes s' accrochent aux cinq cents mètres terminaux de l' arête rocheuse. A notre grand désappointement, nous nous rendons compte que nous avons choisi la mauvaise saison pour gravir cette merveilleuse arête. En été, le rocher solide et bien pourvu de prises doit certainement y être libre de neige.

Nous n' avons pas assez de temps pour faire une tentative par un autre côté. L' arête paraît plus raide et encore plus difficile. L' autre côté de la montagne nous semble la seule voie possible.

La descente dans la neige poudreuse nous console de notre échec. De l' autre cordée, nous ne voyons que les traces: elle a atteint son sommet et est rentrée au camp avant nous.

Mercredi 3 mai: Manatee Peak ( 2840 m ), Remora Peak ( 2750 m ) Par grand beau temps, nous montons dans nos traces de la veille vers la selle, entre le Manatee et le Remora Peak. Brian s' est joint à nous, tandis que Judy, Paul et Alfred vont « rafler » l' Obe Peak, juste au-dessus du camp. Nous sommes tôt aujourd'hui. Une descente le long d' un talus extrêmement raide nous amène sur le côté sud-ouest de la montagne. De nombreuses avalanches ont labouré cette paroi traversée de bancs de rochers. Tout en haut, un névé semble conduire directement au sommet. Nous arrivons au pied de cette paroi par un dédale de blocs de glace et de neige.

Elle est raide de 45 à 50 degrés. La neige est si ferme que nous pouvons avancer à pas sûrs. En une heure, nous atteignons l' arête et un peu plus tard le sommet Il se révèle certainement moins élevé que la Sirenia Mountain.

Un point de vue de première classe! Sous nous se creuse profondément la vallée très boisée de la Toba River. Le regard parcourt librement les sommets innombrables de la région où l' Elaho et la Lillooet River prennent leur source. Sur l' horizon, dépassant les cimes plus proches, les montagnes bien connues, que nous avons escaladées pendant les week-ends, se dessinent au loin, en direction de la côte.

Nous avons le temps de jouir, en toute tranquillité, de la halte du sommet au soleil printanier qui nous réchauffe. Nos palais aussi sont satisfaits. Nous transportons chaque jour quelques boîtes de jus de mandarines, que nous savourons chaque fois que nous fêtons une nouvelle ascen97 sion. Nous déposons les déchets au sommetréd .), en compagnie d' une cartouche de film dans laquelle nous insérons un billet avec la date et nos noms.

Nous entreprenons la descente. Le mur de neige qui s' est ramolli entre-temps exige une grande prudence, et la remontée au col nous fait sérieusement transpirer.

Nous avons encore du temps pour le Remora Peak. De la selle, un névé, puis une arête neigeuse facile conduisent au sommet, que nous atteignons sans nous être encordés. La paroi ouest tombe tout droit dans la Toba River, quelque deux mille mètres sous nos pieds et regarder dans la profondeur bleu-noir de la vallée est fascinant.

Jeudi 4 mai: Wahoo Tower ( 2880 m ) Nous projetons aujourd'hui une grande attaque par deux côtés de la tour qui est évidemment l' os le plus dur à croquer de tout le massif. Par le glacier de Manatee, Paul, Alfred et John vont gagner le flanc oriental de la montagne, où un névé raide mène à l' arête sommitale. Les quatre autres montent par l' itinéraire découvert le premier jour, à partir du glacier de Sirenia. Nous laissons les skis au pied de la barre de glace, à laquelle nous reviendrons, à condition d' arriver au sommet, par le couloir abrupt qui sépare la tour du Mermaid Peak.

De la selle Sirenia-Wahoo, nous contournons deux gendarmes déchiquetés au pied de la paroi rocheuse, noire et dans l' ombre. Par un réseau de cheminées glacées et de fissures étroites, le long desquelles nous devons « téléphérer » les sacs, nous atteignons l' arête ensoleillée, mais très exposée, qui nous conduit en quelques longueurs de corde sur la faîte. Le pilier a deux cents mètres de haut, et nous jouissons d' une splendide escaladade du IVe degré dans du granit ferme.

Nous arrivons au point le plus haut par une arête neigeuse facile; l' autre cordée est déjà redescendue depuis longtemps pour gravir, encore le même jour, le Mermaid Peak.

Le soleil de l' après allonge déjà les ombres; la Sirenia Mountain et le Bonito Peak peignent un fort beau contraste noir et blanc sur le fond bleu foncé du ciel. Pas le plus petit nuage à l' horizon! Le ciel est clair jusqu' à l' infini. Etreints d' une émotion profonde, nous contemplons un monde éclatant et sans frontières, et pressentons la tranquillité royale de l' éternité.

