La Tour centrale du Paine

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PAR C. J. S. BON1NGTON

( Expédition anglaise 1963 aux Andes patagoniennes ) Avec 6 illustrations ( 114-119J Nos anoraks gonflaient sur notre dos, la corde entre nous décrivait un arc tendu; le vent battait et lacérait nos corps, essayant de nous arracher de nos prises et de nous précipiter au bas du couloir rocheux et raide. Il avait la puissance irrésistible d' un raz de marée s' engouffrant dans une faille rocheuse, et la force que nous lui opposions semblait ridicule et insignifiante.

Ian Clough et moi étions blottis dans l' Entaille, la brèche entre les Tours nord et centrale du Paine en Patagonie du Sud. De chaque côté se dressaient des parois de granit qui disparaissaient dans un tourbillon montant de nuages. Derrière nous dans la direction dont nous venions, il y avait un couloir de neige dont les derniers 30 mètres se redressaient en rochers délités. De l' autre côté une rigole plongeait et disparaissait vers le glacier, 700 mètres plus bas. Les parois en étaient complètement lisses, sans aucune terrasse. De l' autre côté du glacier, le Paine Chico, un amoncellement informe de roches et de neige; et au-delà, sur la gauche, l' étendue de la Pampa, plate et sans point de repère, presque irréelle comme une photographie aérienne.

Ian et moi avions les yeux levés vers la face de la Tour centrale. Une fissure nette s' y élevait à partir d' un court palier juste au-dessus de l' Entaille. En dépit du vent nous espérions l' escalader. Mais au moment où nous nous harnachions de nos pitons et nos étriers, le froid du vent nous enveloppa, sapant notre détermination et engourdissant nos esprits. Malgré tout je commençai à escalader le palier qui conduisait au pied de la fissure. Rapidement je ne sentis plus rien avec mes mains, et mon courage disparut. Je regardai en bas vers Ian. Pelotonné dans une niche en plein vent, il était encore plus gelé que moi. Sans insister davantage, nous fuîmes jusqu' à notre tente située sur les pentes montant à l' Entaille, quelque 300 mètres plus bas.

La tente ne nous offrit qu' un soulagement temporaire, car pendant la nuit le vent se leva et souffla en grandes rafales. Tout d' abord tout fut tranquille, puis le grondement distant du vent se précipitant à travers l' Entaille devint plus fort, alors qu' une grande rafale frappait la Tour et rebondissait en dévalant la pente jusqu' à nous. C' était comme si nous étions couches sur le chemin d' une avalanche, attendant qu' elle nous engouffre. Les coups de vent ressemblaient presque à des coups de marteau ou de fouet, tant ils secouaient et battaient la tente. Il semblait impossible que la toile puisse supporter un tel traitement, et, au moment précis où nous avions abandonné tout espoir et tassions nos sacs de couchage dans nos sacs de montagne, le vent passait plus loin, et tout était tranquille et silencieux jusqu' à la prochaine rafale. Nous ne dormîmes pas beaucoup cette nuit-là.

Le lendemain nous redescendîmes au glacier, 1000 m plus bas, où les autres membres de l' équipe attendaient. Notre premier assaut de la Tour centrale avait été repoussé. Non seulement nous n' avions rien réussi à escalader, mais nous avions été forces de quitter notre camp supérieur, car aucun refuge de toile ne pouvait résister à un vent pareil.

Cette nuit-là nous nous rassemblâmes dans notre plus grande tente pour manger et discuter de ce que nous devrions faire. Cette tente avait quelque chose de réconfortant, avec les jambes et les bras étalés de six grimpeurs, mélangés aux boîtes de nourriture, à la vaisselle sale, au primus, et à l' air lourd de la fumée des cigarettes. Barry Page, Vic Bray et Derek Walker avaient déjà visité la région. Don Whillans avait parcouru la région du Fitzroy, quelques centaines de kilomètres au nord, l' année précédente, tandis que Ian Clough et moi-même étions nouveaux venus en Amé- rique du Sud. Nous fûmes tous d' accord, pourtant, que le vent était le plus violent auquel nous ayons jamais eu affaire, et que, tant qu' il soufflerait, nous n' avions aucun espoir d' escalader la Tour elle-même. Mais nous désirions rester prêts, pas trop loin de l' Entaille, à utiliser au maximum le premier moment de beau temps, et à ne pas le perdre à remonter du camp de base.

