La «Haute Route» à skis

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Par Enoch Guf.

Sous le nom de « Haute Route » on entend la traversée de Chamonix à Zermatt, autrement dit du Mont Blanc au pied du Cervin. L' itinéraire classique indiqué déjà au milieu du siècle passé par des alpinistes anglais comprend les cols d' Argentière, des Planards, de Sonadon, de l' Evêque, du Mont Brûlé et de Valpelline. Tous ces cols qui atteignent plus de 3000 m. d' altitude, exception faite du deuxième, constituent donc bien une haute route.

En janvier 1903 une caravane de Chamoniards se lançait pour la première fois à skis dans cette entreprise, extraordinaire pour ces temps-là. L' itinéraire par les trois premiers cols nommés ci-dessus, dont le Col d' Ar est infranchissable pour le skieur, fut modifié; la route suivie fut celle du Col de Chardonnet-Fenêtre de Saleinaz-Orsières-Châble-Chanrion. Le reste de la route jusqu' à Zermatt fut repris après quelques jours d' inter dans la vallée 1 ).

Peu de semaines après, deux pionniers intrépides se rendaient en sept jours de Fionnay à Zermatt par Panossière-Chanrion-Bertol2 ).

En janvier 1908 une caravane de skieurs réussit la traversée complète, cette fois d' un trait, de Chamonix à Zermatt en passant par les cols des Montets-de la Forcla-Châble-Chanrion 3 ).

En 1911 l' itinéraire classique fut suivi pour la première fois à skis, mais seulement en partant de Bourg-St-Pierre4 ).

Et de nos jours cette traversée, qui relie les deux plus fameuses stations d' alpinisme, est devenue un pèlerinage dont rêve tout skieur alpin.

Depuis quelques années ce rêve était aussi le nôtre. Paul Bernhard et moi-même en avions parle lors d' un séjour à la cabane Britannia. Plus tard le projet fut repris avec la collaboration de Walter Neukomm.

Peu à peu ce projet se précisa. Georges Volland et Louis Bopp devaient compléter l' équipe.

Malheureusement ce dernier ne put être des nôtres pour l' exécution du programme. Un fâcheux accident de travail le retenait au lit juste au début de nos vacances.

Et le 6 mai 1937, jour de l' Ascension, quatre jeunes clubistes de Genève se mirent en route pour Chamonix-Argentière-Montroc. A peine descendus du train, nous chaussons les skis et en avant dans la direction du Glacier du Tour! Le temps est splendide. Pas un nuage au ciel. Le bulletin météorologique est plein de belles promesses. Les cœurs sont légers à la perspective de ces merveilleuses vacances, mais... les sacs d' autant plus lourds.

L La chaleur est trop violente. A la dernière minute le programme fut peu changé; au lieu de gagner la cabane du Trient par le Glacier d' Argen et la Fenêtre de Saleinaz, nous allons monter par le Glacier du Tour. C' est plus court, mais tout aussi raide. Sur la route d' hiver un câble facilite l' accès de la moraine qui conduit à la cabane Albert Ier. Plus d' une fois nous croyons ne plus pouvoir avancer, tant la chaleur nous accable. Les peaux ne mordent guère à la montée sur une neige ultraglissante qui pourrait offrir des joies inouïes au cours d' une descente. Pour le début d' une grande randonnée, ce n' est pas mal comme entraînement, cette interminable moraine sous le soleil de mai. Les gorges sont desséchées, les courroies des sacs scient les épaules.

Au bout de quatre heures de dur travail nous atteignons la cabane Albert Ier, presque décidés à terminer ici l' étape de ce jour. Il fait bon à l' intérieur. Il y a du bois, on peut faire du thé. Toutefois, réconfortés par un arrêt prolongé, nous reprenons notre route, non sans quelques discussions.

