Huit jours au Tessin

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Par F. Tharin.

Faido 3 heures du matin. Sous le regard un peu perplexe de l' employé de la gare, deux touristes cherchaient à ajuster au mieux leurs sacs rebondis et un volumineux paquet supplémentaire, leurs provisions pour huit jours.

C' était là le début d' une course que nous entreprenions, mon ami Heinz Frank et moi, avec, comme but, les cimes du val Chironico et du groupe du Campo Tencia.

Instigateur de la course, Heinz avait établi un projet assez élastique pouvant s' adapter aux conditions météorologiques si capricieuses de cet été de 1930.

Faido donnait encore profondément et le bruit de nos gros souliers ferrés se répercutait dans les étroites ruelles. Sans trop de peine nous trouvons le pont sur la Léventine, mais il fut plus difficile de découvrir le sentier de Gribbio.

Gribbio apparut enfin à environ 400 m. alors que nous débouchions de la forêt sur une éminence qui domine le village. Laissant ce dernier à notre gauche, nous allons rejoindre le chemin qui conduit vers Monte Chesso. Je dis bien « vers », car rien n' est plus problématique qu' un sentier au Tessin. Vous l' avez, vous croyez le tenir, vous vous réjouissez d' une belle piste, puis crac! Le temps d' admirer un vieux mélèze et... plus de sentier. Le hasard permit néanmoins que nous arrivions à Monte Chesso.

Monte Chesso, Monte Doro, Gribbio! hauts villages tessinois si avenants de loin, si lugubres quand on les traverse. Dans la Haute Léventine ils sont tous les mêmes et leur histoire est identique. Devant le village, trois ou quatre grands séchoirs à grains attirent votre regard. Puis un amas de masures grises qui prennent forme en approchant. Murs de granit, toits de granit, peu de fenêtres et sur un seul côté. Le bois y est employé avec parcimonie, les vitres ne sont pas toujours de verre... Parmi toutes ces masures uniformes, l' une d' elles est surmontée d' un clocheton: la chapelle. Comme habitants vous n' y rencontrez guère que de vieilles paysannes et rarement des hommes ou des enfants. L' émigration a passé par là comme aux Grisons et ailleurs encore, laissant vides et désolés les agrestes villages accrochés aux flancs de nos montagnes.

Vers midi nous avons dépassé Monte Doro. Le dernier village de la vallée, Monte Cala est maintenant à nos pieds, notre, sentier passant beaucoup plus haut. Les arrêts se font plus rapprochés et plus longs, le chemin paraît interminable et pourtant il ne manque ni de charme ni de diversité. La campanule barbue, l' arnica, la raiponce alternent avec les rhododendrons, dans de claires forêts de mélèzes.

Nous approchons de la limite des forêts, donc du but, et en effet après une dernière grimpée apparaissent l' alpe Sponda ( 1930 ) et l' alpe Toira ( 2007 ).

C' est dans ce dernier chalet, inhabité pour le moment, que nous nous installâmes. Nous marchions depuis douze heures. Le ciel est bas et ne nous permet pas de voir les cimes environnantes; notre installation, un bain au ruisseau tout proche et un souper bien gagné remplirent les heures qui restaient de cette dure journée. Bien que la litière manquât totalement de confort ( et aussi de paille ), nous dormîmes cette nuit-là du sommeil du juste.

La pluie me réveilla le dimanche matin d' assez désagréable façon. Puis, vers 11 heures, les bergers, trempés jusqu' aux os, arrivèrent. Nous reçûmes la permission de rester ici aussi longtemps qu' il nous plairait et d' user du bois.