Pendant quelques jours nous continuâmes à lutter avec le temps. Clough et moi fîmes une nouvelle veille au camp supérieur, puis ce furent Don Whillans et Berry Page, qui virent la tente s' a sur eux. Même sur le glacier les tentes ne cessaient d' être déchirées en petits morceaux, et de désespoir nous commençâmes à creuser une grotte sous un bloc de rocher.

C' est alors que nous eûmes quelques distractions. John Streetly devait nous rejoindre au début de décembre, en avion, de l' île de la Trinité où il habitait. Nous lui avions laissé au camp de base une description de la route jusqu' au camp du glacier, pour l' aider à trouver son chemin. Un jour Ian et moi retournâmes à la base pour chercher des provisions, et découvrîmes que John s' était mis en route pour notre camp le jour précédent. Nous ne fûmes pas trop inquiets de l' avoir manqué durant notre descente, car il n' y avait pas de chemin, et dans l' épaisse forêt qui couvrait la plus grande partie de l' itinéraire, nous avions facilement pu passer à côté de lui sans le rencontrer. Le lendemain, pourtant, quand nous rejoignîmes les autres, il n' y avait pas trace de Streetly. Il avait passé deux nuits dehors, et tous nous l' imaginions déjà blessé par la chute d' un arbre ou d' un rocher, quelque part dans ce maquis de vallées boisées et de glaciers en recul.

Très inquiets nous nous hâtâmes de redescendre la vallée pour en commencer une battue approfondie. Juste avant la nuit nous atteignîmes un dépôt de nourriture que nous avions laissé en montant. Don, qui était devant, poussa un cri. La bâche qui couvrait la nourriture avait été transformée en abri, et à notre approche, un visage bruni et ressemblant à celui d' un nain, très souriant, guigna d' en dessous et remarqua: « Où diable étiez-vous? Je vous ai cherchés ces trois derniers jours, et commençai à penser que vous aviez tous été emportés par une avalanche. » II s' était trompé de glacier, une erreur facile à faire quand on n' a qu' une description écrite d' un pays entièrement nouveau. Il avait fouillé chaque mètre du glacier avant d' en redescendre. Nous tînmes un rapide conseil de guerre, et décidâmes que John et moi retournerions au camp du glacier, où nous pourrions bâtir l' abri du rocher et attendre que le temps s' arrange jusqu' à ce que deux autres viennent prendre la relève. Il n' y avait aucune raison que l' équipe tout entière y reste à ne rien faire, sinon manger les rations que nous avions montées avec tant de peine.

John et moi passons le jour suivant à construire un mur devant la grotte. C' est une satisfaction de rouler des blocs et de sentir que nous accomplissons quelque chose, mais à la fin de la journée notre enthousiasme commence à diminuer. Il est impossible de boucher tous les interstices et chaque rafale de vent apporte du glacier des nuages d' une poussière qui recouvre tout, pénètre dans nos sacs de couchage et se mélange à notre nourriture. Mais au moins nous sommes au sec et il n' y a pas de danger que l' abri soit déraciné.

Je me réveille au milieu de la nuit, au bruit de l' eau courante. Mon sac de couchage est trempé, mais je n' arrive pas à trouver une lampe de poche. Tout engourdi de sommeil, je ne peux comprendre ce qui se passe. Enfin John trouve la lampe. Un ruisseau coule le long du toit de notre grotte, tombant en cascade par-dessus mon sac de couchage. Nous ne pouvons que rire. John est le genre de personne avec qui on ne peut jamais se sentir déprimé. Je me lève en chancelant et cherche un espace pour me coucher hors de la trajectoire de l' eau. Nous passons le lendemain à faire un toit à notre abri avec une bâche. Nous ne pouvons pourtant pas empêcher la bâche de s' affaisser et notre logis devient bientôt une piscine qui se remplit d' eau et de neige fondante.

