Impressions d'hiver

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Avec 1 illustration ( 111.Par Boris Roubakine

Viège, 28 janvier. Petit matin. Vague espoir de voir une aube pure. Espoir déçu; il neige dru. Fatigué, je me rendors et dors fort bien. 9 heures; il neige toujours. Zut! Mais halte! Attention, regarde vers les Mischabel. On voit quelques pentes, et là-haut il ne neige pas. Vite! Petit déjeuner; il neige de plus belle. Qu' importe! Une fois sorti du lit, je suis heureux. L' autobus de Zeneggen est manqué, celui de Bürchen ne marche pas aujourd'hui. Tant pis, montons à pied. Zeneggen ou Bürchen? Mon cœur balance longtemps avant de se décider pour Zeneggen.

Il neige! La plaine s' estompe, l' allée de peupliers de Baltschieder s' ame et fond peu à peu. De même Viège et ses églises. Une forêt de pins happe le raccourci. Dans le silence à peine troublé par le chuintement des flocons, la neige se dépose sur les rameaux tordus. Chaque arbre a sa manière de recevoir la neige. Le sapin s' en fait la plus noble draperie. Le mélèze grelotte, à peine dessiné de blanc. Le pin, lui, on sent qu' il est du Midi. Il accepte la neige par paquets qui n' entament sa force ni n' altèrent sa forme. Sous le fardeau, il est toujours lui-même: âpre, mâle, plein de fantaisie brutale.

Aux pins succèdent les sapins. Les tout jeunes arbres des sous-bois font des croix ouatées, à l' abri des colosses solennels.

Et l' éclaircie à Viège? Elle a eu de timides successeurs. Parfois le globe du soleil perce, vite englouti. Parfois comme une clarté bleutée s' insinue verticalement, venant du ciel entre les sapins.

2 heures. A Zeneggen beaux et tristes effets photographiques. Un thé chaud dans une salle de café glaciale. Et puis en route vers Bürchen, par le balcon des Hellelen. Dès la sortie du village le soleil timide est englouti par le brouillard qui s' abaisse et j' entre dans une ambiance de rêve qui m' étreint, me ravit et me pèse en même temps. Le chemin monte peu à peu; vallon intime, tout de blanc habillé. Ou plutôt de gris, un gris qui enrobe toute chose — arbres, clôtures, crucifix — uniformément. Car à la neige s' est ajouté le givre. Parfois le gris s' anime, se teinte de bleu violacé ou d' un terre de Sienne pensif, suivant les éclaircies dans le brouillard, par lesquelles on voit soit le ciel, soit un nuage éclairé qui le parcourt à tire d' ailes. Ce jeu de lumière, à peine esquissé, se donne sur des portiques de mélèzes immenses, sur le chemin à peine tracé dans les dunes qui fuient en courbes molles, sur un groupe de chalets dormant dans une combe perdue. La lumière baisse, le crépuscule approche.

Avec lui vient la tempête, la « Guxa », comme on l' appelle là-haut, c'est-à-dire « die Hexe », la sorcière. D' abord, dans la forêt de sapins, sombre et noire, on ne la sent pas, tandis qu' elle balance les cimes d' où descendent des chuchotements prolongés. D' où descendent aussi, en mystérieuses draperies, les voiles de neige dont les paquets se détachent des branches balancées. On dirait des fantômes vite faits et défaits, qui dansent, tantôt ici, tantôt là, à droite, à gauche, derrière, devant, où l'on vient de passer, où l'on allait s' en. C' est plus fort que tout, malgré soi, on a un peu peur.

La tempête est descendue. Les fantômes voyagent. Telle colonne inquiète, apparue brusquement dans la perspective lointaine des sous-bois, court droit sur moi à pas de géant, et m' assaille de sa poussière cinglante. La faible trace est soufflée, recouverte. Je tâtonne un peu, confiant dans la réussite, pourtant.

Et voici. Une ultime crête où des mélèzes hurlent, où les tourbillons m' attaquent de tous côtés. Puis c' est l' espace, une vaste pente, un vaste cirque. Plus de brouillards. Le déploiement immense de la montagne avec ses forêts, ses pâturages, ses hameaux, ses hautes crêtes, tout cela dans l' ombre hostile, dans l' ombre bleu-violet d' un crépuscule d' hiver. Mais il n' y a pas qu' une nuance d' ombre, il y en a mille. Le ciel s' y imprime, où passent des formes tourmentées aux reflets d' incendie. Un tableau exprimant une idée d' abandon, de sérieux, de froid, de tragique solennité. Ah! ces soirs d' hiver à la montagne, ces soirs de tempête!

A mes pieds tinte l' angélus au clocher de Bürchen. Une lumière dessine la fenêtre d' un chalet. Entrer, réchauffer mon âme plus que mon corps au contact des hommes mes frères! Mais non. Je ne sais quelle force m' entraîne vers la solitude.

Jusqu' à Viège, c' est une longue, longue descente. Très lentement, imperceptiblement, la nuit devient absolue. Une forêt qui n' en finit pas. Raccourci? Je me lance. Un homme est mort ce matin sur ce trajet. Mais je n' ai pas d' apparition. Force m' est d' allumer ma lampe de poche. Mais alors, c' est aux fantômes de danser!

Chaque branche brille, mais son ombre ricane. Lorsque ma lampe se balance, toute la forêt se balance, brille et ricane à son petit rythme, mais en le déformant. La fatigue, l' incertitude sont propices aux hallucinations. Ce qui bouge devant, bien. Mais derrière que veulent dire ces mouvements qui s' arrêtent lorsque je m' arrête et repartent avec moi? Faisons confiance aux traces. Il reneige.

Et voici dans la buée les lumières de Viège. Descente rapide. Un gars, porteur d' une « boille » à lait, m' a dépassé. Je me laisse entraîner dans son sillage. Trop timide pour causer, je me sens pourtant moins seul.

A 6 heures je touche l' horizontale, en plein Viège. Le rêve de la montagne obscure se continue dans celui de la petite ville assoupie, dont la neige assourdit les bruits prosaïques et rassurants.

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