Vers 3 heures après-midi la pluie cessa, les brouillards se dissipèrent, l' un après l' autre apparurent les sommets environnants et nous partîmes dans la direction du Pizzo Forno ( 2909 ) qui domine Toira. Le guide parle à tort de cristaux qui doivent se trouver en abondance sur ses flancs, car nous n' aurions fait que maigre récolte malgré nos sérieuses investigations. Nous fûmes bientôt sur l' arête, au pied du massif sommital, et comme le temps se remettait sensiblement et qu' il n' était guère que 5 h. %, nous fûmes vite d' accord de tenter l' escalade de ce côté. Cette voie n' est pas mentionnée dans l' ancien guide et nous réservait ainsi toute la saveur de l' inconnu. En une demi-heure nous atteignîmes le sommet alors que le soleil descendait dans une mer de nuages derrière le Campo Tencia. Le Forno est un excellent point de vue, occupant une position très avancée qui domine la Léventine. Au sud la Cima Bianca et le Mezzogiorno tout proches barrent la vue. A leur pied s' étend un lac semi-artificiel, le laghetto auquel pour simplifier je donnerai le numéro 1. Puis la chaîne du Campionigo, le Pizzo Barone, l' arête déchiquetée du Soveltra, le majestueux Pizzo Penca, le Campo Tencia et au nord le Campolungo. A l' est, le massif du Rheinwaldhorn et, jusqu' au Centrale, les montagnes VIII3 de la frontière grisonne. Coup d' œil impressionnant que nous ne nous lassions pas de contempler. Le soleil allait disparaître dans l' horizon enflammé et déjà le glacier de Crozlina et les vallées Piumogna et Chironico étaient dans l' ombre. Il fallait songer au retour qui se fit par l' arête ouest, puis dans le flanc sud, où alternent éboulis, dalles et gazon.

Le lundi, le ciel était parfaitement pur et à 5 heures nous quittions la cabane.

Au fond du vallon, des pentes gazonnées, parsemées de dalles, nous conduisent aux pierriers. Nous nous attaquons à l' Innominata, entre le Passo et le Pizzo Barone. La roche semblait bonne et la varappe facile. En réalité elle dégénéra vite en acrobatie grâce à des prises trop éloignées et à des surplombs trop imprévus, et, au lieu de trouver une voie d' ascension directe, nous dûmes louvoyer de droite et de gauche dans des positions souvent fort délicates, pour atteindre l' arête que le soleil inondait déjà de tout son éclat.

Un pays nouveau se montrait, la vue était nette à l' infini. Tout près de nous, le Lago Barone baignait les flancs du Campionigo et du Pizzo Barone encadré au fond par la Corona di Redorta et la pyramide du Monte Zucchero. A l' ouest les Alpes pennines, dont le versant de Macugnaga du Mont Rose et les Mischabel se dressaient en une vision fantastique dans le lointain vaporeux.

Tout près de nous, le Campionigo dressait ses quatre tours, nous invitant à une partie de varappe. Suivant l' arête tantôt roche tantôt gazon, nous traversons sans peine le Passo Barone et alors commence l' escalade du premier bastion qui, tel un pouce, forme l' avant du massif. L' escalade en vaut la peine, c' est la plus belle varappe de la chaîne, en 20 minutes depuis le Passo Barone. Le sommet, une belle dalle peu inclinée, fut doté par nous d' un cairn pour lequel je rassemblai tous mes talents de maçon. Heinz, entre temps, avait reconnu la voie de descente, et en une varappe courte et intéressante nous descendîmes sur le col que le sommet surplombe d' environ 40 m.

Nous avions devant nous la grande tour du Campionigo, mais la voie dont parle le guide ne part pas de l' ouest mais du sud-ouest. Nous voulions faire l' ascension directe. L' arête formant là une haute paroi perpendiculaire, force nous fut de chercher du côté du sud. Une série de cheminées partant d' une vire assez étroite semblent conduire avec assez de certitude jusque sous le sommet. Laissant la première qui ne m' inspirait pas confiance, je m' essaye à la seconde, par laquelle, en une varappe assez difficile, nous arrivons sur une vire. Mais celle-ci, comme les chemins tessinois, se perd malheureusement au sud comme au nord dans la paroi. La seule issue est un surplomb de quelques mètres, dont par surcroît les couches sont disposées en pente contre nous. De l' audace et aussi de la chance me permirent d' en avoir raison et de me hisser sur l' arête où nous attendaient le soleil et de gros blocs au travers desquels nous eûmes vite fait de rejoindre le sommet ( 2785 ) vers 11 heures. Après une courte halte nous reprenons notre course, et par des pentes gazonnées, puis par l' arête, et de nouveau dans le flanc ouest nous arrivons au sommet médian en une demi-heure. La troisième et dernière tour est atteinte à midi.