Vendredi 5 mai: Bonito Peak ( 2780 m ) Esther, Paul, Alfred et moi avons aujourd'hui pour but l' imposant voisin de Sirenia Mountain. Nous remontons une troisième fois au plateau supérieur du glacier. La forte pente qui y conduit ne présentait pas de problème le premier jour. Mais, aujourd'hui, elle est fendue d' une crevasse large de deux mètres, que nous franchissons en tremblant sur un pont tordu.

Nous abandonnons les skis au col, entre le Sirenia et le Bonito. Une forte pente de mauvaise neige mène au pied d' un pilier rocheux caractéristique qui soutient l' épaule sud de l' arête sommitale ourlée de corniches. Toutes les tentatives d' escalader le pilier se terminent dans des fissures surplombantes qui se franchiraient peut-être en été et sans sac. Je traverse une dalle exposée, couverte d' une neige traîtresse, et franchis l' angle pour trouver une voie plus facile dans la face NE. Une longueur dans du bon granit, un excellent relais, et une autre longueur dans la neige dure, sous la corniche, nous permettent d' atteindre l' épaule.

La suite est une promenade confortable sur l' arête horizontale. En revanche, le sommet lui-même est exposé de façon inquiétante. Un bloc gigantesque est accroché comme une chaire dans le vide, dominant le glacier de six cents mètres. Le rocher est encore encapuchonné de neige, et chacun d' entre nous, soigneusement assuré, se hisse sur le point culminant du Bonito Peak et reste en équilibre au-dessus du vide jusqu' à ce que toutes les caméras aient fini de ronronner.

Sans nuages durant cinq jours, le ciel se couvre maintenant, et les sommets voisins disparaissent lentement dans le brouillard. Sans perdre de temps, nous descendons à l' endroit où nous avons dépose nos skis, et mangeons un morceau en guise de dîner tardif.

La crevasse de la pente raide se franchit en un petit schuss, terminé par un freinage sur pantalons. Nous arrivons au camp presque en même temps que l' autre équipe, qui a réussi l' Oluk Peak. Le vent a tourné, et l' odeur de la neige fraîche flotte dans l' air.

6 au 8 mai: Tempête de neige et hivernage Le premier levé est retourné se fourrer dans son sac avec une nouvelle qui est mauvaise, mais fait pour le moment bien plaisir: un temps de chien! Rien de mieux que se tourner et se rendormir! C' est curieux, notre caverne reste sombre. L'entrée est à demi bloquée par la neige. Le vent hurle. Le service de cuisine est aujourd'hui une corvée. Aller aux toilettes est encore moins agréable. Mais notre caverne est d' une chaleur délicieuse, et nous nous y sentons en sécurité.

Le mauvais temps dure tout le week-end. Les somnifères du Dr Plummer sont appréciés. Ils possèdent un effet secondaire remarquable. Avant de s' endormir, certains d' entre nous tombent quelques minutes dans une espèce de transe. John, par exemple, qui prétend n' avoir aucune voix et être absolument incapable de chanter, exécute à la perfection la chanson du croque-mort ivre. Une autre fois, il annonce que le temps est venu pour lui de chercher une femme, une femme lourde et forte, capable de déblayer la neige.

Mardi 9 mai: Albacore Peak ( 2720 m ) Un peu raides, après trois jours d' immobilité dans les cavernes, nous ouvrons péniblement la trace dans la neige fraîche du glacier de Sirenia. Le soleil essaie de percer les nuages. Sa lumière diffuse se combine à la réverbération de la neige en un blanc aveuglant et sans contrastes.

La neige nous vient aux genoux, alors que nous attaquons le talus conduisant à la selle, entre le Bonito et l' Albacore. Nous gardons des distances entre nous, et employons la ficelle à avalanche. Laissant les skis à la selle, nous tournons une bosse pour atteindre une brèche d' où s' élance l' arête sommitale. Nous expérimentons plusieurs théories sur la confection d' un escalier dans la neige poudreuse, mais aucune ne semble concluante. On peut heureusement éviter les passages les plus raides, en employant les rochers préalablement balayés de leurs monceaux de neige. Nous arrivons au sommet sans avoir eu à utiliser de corde.

Mercredi 10 mai: Marlin Peak ( 2650 m ) Pour notre dernière course, comme pour la première, nous nous trouvons réunis tous les sept. Le ciel bleu coiffe le paysage. Les ombres de quelques nuages jouent sur la partie inférieure du Glacier de Sirenia, que nous traversons en descendant légèrement. Un glacier suspendu monte jusqu' au faîte en corniche, au-dessus duquel la pointe du Marlin Peak s' allume au soleil levant. Nous traçons un zigzag modèle dans une poudre légère, au flanc du glacier.