Le courage revient avec la fraîcheur du soir. Il y a encore du soleil sur les montagnes d' alentour, mais rapidement les ombres grimpent vers les sommets du Chardonnet et de l' Aiguille Verte. Sur les Aiguilles Rouges le ciel t en feu et le soleil va disparaître derrière quelques gros nuages d' orage.

A la tombée de la nuit l' arête frontière qui sépare les Glaciers du Tour et de Trient est franchie par le col entre l' Aiguille du Tour et le point 3485 q ui constitue une variante quelque peu fantaisiste du Col du Tour.

C' est sous un ciel merveilleusement constellé que nous gagnons l' hospi cabane du Trient.

Certes, pour une première journée, elle a été bien remplie!

Le soleil s' est levé avant nous. A travers la fenêtre de la petite salle destinée aux skieurs nous voyons naître le jour sur les cimes qui entourent le Plateau du Trient.

Après un déjeuner copieux préparé sans hâte et en commun avec deux touristes de Grenoble, l'on se dégourdit les jambes sur la terrasse devant la cabane. En face les Aiguilles du Tour, la Grande Fourche et les Dorées, plus loin l' Argentière et le Chardonnet semblent nous transmettre les adieux du pays qui nous est si bien connu. Lorsque nous dévalons les merveilleuses pentes du Glacier d' Orny, c' est le charme d' un terrain nouveau pour nous qui nous attend et nous surprend.

Il est encore tôt; le soleil est encore peu haut. Et nous marchons vers la lumière. A contre-jour le Grand Combin se présente majestueux. Imposant, il domine le Val d' Entremont. C' est là, quelque part dans ses flancs sud, que doit se trouver la cabane de Valsorey, notre but pour aujourd'hui.

A la hauteur de la cabane d' Orny il faut quitter le glacier. C' est le début de la Combe d' Orny qui, par suite de sa raideur, ne serait pas à recom- mander avec de la neige fraîche. Mais ce matin il n' y a pas de risque. Une neige fantastique, tout juste dégelée à la surface, nous donne pleine satisfaction et nous permet de goûter les plaisirs d' une folle descente. Walter et Georges se donnent la chasse à cœur joie. De temps à autre ils s' arrêtent pour souffler et pour attendre le reste de l' équipe.

Après ces joies matinales — nous croyons les avoir méritées par la rude montée de la veille — nous pénétrons dans l' ombre paisible de la forêt. Les skis sont enlevés et à pied nous suivons le sentier qui, par le pittoresque village de Som-la-Proz, conduit vers la route Champex-Orsières. Nous laissons derrière nous le Val Ferret suisse, souriant dans cette matinée de printemps, pour gagner Bourg-St-Pierre non par le Col des Planards, mais par le moyen le plus rapide, c'est-à-dire en auto depuis Orsières.

Avant de nous mettre en route nous faisons nos achats de provisions au bazar du village, où nous trouvons tout ce qu' il nous faut.

A midi le taxi nous pose à Bourg-St-Pierre. Là, au « Déjeuner de Napoléon », le dîner commandé par téléphone est prêt. Il nous convient si bien que nous décidons, pour faciliter la digestion, de prendre un porteur jusqu' à Valsorey.

Entre le dessert et le café nous passons à tour de rôle quelques secondes de recueillement dans le fauteuil authentique où s' assit le grand empereur lors de son déjeûner à Bourg le 20 mai 1800.

A 14 heures Max fait son apparition avec un gros sac de contrebandier, dans lequel nous voyons disparaître une énorme quantité de marchandises. C' est la première fois qu' il va à skis à Valsorey. Quand nous lui demandons, s' il a des peaux de phoque, il répond d' un air de dédain: « Mais non M' sieur. Chez nous, il n' en est pas besoin. On va souvent au Grand St-Bernard et jamais avec des peaux. » Cinq sacs de poids égal sont ficelés, deux valises avec quelque linge et produits alimentaires venus de Genève par poste sont refaites et adressées à Zermatt ainsi qu' une paire de skis pliables comme réserve. Puis, accompagnés des bons vœux des Grenoblois qui vont monter au Grand St-Ber-nard, nous quittons ce Bourg idyllique et le printemps verdoyant pour retrouver l' hiver là-haut avec le calme de la montagne.