J^XiUZ^ A l' est un nouveau surplomb de l' arête nous oblige à descendre par le flanc sud-est au moyen d' un couloir coupé de vires gazonneuses. Sans difficultés on rejoint l' arête au bas du surplomb et la varappe continue, aérienne mais facile, jusqu' à l' Uomo di Campionigo. C' est un bloc étroit et haut d' environ 20 m ., probablement inaccessible, dont la forme, vue du val Chironico, rappelle un homme coiffé d' une casquette. D' après divers indices, ce doit être ici un passage utilisé par les bergers pour se rendre du val Chironico dans le val Vigornesso. L' A. T. donne par erreur le nom de Uomo di Campionigo à tout le groupe.

L' arête remonte et nous conduit, toujours en varappe facile et intéressante, au Pizzo Bedeglia ( 2691 ) qui, vu de l' ouest, présente deux sommets identiques en forme de gros cubes. Pour économiser du temps, nous traversons par le nord pour rejoindre l' arête orientale et prendre ainsi la voie des premiers ascensionnistes. Une pente raide et gazonneuse et l' escalade d' une faille profonde nous amènent au sommet nord. Ici comme sur le sommet sud tout proche se dresse un cairn qui a connu de meilleurs jours. Un V d' environ 8 mètres de profondeur, mais large à peine de 4 à 5, sépare les deux pointes, et oblige à une jolie varappe. Dans les restes du cairn nous trouvons la carte de Specken, assez bien conservée depuis 14 ans dans une boîte de Murratis!... Après avoir rendu aux deux cairns leur grandeur première, nous prîmes congé du Bedeglia et de ses flancs fleuris de renoncules et de Leucanthemum alpinum.

Ce qui nous reste à parcourir de l' arête devient maintenant une promenade. Le Pizzo Campale ( 2513 ), éboulis gazonneux à l' ouest, gazon à l' est, et le Pizzo del Laghetto ( 2315 ) où se meurt la chaîne du Campionigo semblent être beaucoup visités mais... par les moutons.

A nos pieds s' étend le laghetto n° 1 qui baigne l' alpe del Lago et ses misérables chalets, et devant nous se dresse maintenant la Cima Bianca qui n' a de blanc qu' un restant de neige fraîche, mais qui doit offrir une escalade intéressante depuis le laghetto par l' arête ouest.

L' alpe Toira était maintenant en face de nous de l' autre côté de la vallée. Après deux heures d' un long calvaire dans les pierriers nous arrivâmes enfin à l' alpe Campionigo où nous reçûmes avec le meilleur accueil un gros bol de lait fraîchement trait. Encore une demi-heure et nous rejoignons le chemin qui nous avait amenés 13 heures plus tôt au fond de la vallée. Le chalet fut atteint avant la nuit et, après un bain réparateur, un souper bien gagné clôtura cette laborieuse journée.

Toutes les écluses des cieux étant à nouveau ouvertes, ce fut le lendemain le même réveil désagréable et humide que le dimanche.

Sitôt le repas terminé, laissant mon ami plongé dans l' étude du guide, je m' enfuis dans la bourrasque, comptant sur une accalmie et sur ma chance pour « faire » quelque chose. Je me dirigeai au nord escaladant en droite ligne les gazons et les dalles qui dominent Toira et arrivai au laghetto n° 2 situé au pied du Poncione del Laghetto dans l' arête ouest du Forno. Là je dus laisser passer une rafale de grêle et m' abriter tant bien que mal sous un gros bloc. Un petite accalmie s' étant produite, je gravis les pieniers puis les pentes gazonneuses qui aboutissent à l' arête orientale du Poncione. La tempête redoubla de fureur. Serrant les dents, je fis quand-même un bout de varappe et atteignis un des gendarmes qui forment le sommet ( 2772 ), mais après quelques sérieux avertissements, je battis en retraite, trempé jusqu' aux os, les doigts raidis par le froid. Je descendis alors me sécher à l' alpe Gardiscio où se trouvaient les bergers de Toira. Quand je rejoignis mon compagnon, j' étais de nouveau comme si je sortais du ruisseau et il fallut vivement ranimer le feu qui commençait à somnoler comme lui.

