La forêt d'Aletsch | Club Alpino Svizzero CAS

La forêt d'Aletsch

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Rudolf Schiffer, Fribourg-en-Brisgau POINT DE DÉPART,: RIEDERALP

Une promenade à travers la reine des forêts alpestres Le canton du Valais voit se dresser dans le ciel le Mont Rose, le Dom, le Weisshorn et le célèbre Cervin, c'est-à-dire les géants les plus hauts des Alpes; les plus hauts, car, si l'on considère le paysage, on peut englober encore le point culminant de l' Europe, le Mont Blanc, dans cette chaîne des AJpes occidentales où, de sommet en sommet, s' égrènent nos aventures en montagne, comme les perles d' un collier.

Un peu à l' écart des grandes vallées, de Saas ou de St-Nicolas, bien plus isolée et donc souvent oubliée dans les programmes touristiques, au-dessus du plus puissant glacier des Alpes — le Grand glacier d' Aletsch, de près de vint-cinq kilomètres, dont l' énorme fleuve figé descend du nord en trois bras: PEwigschneefeld du Mönch, le Jungfraufirn de la Jungfrau, le Grand Aletschfim de PAletschhorn, et s' étend au sud jusqu' à la hauteur de Riederfurka—voici la plus haut située et la plus grandiose forêt de montagne de l' Europe, la forêt d' Aletscn.

Tous les amis de la montagne, tous les amis de la nature qui l' ont déjà vue en conviendront: la visite à la forêt d' Aletsch vaut bien celles que l'on fait à ces belvédères « uniques » des Alpes que sont le Grossglockner, le Jungfraujoch ou le Gornergrat, et c' est un but qu' on se doit d' avoir atteint une fois, comme chaque Français se doit d' avoir vu une fois Paris en sa vie. De plus, la forêt d' Aletsch, ne nécessitant ni guide ni équipement spécial, est d' un accès incomparablement plus facile et moins coûteux.

Du petit village de Mörel, sur la route de la vallée de Conches, on monte en téléphérique à Riederalp ( 1925 m ). De cet immense plateau de hauts pâturages, on jouit déjà d' un prodigieux panorama sur la chaîne des Alpes valaisannes couvertes de glaces et de neiges éternelles. Devant les yeux du spectateur se construit, à partir de la profonde vallée du Rhône, d' un vert sombre, et dépassant gorges et abîmes pour s' élever aux arêtes, aux glaciers, aux tours et aux sommets, le Karakorum de l' Europe. C' est avec peine qu' on s' arrache à la contemplation de ce puissant paysage primitif de la terre, pour laisser son regard se reposer un instant sur l' herbe des pâturages, tout enrichie de la merveilleuse flore du printemps alpestre.

Un léger effort et l'on monte de la haute station de Riederalp à ce col situé à 2064 mètres, la Riederfurka, car on appelle « furka », dans ce pays, une partie des passages des Alpes. La vue s' étend à mesure vers le sud, et à chaque mètre gagné l' œil conquiert toujours plus de sommets de ce Valais qui est un monde. Mais dès qu' on a franchi le col, c' est, du côté du nord, un tout autre paysage, qui surprend le voyageur. La chaîne septentrionale s' avance là jusqu' à être toute proche et, des prés découverts du versant sud, on atteint et bientôt, avec stupéfaction, on foule du pied, à plus de 2000 mètres d' altitude, une forêt moussue, luxuriante, touffue, on l'on n' aurait attendu, à vrai dire, que rochers, éboulis ou, au mieux, tout juste quelque herbe rare et inhospitalière. La forêt d' Aletsch, cette merveille de la nature, apparaît encore plus inexplicable lorsqu' on regarde, en face, les pentes sud, dénudées, pierreuses, entre Belalp et le Triestgletscher, qui tombent, pour ainsi dire privées de toute végétation, jusqu' au Grand glacier d' Aletsch. Dans ces hautes régions où l' homme, depuis la création, était encore sans influence sur la nature, il serait géographiquement plus compréhensible que les versants méridionaux, et non ceux du nord, soient couverts de forêts. Mais les caprices de la nature sont souvent aussi déconcertants que ses éléments. Possible après tout que cette reine des forêts, depuis des temps immémoriaux, ait préféré le côté nord pour y prendre pied, car il était plus humide, malgré la rudesse du climat.