Jusqu' aux chalets d' Amont il faut suivre le chemin d' été. Le haut du Val d' Entremont est sauvage sans avoir un caractère sévère. D' abord on longe le flanc de la montagne. Quoiqu' il fasse aussi chaud que la veille, c' est moins pénible. Le chemin ne monte guère au début. Après une halte aux chalets nous quittons le chemin d' été pour contourner le grand éperon par la droite. Par cet itinéraire d' hiver on accède à une gorge très encaissée et terriblement raide par endroits, dans laquelle se déversent en été toutes les eaux du Glacier de Valsorey. On entend déjà leur lugubre murmure sous les ponts de neige auxquels nous nous confions.

En débouchant de cette gorge, on arrive au Grands Plans. De là nous apercevons notre but très haut sur le Six du Meitin: Valsorey. L' aspect de ce terrible reck nous coupe un peu les jambes. Un arrêt sur une dalle rocheuse est indiqué. On mange, on boit une goutte de thé, on regarde un merveilleux LA « HAUTE ROUTE » A SKIS.

coucher de soleil et l'on traite les ski de Max au Mudesin, excellent fart de montée. Il ne le refuse pas plus qu' une gourde de blanc qu' il vide à lui seul, encouragé par notre renoncement héroïque.

Puis, avec beaucoup de courage, il faut attaquer le dernier reck qui nous iblige à faire de nombreuses conversions.

A 20 heures nous arrivons à la cabane, sans avoir eu besoin d' allumer les lanternes.

Max nous a quittés de bonne heure pour profiter de la neige dure, sur laquelle il préfère descendre à pied en portant ses skis; nous le voyons tout en bas vers les Grands Plans lorsque nous quittons la cabane. Comptant sur une petite étape — d' après le guide du skieur pour les Alpes Valaisannes il s' agit de six à sept heures — nous partons tard. Le temps n' inspire que peu de confiance. Des poissons de fœhn traînent du Mont Vélan jusqu' au Mont Blanc.

Le col qui donne accès au Plateau du Couloir est facile à repérer. Il n' y a pas d' hésitation sur l' itinéraire à suivre, mais le terrain est peu favorable pour le ski. Ce flanc abrupt est la clé de la Haute Route. De nombreuses caravanes ont dû abandonner à Valsorey pour cause de mauvais temps ou de conditions défavorables. Avec seulement vingt centimètres de neige fraîche cette montée pourrait être dangereuse.

Malgré la raideur de la pente nous montons très haut à skis sur des débris d' avalanches. Ensuite, à tour de rôle et à plusieurs reprises, chacun de nous fait ses trente marches dans une neige qui cède jusqu' à la base du Col de Meitin. De là il faut prendre la montagne en écharpe pour rejoindre le Col du Plateau entre l' Aiguille du Déjeuner et l' arête sud du Grand Combin. Nous jugeons prudent de nous encorder deux par deux à huit mètres de distance à des cordes de vingt mètres. Nous disposons en outre de deux piolets, de deux paires de crampons, et nous avons dans le sac une corde de secours de huit millimètres sur trente mètres de longueur. C' est à notre avis l' équipe nécessaire pour toute la traversée d' une équipe de quatre skieurs et suffisant aussi pour toute éventualité.