Le mercredi, l' arrivée du jour dissipait les derniers nuages, annonçant de nouveau une belle journée. Donc sus au Barone, sus au Soveltra et si possible au Penca! Par le chemin qui nous devient familier, nous sommes bientôt sur les flancs du Pizzo Barone. Environ 200 m. plus à l' ouest qu' avant nous suivons un pierrier puis une succession de vires et d' éboulis qui de droite à gauche nous mènent à une langue de neige qui descend de l' arête. Celle-ci est alors facilement atteinte et c' est un dos large, moitié neige, moitié éboulis, qui conduit au sommet ( 2861 ), formé par un gros cube d' environ 2% ni. de hauteur posé sur une surface quasiment plane, et qu' on escalade par une petite faille. Il est 7 h. y2. De nouveau les Alpes pennines et bernoises offrent à nos yeux émerveillés leurs faces audacieuses et lointaines baignées d' une adorable teinte rosée, émergeant de la brume bleuâtre, vraie vision de rêve. Devant nous au nord se dresse le Piodisci puis l' arête du Soveltra et, tel un petit Cervin, le superbe Penca.

Facilement, par de gros blocs et des éboulis, nous descendons dans l' échan qui sépare le Barone du Piodisci et, par des bandes de gazon et des dalles faciles, nous atteignons le Pizzo di Piodisci ( 2845 ). La flore granitique de ces régions y est riche autant que belle. Que dire de ces admirables myosotis, Eritrichium nanum d' un bleu si pur et si brillant, des touffes compactes de l' Androsace helvétique qui vous sourit dans les passages les plus périlleux, de l' Hutchinsia brevicaulis, des silènes à courte tige du rose le plus tendre au plus brillant, des taches d' or de la drave des rochers et de tant d' autres qui réjouissent le varappeur à chaque pas!

Depuis l' échancrure entre le Piodisci et la première tour du Soveltra 1 ), la roche change complètement et ne présente plus trace d' effritement. Des dalles larges et faciles nous mènent au Soveltra I ( 2870 environ ). Adieu maintenant la ballade sur les arêtes faciles, la promenade les mains dans les poches. Jusqu' au soir cela sera de la gymnastique, des suspensions, des rétablissements des pieds et des mains, et aussi des genoux.

La lre et la 2e tour portent des cairns érigés probablement par Specken et Meier en 1914. Ils tombaient en décrépitude comme leurs frères au Bedeglia et là aussi j' eus pitié de leur état. Au départ de la lre tour commence déjà une belle varappe par la descente d' une cheminée profonde qui pourfend presque le sommet en deux masses cubiques. La 2e tour se présente couleur de rouille, formée de plaques horizontales, et inclinée vers l' ouest sur le val Prato. Les prises sont rares et il faut user de l' adhérence des habits sur le granit pour y arriver. On a sans cesse l' impression que l'on va partir avec tout l' édifice sur le val Prato, tant cette tête semble tenir là par un prodige d' équilibre. Il est tantôt 10 h., le soleil brille de tout son éclat et la vue est nette à l' infini. Le grand silence nous entoure, il n' y a pas âme qui vive en cette belle journée sur les sommets environnants.

Soit à quatre pattes, soit à califourchon ou suspendus par les mains, nous progressons lentement vers le nord. Tous les gendarmes — et ils sont nombreux — ont une pente relativement faible au sud et un surplomb au nord. Il fallut souvent descendre dans le versant sud pour les contourner, dans la seconde partie dans le versant nord.