Par une arête horizontale, nous traversons en direction de notre premier objectif. Une brèche de trente mètres nous sépare de la face sud-ouest de la montagne. Je descends le névé raide en dérapage latéral, et tourne dans la brèche, suivi de Paul. Brian vient ensuite. Il ôte ses skis, suit notre trace un instant, puis part en glissade, droit en bas.

Un craquement sourd me fait sursauter! Une crevasse longue de vingt mètres et large de cinq barre la pente qui était encore unie une seconde auparavant. Brian a disparu. Pris de panique, je m' encorde, me précipite sur le névé et, assuré par Paul, je me penche sur le bord de la crevasse.

Elle est incroyablement profonde! Pas trace de notre camarade. Mes appels résonnent dans un silence effrayant.

Le névé sur lequel je me tiens n' est rien d' autre qu' un entassement de neige appuyé contre le rocher vertical, et c' est la roture qui s' est ouverte. Il reste un feston, épais de deux mètres, de neige collée au rocher lisse et qui menace de s' écrouler à tout instant.

Avec des sentiments mélangés, je fais pendre dans le trou une corde avec des étriers, et je descends sur un pont fait de blocs de neige à huit mètres de profondeur. Soudain j' entends le son étouffé d' une voix, au-dessous de moi. Quel soulagement! Je crie:

-Brian, es-tu O.K.?

Oui, il ne semble pas blessé. Il a mis ses crampons, et est déjà remonté un bout. Il me lance une corde. Je ressors de la crevasse et l' assure pendant qu' il continue à avancer par ses propres moyens. Il apparaît enfin au grand jour, pâle et à bout de souffle. Il se trouvait à vingt mètres de fond, la tête la première dans la neige.

Une leçon dont nous nous souviendrons tous!

Encordés et prudents, nous escaladons le névé raide et la brève arête neigeuse qui mènent au sommet. Le soleil qui nous réchauffe pendant la pause de midi sert non seulement à relaxer nos corps, mais aussi à soigner nos esprits de la peur qu' ils ont éprouvée. Une joie profonde se réflète sur nos visages tannés, dont certains sont sales et barbus. Onze nouveaux sommets et un gendarme sont le résultat de cette heureuse expédition.

Le retour Jeudi 11 mai C' est à 10 heures seulement que le matériel et la nourriture sont triés et les sacs bouclés. Se charger un gros sac sur le dos, après dix jours de plaisir, n' améliore guère le moral qui, de toute façon, est au point mort à la pensée de la gymnastique qui nous attend.

Nous franchissons la selle qui nous a servi de place d' atterrissage et atteignons un glacier abrupt qui descend à l' est, dans la vallée de Manatee Creek. La neige est lourde et cartonnée. qu' on tombe, on est incapable de se remettre sur ses jambes et dans les bretelles de son sac, sans l' aide d' un camarade. Après une descente de six cents mètres, nous faisons la halte de midi dans un bouquet d' arbres, au confluent des deux torrents des glaciers de Manatee et de Remora.

Maintenant commence le gros travail, la remontée du bras nord du glacier de Manatee pour passer dans la Meager Valley. Sur le col, nous jetons un dernier regard au massif de Manatee, qui fait un contraste sombre et pointu avec les cumulus dans le contre-jour du soleil couchant.

Les vastes surfaces du glacier sud de Manatee nous conduisent dans une vallée en V, étroite et boisée. Huit cents mètres de descente nous séparent encore du fond de la vallée de Meager Creek. Nous franchissons à pied une cascade enneigée. Dans la gorge, les grondements étouffés du torrent s' entendent à travers la solide couche de neige. Puis une paroi presque verticale nous oblige à faire un détour dans le flanc de la vallée. Il nous faut utiliser nos dernières forces pour descendre une forêt très escarpée et arriver fourbus au fond de la vallée, à la tombée de la nuit.

Vendredi 12 mai Le soleil brille, alors que nous quittons notre camp et nous engageons au long de la vallée déboisée. Mais nos espoirs d' avoir une journée tranquille s' effondrent déjà au bout d' une demi-heure. Un torrent bouillonnant coupe notre chemin. Skis à l' épaule, nous passons tour à tour, en équili- bre, d' une pierre à l' autre. Si nous savions ce qui nous attend plus loin, nous ne nous donnerions pas tant de peine pour garder nos chaussures sèches.

Malgré quelques passages sans neige, nous avançons ensuite rapidement jusqu' à ce qu' une gorge barricadée de rester d' avalanches nous empêche de continuer le long du torrent. Nous grimpons un talus buissonneux et portons les skis durant plus d' une heure, le long du flanc abrupt de la vallée. Enfin, alors que le jour tire à sa fin, nous retrouvons la rivière, et nous rendons compte que les lattes sont désormais inutiles.