Une neige irrégulière, tantôt en glace, tantôt en carton, ralentit sensiblement notre avance. Juste sous le col qui est défendu par une corniche de glace, il y a de la neige poudreuse. Quoique n' ayant que trois mètres de haut, ce mur donne passablement de travail. Une taille de marches et de prises pour les mains, tout en débarrassant la neige, est inévitable. Comme ceci se passe à l' ombre, l' équipe goûte le charme ravissant d' une longue attente sous les coups de piolet du leader et sous les cascades de poudreuse qu' il envoie sur leurs têtes. Enfin, par un rétablissement sur les deux piolets enfoncés plus haut et un effort accentué par le poids du sac avec les skis dessus, ce petit exercice d' alpinisme est accompli. Quelques minutes plus tard nous sommes réunis au col sous les rayons bienfaisants du soleil pour remettre notre matériel dans les sacs, où il devait rester pour le reste de notre randonnée. Il ne fut repris qu' au Col Dufour du Mont Rose.

Avant de partir pour la petite descente sur le plateau, nous apercevons au Col de Meitin deux cordées qui venaient de Panossière et devaient _.'-._ " X ji-»_ -i nous rejoindre quelques heures après notre arrivée à Chanrion. Elles avaient suivi notre montée au col et de joyeux saluts furent échangés.

Le plateau est un four. Le soleil y tape impitoyablement. A midi, au Col de Sonadon, nous sommes reçus par une bise quelque peu fraîche. Des brouillards montent de tous les côtés et le soleil se cache: premiers signes de mauvais temps.

Nous avons deux heures de retard sur l' horaire, mais nous gardons encore l' espoir d' arriver à Chanrion à une heure raisonnable.

D' après la carte Siegfried, du Col de Sonadon l'on peut foncer tout droit sur le Glacier du Mont Durand. L' itinéraire du skieur le marque très bien, et les courbes de niveau sont très régulières. Alors en avant en schuss tant que la mauvaise visibilité le permet. A notre grande surprise nous nous trouvions quelques minutes plus tard en haut d' une chute de séracs épouvantable d' environ 200 m. de haut. Ils tombent presque à pic et se révèlent impraticables.

Beaucoup plus bas vers le Col de By sur l' arête frontière, il y a une trace de montée très régulière qui nous surprend, puisqu' à notre connaissance il n' y a pas de col indiqué à franchir à skis. C' est peut-être une trace de contrebandiers; toutefois elle doit venir de Chanrion. Il s' agit donc de la rejoindre. Cela nécessite d' abord une remontée sur nos propres traces, exercice bien pénible avec des skis merveilleusement fartés pour la descente. Puis, par un large détour sur la rive droite du glacier, nous contournons l' obstacle et trouvons la piste qui nous mènera à Chanrion.

D' abord une longue tirée sur un terrain trop plat pour être intéressant, puis une courte remontée sur un flanc qui risque de partir avec nous — perspective encore moins intéressante —, ensuite une très jolie descente sous le Mont Gelé qui nous console largement, et enfin la montée peu pénible à Chanrion.

Nos six heures prévues sont devenues onze. Un fort vent du sud amène de gros nuages qui enveloppent toujours davantage le sommet du Grand Combin. Le soleil descend déjà rapidement lorsque nous entrons dans la cabane. Il n' y a personne. Le livre de cabane porte l' inscription de quatre touristes de Genève que nous connaissons; ils sont partis ce matin même; leur but indiqué est Valsorey. Voilà l' explication de la trace mystérieuse. La même chute de séracs qui nous a joué un mauvais tour à la descente a dû les tromper en montant. Probablement, ils se sont frayé un chemin par-dessus le Col de By pour descendre en Italie.

Cette supposition était juste, comme nous l' apprîmes plus tard à Genève.

Le lendemain c' est dimanche et comme, après de mûres réflexions, nous avons renvoyé d' un jour notre dernière étape à Zermatt, nous en profitons pour faire la grasse matinée. C' est d' autant plus sympathique qu' un brouillard impénétrable s' est posé sur la montagne. A peine peut-on distinguer quelque chose à 200 m.