Nous atteignîmes bientôt une paroi grise que de minuscules prises nous permirent de gravir sans difficulté et nous nous trouvâmes en présence d' un débris de cairn x ). Encore deux éminences séparées chaque fois par d' ennuyeuses échancrures et nous arrivons au Passo di Soveltra ou Pioda Rossa, immédiatement au pied du Penca. Après un long repos nous nous remettons au travail et à 6 h. le plus haut sommet de notre course est vaincu. ( Pizzo Penca 3041. ) Perdus dans l' amoncellement chaotique des blocs qui forment le sommet du Penca, heureux et satisfaits de cette belle journée, nous admirions le grandiose tableau offert par le soleil couchant qui incendiait les nuages et les montagnes. Demain si tout allait bien, nous changerions de vallée emportant avec nous le souvenir reconnaissant des belles journées que nous procura le cirque de montagnes qui ferme le val Chironico, et déjà nous rêvions de cabane, du confort qui nous y attendait, mais aussi peut-être la fin de notre solitude. 0 montagnes du Tessin que vous êtes heureuses d' ignorer la foule des touristes!

Il était grand temps que nous trouvions un gîte plus confortable. Levé de bonne heure, j' emballai rapidement ce qui nous restait et il se trouva que les sacs seraient encore bien assez lourds pour passer le Staletto. Un vent froid descendait du Forno avec d' épais paquets de brouillard, obstruant complètement la vue. Aussi c' est avec boussole et anéroïde que nous quittons l' hospi masure vers 7 heures du matin. Nous contournons le laghetto n° 2 qui frissonne sous le vent et de biais nous nous engageons le long des pentes qui s' y baignent au nord. L' arête est atteinte juste au Passo di Staletto ( 2655 ). Un restant de corniche la parcourt sur toute sa longueur. Le vent violent ne parvenait pas à dissiper le brouillard et c' est un peu à l' aventure qu' il nous fallut risquer la descente. Les dalles abruptes ou recouvertes de neige ou d' éboulis la rendent fort périlleuse. Le mauvais pas semble interminable et l' incertitude dans laquelle nous plonge le brouillard n' est pas sans nous mettre en souci au sujet de l' arrivée en bas. Par bonheur une langue de neige nous permet d' atteindre les pierriers et au bas de ceux-ci nous décou- vrîmes un sentier. Peu après des marques rouges indiquent la direction de la cabane que nous voyons maintenant, car nous sommes au-dessous du brouillard. Il n' a pas ménagé le minium, ce brave gardien du Campo Tencia, et d' après la profusion de points, traits et flèches qui marquent le passage, il doit bien en avoir monté un tonneau.

Au coup de midi, entrée triomphale à la cabane tant désirée. Mon premier soin est de préparer un repas pantagruélique qui comprendra au moins six services. Heinz arrivé sur ces entrefaites se met à l' inspection des lieux et revient avec la réjouissante constatation que nous disposons chacun de 18 couvertures. Des bancs, des tables, un vrai potager, des assiettes, en fallait-il davantage pour traiter de « superconfortable » notre nouvelle demeure.

A 2 heures, le repas touchait à sa fin et je constatai que certaines provisions avaient subi de graves amputations. Aussi je pris le chemin de Dalpe, tandis que mon camarade restait en haut et préparait un plan pour demain.

Dalpe est un joli village situé dans une combe qui vous accueille aussi par ses séchoirs. Quelques petits hôtels un peu en dehors, et naturellement un inévitable « Hôtel des Alpes » comme partout.

Rues étroites, maisons blotties les unes contre les autres comme tous les villages dans toutes les montagnes. Dalpe reçoit chaque année environ 200 hôtes en villégiature. La plupart sont des enfants de Dalpe émigrés à Paris et qui aiment à revenir au pays natal avec leur famille.

J' avais mis une heure pour descendre; j' en mis deux pour remonter à la cabane. Je constatai à mon retour que Heinz n' avait pas perdu son temps: il avait fait du bois pour le restant de notre séjour, et était allé jusqu' au laghetto ( n° 3 ) qui baigne le Mognoi et le Campolungo et sur lequel il ne tarissait pas d' éloges. Un souper royal clôtura cette journée et l'on procéda au partage des couvertures...