UNE FORET DE. MONTAGNE PLEINE DE MYSTÈRE Commençons donc cette promenade en forêt, la plus délicieuse que les Alpes aient à nous offrir. On chemine sans fatigue dans l' air limpide et rafraîchissant, sur un sol tendre, bien au-dessus du fleuve glaciaire, à travers la forêt d' Aletsch, tout imprégnée d' un parfum fort, à la fois âpre et doux. Elle s' étend sur les deux côtés de la crête que suit le sentier, au sud vers le dôme de la Hohfluh ( 2227 m ) et, au nord, jusqu' au bord du glacier. Le voyageur est baigné dans ce profond silence, propre à toute forêt naturelle, et qui pourtant n' est point sans quelques murmures. L' air est tout pénétré du chuchotement primitif des sources, des ruisseaux et des eaux cascadantes, tandis qu' une sourde résonance, une sorte de vibration, parcourt la forêt, et que de délicats chants d' oiseaux donnent du relief à ce silence, ainsi animé des sons légers de la vie. Bien vite l' homme est prêt à oublier tout ce que la civilisation et la technique lui ont apporté de bon et de mauvais, pour redevenir ici une créature de la forêt primitive et prêter l' oreille à ses voix, comme à l' aube de l' humanité. Ses sens, surmenés et condamnés à dépérir dans un monde saturé de 27 i bruit, retrouvent ici une vie nouvelle et une nouvelle acuité.

L' arbre de la forêt d' Aletsch est l' arole ou cembrot. On en trouve de toutes les formes imaginables, de l' ancêtre déchiqueté par les tempêtes, mutilé et presque sans branches, jusqu' au plantureux végétal, riche d' aiguilles et luxuriant. L' in volonté de vivre, en dépit des plus dures conditions, est visible dans la croissance de chaque arbre. Des mélèzes et des plantations de sapins rouges remplissent les espaces laissés entre eux par de superbes aroles solitaires. On rencontre même des hêtres et des sorbiers, qui doivent bien avoir atteint ici leur limite supérieure. Saules rampants, pins nains, genévriers nains forment d' épais fourrés qui protègent les jeunes: aroles, mélèzes et épicéas. Dans les petits fonds incurvés, pins nains, genévriers, myrtilliers et rhododendrons ont forme des jardins alpins, minuscules et enchanteurs, dans lesquels fleurissent diverses plantes de montagne, autour des rochers capitonnés de mousse: violette cornue, gentiane, anémone soufrée et soldanelle. En masse, fougères, buissons bas, fleurs et herbes ont fait essaimer leurs colonies, comme on ne pourrait guère s' y attendre à pareille altitude. La forêt d' Aletsch n' impose aucune limite à l' esprit chercheur du botaniste.

Inutile de préciser que cette forêt est strictement protégée, car, pour toutes les forêts alpestres, elle est un symbole de la permanence et du maintien d' une vigoureuse vitalité. Ce ne sont pas les sommets chauves, les arêtes et les glaciers, si beaux soient-ils, qui portent en eux l' élan vital, mais la forêt seulement. Ce n' est que là où elle peut prendre pied que commence à couler la frémissante source de la vie; et c' est là seulement que, pour nous autres hommes - du moins pour la majorité d' entre nous - la vie est supportable à la longue, même si nous sommes capables de passer des semaines et des mois dans un vaisseau spatial.

Presque neuf mois durant, la forêt d' Aletsch est ensevelie sous une couche de neige, épaisse par moments. Encore à la fin de juin, dans les lieux ombragés, on en retrouve des restes que cernent déjà des armées de crocus. Le temps de la floraison, de la maturation et de la fructification est aussi bref ici que sous le cercle polaire.Voilà pourquoi nulle part ailleurs les belles myrtilles rondes ne sont plus douces ni plus parfumées.

La forêt d' Aletsch héberge aussi, bien sûr, des animaux. Des abeilles et des mouches viennent vous bourdonner aux oreilles et, dans ces lieux élevés, coléoptères et papillons ont un charme tout particulier. Leurs couleurs sont, comme celles des fleurs, plus vives, plus nettes et plus brillantes.