Notre seul souci, ce sont nos provisions qui ont terriblement diminué. Une fois mis à part le minimum pour une journée de marche, il ne nous reste plus grand' chose. Est-ce que le manque de vivres nous obligera à modifier LA « HAUTE ROUTE » A SKIS.

notre programme? Si le mauvais temps persiste, cela sera le cas, et il ne nous restera guère le choix. Il faudra alors traverser le Col de la Serpentine et le Pas de Chèvre pour gagner Arolla ou bien y aller par le Col de Chermontane et le Col des Vignettes. Si le temps tourne en tempête, nous devrons

r ème descendre sur Fionnay et alors adieu la Haute Route I Le baromètre baisse et, de ce fait, Arolla paraît plus probable que Zermatt! Nous ne serons pas la première équipe à avoir cette malchance. Néanmoins, après un repas simplifié, nous préparons tout pour Zermatt. Les skis et les peaux sont remis en état. Sur la carte tous les angles de route en degrés ainsi que les cotes de niveau sont relevés pour nous permettre de tenter la chance même avec un temps douteux.

A 18 heures tout est prêt. Nous allons nous coucher. Dehors l'on voit tout juste à cinquante mètres, mais le baromètre marque une faible tendance monter.

Notre repos est brusquement dérangé; une équipe de douze skieurs arrive de la cabane Bertol. Ils ont eu une mauvaise journée maussade et ils ont marché tout le long à la boussole.

Nous ne songeons plus à dormir. Toutes les demi-heures l' un de nous regarde dehors. A 23 heures il y a deux étoiles. Le baromètre est monté. Alors plus d' hésitation. Les derniers de l' équipe de Bertol viennent de souffler les lampes à pétrole du réfectoire lorsque nous nous levons.

Pour déjeuner, nous faisons cuire une demi-livre de flocons d' avoine à' eau avec du sel. Avec une tasse de café bien faible c' est tout. A minuit tout doucement nous fermons derrière nous la porte de la cabane, et nous sortons dans une nuit chaude, salués par un ciel étoile sans nuage.

Pour ne pas décoller les peaux ni faire de chutes inutiles dans l' obscurité qui ne permet pas de distinguer les pièges du terrain, nous descendons à pied dans la trace de montée. La neige porte mal et trop souvent nous en brisons la surface et enfonçons jusqu' aux genoux. Au point le plus bas nous sommes heureux de nous remettre sur nos planches.

En dessus d' un petit reck c' est le vaste plateau du Glacier d' Otemma. C' est à cause de sa longueur presque interminable que nous sommes partis de si bonne heure de Chanrion. Et vraiment, aux touristes qui auront l' in de faire l' étape en un jour l'on ne peut pas assez vivement recommander de partir au plus tard à minuit de la cabane.

Malgré l' avance monotone nous sommes enchantés de ce pays.

C' est vaste, c' est immense, cela pourrait être un paysage polaire. Les montagnes d' alentour semblent loin, très loin. A peine changeons-nous de position par rapport à leurs cimes. Elles semblent nous suivre. Nous avançons en formation d' un carré très près les uns des autres. La solitude est moins écrasante ainsi dans cette nuit étrange. Nous marchons d' un bon pas, et les heures passent. Ce glacier sans fin nous paraît un chemin qui conduit à l' éternité...

Mais, petit à petit, les étoiles s' éteignent. La fraîcheur du matin se fait sentir et vers le Col de l' Evêque c' est l' aube d' une splendeur irréelle.

Nous traçons notre voie dans une fine neige poudreuse qui brille en millions de cristaux. Tout est lumière: le ciel infini, la montagne saupoudrée de neige et de givre et à l' est devant nous le soleil qui se lève à l' horizon.

Le froid est devenu intense. Les passe-montagnes rendent de précieux services. Pour manger un biscuit et quelques noisettes l'on n' ose pas enlever les mouffles, et malgré la beauté du pays le photographe ne sort pas son appareil, de peur d' avoir les mains gelées.