Chaque alpiniste a connu au moins une fois le sentiment de bien-être que l'on éprouve la nuit en cabane, alors que la tempête s' acharne sur le refuge, le secouant jusque dans ses fondements. C' est ce sentiment que nous eûmes le loisir d' éprouver cette nuit-là et même tard le matin, sous l' amon de nos couvertures. La tempête redoublait d' intensité et n' enga guère aux ascensions. Je voulais quand même essayer le Campolungo et partis à cet effet seul dans la direction de l' arête qui aboutit à l' est du laghetto. La première partie fut très mauvaise. Une roche friable, noire comme du charbon, me retint longtemps avant de pouvoir atteindre l' arête. Mais, en haut, un tableau unique, dû certainement à la consistance spéciale de cette roche, me laissa émerveillé: un épais tapis de Saxifraga aizoon et d' Aster des Alpes, quoique légèrement recouvert de neige, présentait l' ensemble de couleurs le plus doux que j' aie jamais vu. Plus haut ce fut de nouveau le bon granit, et une varappe intéressante me conduisit au sommet du Campolungo ( 2680 ) qui est couronné d' un repère de triangulation coiffé lui-même d' un... vieux crampon. Par une varappe plutôt difficile, j' atteignis la pointe ouest, plus intéressante, d' où l'on voit le col du Campolungo et la Punta del Prete. Le vent ne diminuait pas d' inten site et de grands glaçons pendaient aux rochers en surplomb. Vite je rebroussai chemin et descendis cette fois par la voie ordinaire, le flanc sud, gazon parsemé d' éboulis.

Le Campolungo m' avait mis de bonne humeur et je mis toute mon éloquence à persuader mon camarade d' essayer malgré la tempête de faire le Mognoi, petite arête à une heure de la cabane. Lestés de 30 m. de corde et d' un morceau de chocolat, nous nous mîmes en route après le dîner.

Parlez-moi du Mognoi par un jour où le vent fait du 120 à l' heure et semble secouer cette arête large quelquefois comme une lame de couteau, pourvue d' admirables prises, de dalles rugueuses, de minuscules failles, où l'on passe tantôt au nord ou au sud mais très rarement sur le faîte. Une petite merveille, même lorsque la bourrasque vous aplatit comme une mouche sur les dalles, ou élève la corde à 10 m. au-dessus de vos têtes. C' était un vrai tournoi avec les éléments, d' où nous sortîmes vainqueurs et aguerris, car nous avions retrouvé la forme des grands jours; Heinz surtout m' émerveilla.

Et cette descente dans le chaos d' éboulis tombés du Tre Corni, et ces adorables petites pelouses d' un si beau vert perdues dans ces roches en désordre, aussi plates qu' une place de croquet et, merveille des merveilles, tous ces Leucanthemum alpinum ( marguerite naine ) semés comme autant d' étoiles dans un ciel de verdure 1 Si vous allez à la cabane du Campo Tencia, allez voir ces pelouses à une demi-heure direction ouest, sans quoi vous n' auriez pas tout vu.

Le dernier jour de nos vacances, le samedi, était là, froid et peu avenant. Toujours ces mêmes rafales; les sommets étaient saupoudrés de neige fraîche. Il fallait se décider pour le Campo Tencia. Nous choisîmes une route intermédiaire entre les routes A et B. Nos doigts déjà usés jusqu' au sang par le granit furent de nouveau mis à rude épreuve. Jamais je ne vis autant de dalles si longues et sans prises et qui allaient en empirant au fur et à mesure que nous avancions. Je regrettais même de n' avoir pas suivi une des voies marquées, car l' ascension semblait impossible à continuer. Je réussis néanmoins à atteindre une arête puis une pente gazonnée et enfin la moraine à l' endroit précis où se rejoignent les voies A et B. Sous des rafales de grêle ou de neige entrecoupées de rayons de soleil nous réussîmes à atteindre le glacier de Crozlina et pûmes sans difficultés remonter le névé jusqu' au sommet du Campo Tencia ( 3075 ). Le signal était tout emmitouflé de neige et de glaçons et la vue nulle. Nous fîmes halte et nous nous restaurâmes à l' abri de notre tente Zdarsky très convenablement au chaud tandis que le vent s' évertuait à nous faire déloger. La descente se fit en vitesse par la voie B, qui est un vulgaire sentier depuis le glacier.