Merles à collier, pinsons et geais nous accompagnaient tour à tour, presque sans manifester de crainte. Ça et là, un sifflement aigu trahissait la présence de marmottes dans le voisinage, mais, à notre regret, elles se tenaient bien cachées. Nous cherchions tout spécialement à voir des chamois, car la vieille forêt primitive doit être pour eux un vrai paradis. Nous eûmes de la chance, et nous pûmes en observer quelques-uns à deux reprises. A vingt pas de nous, un mâle débonnaire, bien camouflé dans un creux de rocher, faisait une confortable sieste, sans se laisser aucunement impressionner par notre présence. Nous aurions bien pu ne pas l' apercevoir, si un des nôtres, un ami hollandais, qui l' observait depuis un moment, n' avait pas attiré sur lui notre attention. Plus tard, loin au-dessous de nous, sur un plateau intermédiaire, presque au bord du glacier, nous vîmes encore des chamois et même, cette fois, un couple d' amoureux. Les deux animaux, sur un reste de névé, exécutaient des cabrioles et de vraies danses. Sans relâche, ils sautaient de l' herbe haute sur la tache de neige, comme s' ils trouvaient un plaisir tout spécial à cet exercice. On aurait dit des fanatiques des sports d' hiver qui, en plein été, s' ébattent sur les derniers restes de neige des hauteurs. Ces deux-là nous donnèrent la conviction que les chamois aiment la neige et ne craignent nullement la saison froide. Il y a sûrement dans la forêt d' Aletsch quantité d' autres animaux, tels que lièvres, chevreuils, cerfs, qui remontent en été des régions inférieures, mais ce serait une chance vraiment exceptionnelle que de pouvoir les apercevoir tous en un seul jour!

Plus on s' élève sur le chemin des crêtes, plus la forêt devient peu à peu clairsemée; et plus souvent elle permet au regard d' aller se poser là-bas, tout au fond, sur les puissantes formations glaciaires qui soulignent avec vigueur cette forêt et lui donnent un incomparable relief.

Entre les sommets arrondis de la Hohfluh et de la Moosfluh, on atteint finalement l' orée de la forêt d' Aletsch, et c' est le moment de décider si l'on veut descendre jusqu' au glacier ou si l'on préfère suivre le chemin jusqu' au Lac Bleu et, de là, regagner Riederalp.

Des hauteurs de la Moosfluh, au tournant du Grand glacier d' Aletsch, la vue s' étend presque jusqu' à la Place Concordia, l' arrière pour ainsi dire de la Jungfrau, du Mönch et de l' Eiger. Et, vers le sud, on voit de nouveau, librement, toutes les Alpes valaisannes. Aux pieds du voyageur - pas assez toutefois pour qu' il puisse promener ses regards étonnés et avides dans toutes les directions de la rose des vents - la Moosfluh présente un des plus beaux jardins alpins. Encore une fois, il en va ainsi de notre terre: ou bien elle se montre de la plus grande avarice, ou bien, prodigue, elle gaspille sans mesure. Cette fois-là, nous eûmes la chance de compter parmi les gloutons qui purent gaver leurs yeux et combler leur cœur de tous les genres de beautés.

Entre de petits étangs qui luisent, tels des yeux noirs, parmi le vert de l' herbe, la flore alpestre déploie toutes ses splendeurs. De riches colonies de gentianes, de rhododendrons, d' hélianthèmes, d' anémones soufrées, de primevères, de violettes cornues: symphonie délicate et infinie du printemps montagnard. Le Lac Bleu, qui gît tout au fond de sa conque, justifie bien son nom. D' un bleu profond comme une aigue-marine, il luit dans le vert foncé des pâturages, et il intercepte dans son miroir l' éclat des neiges du Dom et du Weisshorn. Ainsi se termine, autour de la forêt d' Aletsch, une fête de la montagne, un jour qu' on n' oubliera jamais.

Celui qui eut une fois le bonheur de pouvoir se promener là-haut, dans la forêt d' Aletsch, celui-là sent toujours renaître en lui une indéfinissable nostalgie qui le presse de revoir ces lieux chaque fois que son heureux destin le conduit en Valais.

C' est la même aspiration, le même désir, qui pousse l' homme sur la mer et en haute montagne... vers la reine des forêts alpestres.

Traduit de I' allemand par G. W.

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