Aussi notre arrêt est-il court. En quelques minutes nous filons vers le Col de Collon et la Vierge, sans enlever les peaux. Là-bas il faut tourner vers l' arête qui relie le Mont Brûlé aux Bouquetins. Tout droit vers le nord c' est la descente à la base du Plan de Bertol qu' il faudrait suivre pour gagner la cabane Bertol. Nous prenons sans autre la direction de l' arête. La pente se monte tout droit à skis jusqu' au col qui doit donner accès au plateau supérieur du Glacier de Tza-Tzan.

A 8 heures, là-haut, grande surprise: au lieu d' avoir un terrain skiable devant nous, c' est un à-pic formidable. Nous contemplons le vaste cirque de glaciers dominé par la Dent d' Hérens et prenons notre petit déjeuner. Puis une consultation sérieuse de la carte nous révèle que nous nous trouvons au Col de Tza-Tzan et non au Col du Mont Brûlé.

Ayant négligé de sortir carte et boussole — qui l' aurait d' ailleurs fait avec ce temps splendidenous avions tout simplement suivi la pente de la plus faible inclinaison. Or, c' est le Col de Tza-Tzan qui n' a point la raideur indiquée par les courbes de niveau de la carte. Du versant ouest il est plus facile à atteindre que le Col du Mont Brûlé qui, dans l' arête déchiquetée, est le deuxième de droite vu du Glacier d' Arolla.

Cette petite erreur nous cause une heure de retard. Mais peu importe — il est encore tôt. Le Col du Mont Brûlé est trouvé après une descente et une remontée — l' arête même nous semble faire perdre plus de tempsune très jolie glissade sur le plateau supérieur du Glacier de Tza-Tzan nous fait grand plaisir.

Suit la dernière montée de la journée, la dernière de la Haute Route aussi, celle au Col de Valpelline. Le soleil donne déjà de tous ses rayons. La marche est pénible sur une neige abominable qui ne convient pas à nos peaux de phoque. Glace, carton, neige collante qui forme des sabots, tout y est. Mais avec beaucoup de patience et non moins d' effort le col est enfin atteint.

De toutes les vues variées qu' offre la Haute Route, cette arrivée au Col de Valpelline est à notre avis la plus remarquable. Tout à coup un sommet se montre dans le lointain, grandit à chacun de nos pas en avant, devient farouche, fier, irrésistible: le Cervin. Montagne de tant de luttes et de tant de gloire, que tu es belle sous un voile de nuages qui monte du sud! Quelle face terrible que celle qui tombe sur le Glacier de Tiefenmatten! Et ces arêtes de Zmutt et du Breuil; quel aspect de grandeur saisissante!

La descente sur Zermatt fut sans histoire. En bas du Stockje nous dévorâmes nos dernières provisions avec un thé délicieux préparé sur le Primus. Malheureusement une neige d' une consistance semblable à la mélasse pour laquelle le fart n' est pas encore trouvé, gâta un peu la fin de la journée.

Die Alpen — 1938 — Les Alpes,3 A 15 heures nous fîmes notre entrée dans un Zermatt paisible et rustique, où nous appréciâmes vins, mets et bains.

Le lendemain matin nous cherchions la cabane Bétemps à la boussole dans un jour blanc très fatigant.

Quelques jours plus tard, tandis que du haut de la Cima di Jazzi qu' en dessous de la cabane Bétemps nos planches soulevaient derrière elles un nuage de neige hivernale, toute la route parcourue se présenta à nos yeux sous un ciel d' une clarté limpide.

Mont Blanc, Grand Combin, Dent d' Hérens, Cervin, tous ces grands sommets auprès desquels la trace de nos skis s' était allongée jusqu' ici dans le massif du Mont Rose, brillaient dans l' impeccable blancheur de la neige fraîche.

Grandiose tableau final d' une beauté émouvante.

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