Le temps s' améliore légèrement et John et moi sommes attirés par la montagne. Il fait aussi froid et venteux que jamais sur l' Entaille. Mais nous décidons d' essayer de monter d' une ou deux longueurs de corde. En regardant vers l' est par-dessus la Pampa, nous pouvons voir des collines rondes et douces, couvertes de légers nuages. Il doit faire chaud là-bas, mais sur l' Entaille il fait un froid glacial. Il nous faut tout notre courage pour trier notre matériel. Mais une fois que j' ai commence à grimper, j' oublie le froid. Je me concentre uniquement sur le rocher que j' ai devant moi. Il me faut une heure et demie pour escalader 25 m; je ne prends pas garde au temps, mais pour John, qui attend en bas, cela paraît interminable. Il est trop tard pour continuer l' escalade, aussi tiré-je à moi une échelle de câble que nous laissons en position, et nous retournons au camp. Le mauvais temps reste le maître de la situation, et le jour suivant nous descendons au camp de base. Après cinq semaines de lutte nous n' avons pratiquement rien fait sur la Tour, et n' avons même pas trouvé le moyen de vivre sur la montagne.

C' était bientôt Noël, aussi nous établissons-nous au camp de base pour en jouir, mangeant des moutons rôtis entiers et buvant des dizaines de litres de vin et de bière chiliens.

Après Noël une expédition italienne arrive. Leur objectif est le même que le nôtre, la Tour centrale du Paine. Il est fâcheux que le gouvernement chilien ait permis qu' une telle situation se produise, mais maintenant c' est à nous de trouver un moyen de nous entendre. Nous invitons les Italiens à venir partager un de nos repas. Le problème principal est de communiquer. Pas un ne comprend la langue des autres, et le seul terrain commun est une connaissance rudimentaire de français et d' espagnol. Ils sont tous plus âges que nous, et de toute évidence des montagnards de première classe. Ils ont été choisis par leurs sections du Club alpin italien. Armando Aste, qui a escalade les plus durs des itinéraires des Dolomites, est leur grimpeur étoile et se sent oblige de viser la Tour centrale, puisque c' est l' objectif qu' on leur a fixé. Nous sommes ennuyés de leur décision, car nous ne voyons qu' un itinéraire à la Tour, et prévoyons toutes sortes de complications si deux expéditions se marchent sur les pieds pour atteindre le sommet. Après avoir parcouru des milliers de kilomètres pour trouver des montagnes vierges, et passé déjà bien des jours épuisants à lutter avec le temps, nous désirons avoir la satisfaction de fouler un sommet neuf. Sans doute l' équipe italienne pense-t-elle la même chose.

Notre problème est maintenant de trouver le moyen de vivre à portée d' escalade de la Tour pendant le mauvais temps, pour pouvoir utiliser toute amélioration. Don Whillans et Vic Bray, qui ont tous deux de magnifiques esprits pratiques, ont l' idée de faire à la base une hutte préfabriquée avec un lourd cadre de bois et des parois de bâche, puis de la démolir et de la porter en morceaux à notre camp supérieur pour l' y reconstruire.

Nous montons la hutte le jour de l' An 1963, nous débattant dans la forêt et accrochant nos charges bizarres dans les branches de chaque arbre. Nous la construisons dans un blizzard, et effectuons ensuite notre retraite dans les bois, où nous établissons un autre camp, abrité par les arbres, à environ une heure de marche au-dessous de notre vieux camp du glacier. Le lendemain Barry Page et moi montons à la hutte pour y faire notre première garde; nous prévoyons maintenant de maintenir constamment une paire de grimpeurs dans la hutte, prêts à.saisir la première occasion de faire quelques progrès sur la Tour. Pendant ce temps les Italiens cherchent leur route pour monter la vallée et organisent leurs transports. Quand nous les rencontrons, ils font toujours la même remarque « Mucho vento ». Nous sommes entièrement d' accord avec eux. Je crois qu' ils ont été surpris à leur arrivée par le peu de progrès que nous avons fait, et par notre attitude gaie vis-à-vis de la vie et de l' escalade, mais maintenant ils commencent à apprendre quelque chose des conditions que nous avons endurées pendant ces cinq dernières semaines.

La hutte ressemble à une petite boîte sans fenêtre de 2 m sur 2 et 1,5 m de haut; dans une paroi une porte sur laquelle nous avons inscrit le nom Hotel Britannico. Bien que le temps soit toujours aussi mauvais, nous sommes pleins d' optimisme. Nous avons résolu le problème principal, à savoir de vivre là-haut - la hutte tient aussi solidement qu' un refuge alpin dans des vents qu' aucune tente ne pourrait supporter -, bien que ce soit un peu comme vivre dans un tambour, autour duquel le vent bat comme mille compresseurs. Après trois jours de garde Whillans et Clough viennent nous relever. Au matin de leur second jour le temps s' améliore - c' est un jour parfait, mais il les prend presque par surprise, car nos camarades sont tellement faits au mauvais temps qu' ils ne prennent pas la peine de regarder hors de la hutte avant une heure avancée de la matinée.