En une joyeuse cérémonie, elles sont abandonnées aux flots du Meager Creek.

La vallée reste étroite et couverte de forêt, sauf sur les bancs de sable et de gravier. Nous trouvons un endroit libre de neige pour bivouaquer et sécher nos souliers et nos bas autour d' un grand feu.

La Lillooet River est encore à trois kilomètres de distance. Nous venons de parcourir trente kilomètres en deux jours, et il nous en reste vingt.

Samedi 13 mai Journée fatigante et sans fin! Un gros tronc d' arbre nous permet de traverser le Meager Creek, peu avant son embouchure.Vers midi, nous atteignons la Lillooet River. La vallée est large, horizontale et partiellement déboisée. Mais on y enfonce jusqu' aux genoux, dans une neige molle qui rend la marche pénible. Plus bas, le lit de la rivière est dégagé. Pour éviter les buissons, nous en utilisons la rive sablonneuse, mais devons alors constamment traverser des bras de rivière.

Je ne suis pas le seul dont le moral soit tombé à zéro. Nous marchons en silence, les uns derrière les autres, doutant du sens de toute l' entreprise, comme des soldats durant une patrouille incertaine.

Pour une raison quelconque, je me trouve un peu en arrière quand, brusquement, je vois mes camarades groupés en cercle, en train de regarder par terre avec des visages rayonnants. Je presse le pas. Ont-ils trouvé une pépite d' or? Qu' y a-t-il par terreUn morceau de pain grillé! Un simple morceau de pain, mais c' est le premier signe de civilisation. Tout près, nous trouvons des traces de sabots. Maintenant cela ne peut plus durer longtemps. En avant! Le sourire est revenu sur nos traits. Nous bavardons et plaisantons à nouveau.

Si nous étions de l' autre côté de la rivière, nous rencontrerions bientôt la route forestière, qui franchit la Lillooet dix kilomètres en aval. Plusieurs fois, nous essayons de traverser la rivière, mais, même là où elle se divise en une douzaine de bras, l' eau est trop profonde et trop rapide. Il nous faut continuer sur notre rive encore dix kilomètres, donc encore un jour.

Dimanche 14 mai Un jour que nous n' oublierons pas de si tôt. Le souvenir ne m' en est pourtant pas désagréable, au contraire. Les imprévus de cette marche de retour ont donné à ces deux semaines d' expédition le caractère d' un camp d' éclaireurs, et ont enrichi d' autant cette tranche de vie.

Si, hier, nous avions de l' eau jusqu' aux genoux, aujourd'hui nous en avons par endroits qu' aux hanches. Il faut traverser des affluents et des barrages de castors à n' en plus finir. Les marais succèdent aux talus. Le sac rend les épaules douloureuses. De plus, l' estomac nous pince. Nous n' avions pris des provisions que pour trois jours, et ce matin à déjeuner nous n' avons eu qu' un petit reste de cornettes. Mais tout cela ne me touche plus. J' ai vaincu le « cafard » et suis de bonne humeur, piqué au jeu par nos deux dames qui semblent bien être plus résistantes et en meilleures conditions morales que le sexe dit fort.

Un dernier obstacle bloque le chemin. Une énorme avalanche de fond est tombée du versant abrupt, et a transformé la rivière en lac. Avec de l' eau jusqu' aux hanches, nous devons guéer près du cône d' avalanche, et franchir un amoncellement d' arbres, de neige et de rochers haut comme une église.

Trois heures et demie: en suivant des bancs de gravier où la végétation est rare, nous revenons à la rivière dont les nombreux bras n' en forment maintenant plus qu' un. Nous tournons un éperon rocheux par des traces de chemin et - est-ce un rêve ou la réalitéà huit cents mètres devant nous, il y a une camionnette bleue sur un pont. Nous y sommes trois quarts d' heure plus tard. Le garde forestier de Pemberton nous attend patiemment depuis hier matin. Par une route défoncée, il nous reconduit vers la civilisation. Affamés, crasseux et sentant l' ours grizzli, nous envahissons le seul restaurant de Pemberton.

Un vieux rêve s' est réalisé: une première ascension! Mot magique pour l' alpiniste classique, but qui dépasse la réalité. Le Canada m' en a donné une première occasion. J' ai passé des jours inoubliables dans un monde de sommets vierges, et cela ne doit être qu' un prélude à des entreprises autrement plus grandes dans ce pays sauvage et inconnu.

( Traduit de V allemand par Catherine Vittoz )

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