A midi le poêle ronflait à nouveau pour le dîner et personne n' était encore venu troubler notre quiétude. Ni Heinz ni moi ne pensions à continuer les courses aujourd'hui, mais le temps s' étant un peu amélioré, munis seulement d' une corde, nous partîmes quand même, attaquant directement la face nord du Tre Corni. Par des rochers pourris recouverts de neige fraîche nous atteignîmes l' arête nord-est qui offre peu de belle varappe. Le dernier bout sous le sommet est très périlleux, car dans cet amoncellement disloqué, toutes les prises basculent et cette partie est excessivement raide. Une arête sans difficulté conduit du sommet du 1er des Tre Corni ( 2948 ) vers l' est à la Crozlina. Nous prîmes la direction opposée et passâmes à la seconde pointe ( 2960 ). La descente sur le Pizzo di Ganna nous réservait un épisode comique. Un surplomb nous obligeant à un rappel de corde, je fixai celle-ci tant bien que mal, mais de façon sûre. Heinz y descendit avec son agilité habituelle; c' est du reste ce qu' il préfère dans une course. Je le suivis de même, mais d' en bas impossible de rappeler la corde. Il fut d' abord question de revenir le lendemain la chercher, mais j' avais déjà avisé quelques failles et de minuscules saillies qui me permirent de remonter au haut de la récalcitrante. Fixé autrement mais d' une façon non exempte de risques, je fis lestement la descente de peur de me trouver en bas en même temps que la corde et son « crochet ». A dix minutes de là, par une arête de gros blocs couchés nous atteignîmes le Pizzo di Ganna ( 2949 ), bastion d' angle de la chaîne du Campo Tencia, et en partie dans le flanc ouest, en partie par l' arête nord à la brèche du Mognoi, rentrée à la cabane par les pierriers et les pelouses.

Il nous restait, à part la Crozlina, la chaîne qui s' étend de la brèche du Mognoi au Campolungo. Je profitai de la splendeur de cette dernière matinée pour lui rendre visite. Nous revîmes une dernière fois le groupe du Campo Tencia avec le glacier de Crozlina brillant au soleil. La nature était en fête pour notre départ, jamais vue plus étendue sur le Valais et les Bernoises, sur les Alpes lepontines et les Grisons, jamais ciel plus bleu, plus pur dans lequel se détachait le Forno majestueux. Une dernière visite à nos pelouses et ce sont les préparatifs au départ.

A regret nous quittons le gardien et sa cabane, nous promettant bien d' y revenir une fois. Le val Piumogna m' apparaît encore plus beau que la dernière fois, ses prairies plus vertes, son torrent plus pur. Nous traversons Dalpe la paisible et suivons la route jusqu' à Faido. Nous allons jusqu' à la gare d' un trait, pensant y savourer la demi-heure qui nous restait: il nous restait juste le temps de prendre notre billet!

« Sie könnten bei uns Platz nehmen! » Ainsi s' adresse vainement un voyageur d' Outre à une dame assise dans notre compartiment. Nous comprîmes bien vite, car nous faisions, hélas! triste mine parmi les voyageurs du train du Gothard. Une toilette trop sommaire à la cabane, des accrocs trop rapidement rapiécés, les doigts enveloppés en grande partie de sparadrap, tout cela nous donnait un air de pauvres diables fatigués et à bout de forces. Et pourtant quelle allégresse dans nos cœurs, quels trésors de grand air, de soleil et d' entraînement n' emportions pas de ce Tessin avec lequel j' étais enfin réconcilié!

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