Dès qu' ils voient que le temps a enfin changé, ils se mettent en route pour l' Entaille. Ils n' ont pas l' intention d' essayer le sommet, mais veulent escalader la Tour aussi haut que possible et en descendant y laisser des cordes fixes en position pour que nous puissions tenter le sommet à la prochaine période de beau temps. L' itinéraire semble assez clair: tout d' abord 120 m de contrefort rocheux s' appuyant contre la Tour, puis une série de fissures jusqu' à l' Epaule. Mais entre le haut du contrefort et la base des fissures, il y a une zone de dalles qui, vue d' en bas, semble absolument lisse et pleine.

Il est onze heures quand ils s' engagent dans la face, grimpant l' échelle que John Streetly et moi y avons laissée avant Noël. Au-dessus l' escalade est plus facile qu' ils ne le prévoient, et ils atteignent rapidement le haut du contrefort. Contraste complet avec les semaines précédentes: il n' y a pas de vent, et il fait assez chaud pour grimper en manches de chemise. Ils sont déjà au pied des dalles. Un pendule horizontal conduit à une fissure qui, après 30 m, disparaît. C' est le genre d' escalade dans lequel Don excelle. Il grimpe en équilibre sur la dalle, une cigarette en bataille au coin de la bouche. Il n' y a que des grattons, aucune prise franche, mais avec lenteur, avec confiance, il trouve son chemin tantôt à gauche, tantôt à droite, suivant la seule ligne possible. Il n' y a pas de fissures à pitonner et la retraite serait impossible. Une longueur de corde de 30 m le conduit au pied du Dièdre gris, la première des grandes fissures que nous avons vues d' en bas. Il se fait tard, et des nuages de mauvais augure s' amoncellent à l' ouest sur la coupole glaciaire de Patagonie, signe certain que le temps se gâte. Ils amorcent la descente, posant des cordes fixes le long de la route. Nous avons enfin entamé les défenses de la Tour centrale.

Cette nuit-là le temps redevient normal! John Streetly et moi montons vers la Tour dans de mauvaises conditions deux ou trois jours plus tard, mais nous n' arrivons pas à grimper plus haut que les autres. Nous nous résignons donc à attendre un autre moment sans vent pour tenter l' assaut du sommet. Pendant ce temps les Italiens ont posé une tente au-dessus de notre hutte, mais elle est rapidement démolie par le vent.

Quelques jours plus tard le temps paraît s' améliorer. Quatre d' entre nous montent à la hutte le soir du 15 janvier. C' est une nuit parfaite. Au nord et à l' ouest s' étend la calotte glaciaire, normalement enveloppée d' une robe de nuages, mais maintenant tout à fait claire, qui révèle des pics neigeux, arrondis et sans nom dans un paysage antarctique. De l' autre côté de la vallée et faisant contraste avec les courbes voluptueuses de la calotte glaciaire se dresse la masse rocheuse et angulaire de la Forteresse, et sa grande paroi est, 1200 m de granit lisse et vertical, se profile sur le ciel.

Je ne dors pas cette nuit-là, je suis trop excité; mais étendu dans mon sac de couchage je ne cesse de penser à l' escalade que nous allons faire. Nous nous sommes débattus si longtemps aux flancs de la Tour centrale et avons été repoussés si souvent que ce pic est devenu le foyer de toutes mes ambitions. Toutes les fonctions de mon corps et de mon esprit sont tendues vers ce but unique à l' exclusion de toute autre chose. Je pense que tous les autres membres de l' équipe sont remontés de la même façon; et certainement cette nuit-là, John Streetly qui est allongé dans la tente à mon côté, me paraît aussi agité que moi.

Le réveil, tant attendu, sonne à quatre heures. Nous buvons du café et nous mettons en route pour l' Entaille. Don et moi partons en avant pour frayer la voie: Barry Page et John Streetly doivent suivre et porter toutes les provisions et l' équipement de bivouac. Nous atteignons l' Entaille à six heures. Sur la dalle, c' est presque la catastrophe. La corde qui la parcourt a été affaiblie par le vent violent qui l' a battue sur le rocher. C' est le tour de Don de mener. Il tire quelquesfois sur la corde pour la contrôler; elle semble solide et il commence à grimper en l' utilisant comme main courante, avec un nœud Prusik autour du poignet. Tout à coup, au moment où il est en équilibre dans un mauvais pas de la dalle, la corde casse au-dessus de sa main. Il est 20 m au dessus de moi, et seule la solidité de ses nerfs le sauve. Je ne sais comment il réussit à garder son équilibre, conserver le bout de la corde dans sa main et la renouer, le tout sur une dalle de 60°.

A huit heures nous avons atteint le pied du dièdre, et c' est à mon tour de mener. L' escalade a changé. Le dièdre est vertical et sans prises, entrecoupé de surplombs, mais il y a des fissures pour pitonner. Bardé de pitons, de coins de bois et de mousquetons brinquebalants, je suis bientôt complètement pris par l' escalade. Les premiers mètres, jusqu' au grand toit, où je commence à utiliser mes étriers, me trompent par leur facilité. Je réussis à me déverser sous le toit et essaie de me rétablir par-dessus le surplomb sur un angle arrondi pour éviter de devoir planter un autre piton. Ma jambe, tendue obliquement dans l' étrier pour maintenir l' équilibre, glisse au moment où je m' étends pour atteindre la prise. Avant d' avoir le temps de penser, je me retrouve 3 m plus bas, suspendu dans l' air; les pitons ont retenu ma chute. Mécontent de moi-même pour ma négligence je grimpe rapidement jusqu' au bord du surplomb, plante un piton et me hisse. L' escalade est extrêmement plaisante - du libre entremêlé de passages d' artificiel difficile. Parfois les fissures sont trop étroites, d' autres trop largesaprès 25 m il n' y a pas trace de relais, et la corde commence à tendre; aussi fais-je monter Don jusque sous moi, et je continue. Je commence à me fatiguer, et souffre de crampes dans les mains. Mes doigts se nouent autour du marteau et je ne peux les redresser qu' avec mes dents. Nous avons eu tout l' entraînement nécessaire pour la marche sur les collines les semaines précédentes, mais aucune préparation à l' escalade de haut vol. Enfin, après avoir déroulé toute la corde, j' atteins une terrasse étroite. J' ai mis cinq heures à escalader 85 m. Cela ressemble beaucoup à Chamonix, et cette longue « tirée » était du même ordre que la face est du Capucin, ou le pilier sud-ouest des Drus, avant que ces itinéraires aient été pitonnés, bien entendu.

Don me suit régulièrement, sans être beaucoup aide par la corde. Au moment où il me rejoint il jure et il souffle. Il n' y a rien de plus déprimant que d' être second dans de longs passages d' arti, après avoir attendu des heures durant sur des relais exigus. Il a été un second merveilleusement calme, mais je peux sentir son impatience et son désir de passer en premier. Nous sommes sur une étroite terrasse au-dessous d' un renfoncement à angle droit forme de riche granit rouge, que nous avons nommé le Dièdre rouge. Don le monte en courant, plantant un piton, attachant son étrier, grimpant sur l' échelon supérieur de ci, faisant un pas de libre de là, et bout de bras replantant un nouveau piton. Il compense largement sa petite taille par son extrême agilité et la force de ses muscles. En quelques minutes il est 20 m au-dessus de moi, se rétablissant sur un surplomb massif. Un arrêt, puis un cri - l' angle de montée s' atténue; nous pourrons progresser rapidement.

Pendant ce temps la Tour commence à ressembler davantage à une route populaire et classique de Chamonix qu' à un pic vierge « au bout du monde ». John Streetly et Barry Page sont dans le dièdre au-dessous de nous. Plus bas cinq membres de l' expédition italienne suivent sur nos pitons. Sur l' Entaille le reste de notre équipe se dore au soleil et jouit du spectacle. Les cris excités des Italiens se mêlent aux encouragements ironiques de nos spectateurs. Nous sommes inquiets au sujet de John et de Barry. Ils ont à peine assez de mousquetons et d' étriers pour réussir le long passage jusqu' au pied du Dièdre rouge. Pour gagner du temps, ils sont généreusement d' accord de redescendre.

Don et moi pressons l' allure. Bien que nous soyons tous deux fatigués, il est stimulant de grimper rapidement sans être encombré d' un fouillis d' étriers, en ne plantant qu' un piton d' assurage ici ou là. Il est cinq heures et demie quand nous atteignons l' Epaule. Notre itinéraire se déroule maintenant sur la face est de la Tour dans un rocher délité couvert de neige et glace. Enfin nous arrivons en vue de l' arête sommitale et nous croyons que c' est le sommet. Mais nous nous trompons; au-delà il y a un autre gendarme, qui paraît plus haut, et quand nous l' avons gravi, il y en a encore un, heureusement le dernier. Il est sept heures trente du soir quand nous atteignons le sommet de la Tour centrale de Paine. Nous n' y restons que quelques minutes; nous désirons fort redescendre jusqu' à l' Epaule avant qu' il fasse complètement sombre. Si le temps se gâtait pendant que nous sommes encore dans la partie supérieure de la face, nous ne pourrions nous en retourner sans poser des cordes fixes; car un vent violent soufflerait les cordes de rappel horizontalement et rendrait la descente absolument impossible. Nous poussons un cri, qui est entendu du reste de l' équipe, prenons les photos du sommet, et commençons rapidement la descente dans le crépuscule. Naturellement la corde coince au premier rappel. Don remonte deux fois avant de réussir à la dégager. Nous arrivons à l' Epaule à la nuit et nous installons avec reconnaissance pour la nuit.

Nous avons assez chaud, car nous sommes pourvus de pieds d' éléphants et de vestes de duvet, mais nous n' avons que deux barres de chocolat à manger, et ce qui est plus grave, rien à boire. Les autres portent toute la nourriture et le primus. En dépit d' une soif terrible nous sommes contents, car le temps s' est stabilisé et nous sommes sûrs de pouvoir descendre le jour suivant.

Nous repartons le lendemain matin à six heures, posant des rappels le long des fissures supérieures. Au pied du Dièdre rouge, nous rencontrons le premier des Italiens; ils ont passé une nuit sans confort perches sur de minuscules rebords dans le dièdre même. Nous les saluons en quelques mots, mais ne perdons pas de temps. Ils ont hâte de monter, nous de descendre.

Nous sommes presque en sécurité et seulement à 4 m du reste de l' équipe qui nous attend sur l' Entaille avec de quoi boire et manger. Don est déjà en bas et je glisse le long de la dernière corde, quand elle casse. Je tombe la tête la première, sans corde pour me retenir. Je heurte un rebord, mais en rebondis, et roule sur une dalle, grattant le rocher de mes mains. Je ne sais comment je réussis à m' arrêter au bord d' un saut de 150 m et reste étendu, ébranlé et haletant, sur une étroite plate-forme. Je n' ai qu' une cheville foulée, mais je reviens de loin.

Ce jour même Derek Walker et Ian Clough escaladèrent la Tour nord1, et les Italiens atteignirent le sommet de la Tour centrale. Les semaines suivantes nous fîmes une tentative sur une autre des montagnes de la région, l' une des Cuernos, mais le rocher près du sommet était à la fois délité et raide et nous dames renoncer. Les Italiens attaquèrent la Tour sud par son arête nord. Elle se montra très difficile dans sa partie inférieure, mais devint plus aisée dans le haut, et ils réussirent à la gravir. Pendant ce temps Don Whillans, Ian Clough et Barry Page firent le tour de la Tour sud pour en essayer l' arête sud. Elle était beaucoup plus longue que prévu, et comme le temps devenait menaçant, ils furent forces d' abandonner.

Nous avons escalade la Tour centrale.Vingt heures passées sur du rocher solide et chaud, utilisant à l' extrême nos corps et nos muscles - après des semaines d' impatience à végéter au camp de base ou à parcourir dans les deux sens les approches de la Tour centrale. Pour ces 700 mètres d' escalade, nous avons marché des centaines de kilomètres, mais cette seule journée est la récompense de tous nos efforts.

( The Alpine Journal, novembre 1963 n° 307Traduit de l' anglais par Catherine Vittoz ) 1 La première ascension de la Tour nord fut faite en 1958 par une équipe italienne. Des membres de l' expédition argentine en firent la seconde escalade en 1960.

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