La Vierge de Gagnerie

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Par Louis Seylaz.

L' alpiniste qui attend son train sur le quai de la gare de Martigny aura sans doute remarqué, dans l' échancrure formée par le Salentin et le Sex des Granges, une fine aiguille de roc se détachant sur les assises puissantes de la Cime de l' Est. Malgré la proximité de cette fière voisine qui l' écrase de sa masse et de sa hauteur, le profil aigu de ce monolithe aura retenu un instant les regards du grimpeur. Toutefois, la carte consultée ne lui révélera rien, puisqu' elle ignore la Vierge. Lorsque le train, quelques instants plus tard, traversera les pins du Bois Noir, notre grimpeur n' aura d' yeux que pour le merveilleux élancement de la Cime de l' Est, et ne reconnaîtra probablement pas la Vierge, qui se présente d' ici avec un profil tout différent* Nul cependant ne peut l' oublier qui l' a une fois admirée en passant le col du Jorat. Jaillie comme un jet des profondeurs sinistres du St-Barthé-lemy, elle flanque d' un campanile audacieux cette terrible noire muraille de Gagnerie. Il est bien caractéristique que Rambert, ni Javelle, les deux chantres de Salanfe, Javelle surtout qui parle à plusieurs reprises du col du Jorat et des précipices de Gagnerie, ne disent pas un mot de la Vierge. C' est qu' à leur époque on ne considérait encore que les sommités principales des montagnes, et les exigences — ou la vanité — des alpinistes n' avaient pas poussé la nomenclature jusqu' à l' extrême et parfois ridicule détail. Pourtant les gens du pays, pâtres et chasseurs, connaissaient ce fier obélisque, auquel ils avaient donné le nom de Jean Bartavet: le Babillard. Est-ce à cause des choucas qui hantent ses flancs fissurés, et dont les voix criardes emplissent d' échos la gorge profonde qui le sépare de la masse principale de la montagne? Est-ce à cause des chamois qui connaissent sur ces parois des passages impossibles à tout autre qu' à eux, d' où ils font pleuvoir une bruyante mitraille de cailloux? Je ne sais; mais le site, par sa sauvagerie, par l' horreur sombre et dénudée de ses précipices, par la célébrité redoutable qu' il s' est acquise depuis le fond des siècles à cause des fugues du St-Barthélemy, est bien fait pour remplir l' imagination populaire de terreurs et de visions, et lui faire voir ici l' antre des monstres du Jorat.

La première ascension de cette aiguille remonte à 1892. Elle fut accomplie par deux guides des Plans, Charles Veillon et Pierre Marlétaz. Ensuite, pendant les longues années, la Vierge fut laissée en paix. Elle inspirait une crainte respectueuse. L' incertitude où l'on était au sujet de l' échelle nécessaire à l' escalade du dernier ressaut de l' arête fut pour une bonne part dans cet abandon. En 1907, les Gais Alpins de Montreux lui livrèrent deux assauts. A la dernière visite, ils détruisirent l' échelle, dont l' état de délabrement risquait de provoquer un accident1 ). Il ne semble pas qu' il y ait eu d' autres ascensions jusqu' après la guerre.Vers 1924 ou 1925, on recommença à parler de la Vierge. Quelques jeunes y étaient allés, y étaient retournés. On surprenait de temps à autre quelque détail de la grimpée, chuchoté à voix basse, comme un secret qu' il ne fallait pas ébruiter. Mais le branle était donné: une force occulte attirait les grimpeurs vers l' orgueilleuse aiguille, dont le sommet fut atteint, en ces trois dernières saisons, par une vingtaine de caravanes, et même par des demoiselles. Tout comme le Grépon ou le Peigne dans les Aiguilles de Chamonix, la Vierge de Gagnerie est en passe de devenir à la mode. De fait, elle est bien une sorte de Grépon, moins long il est vrai, mais d' une roche moins loyale, un Grépon qui n' a pas encore vu la ruée des snobs qui s' y font hisser au tarif de 500 francs.

L' article précité de la Patrie Suisse employait, pour décrire la configuration de la Vierge, une comparaison que je suis obligéde reprendre, tant elle estjuste et s' impose à l' esprit: Le volet arrondi d' une porte cintrée, entr'ouvert sur une muraille de huit cents mètres, donne une idée exacte de la cime. Une fantastique lame de rocher semble s' être détachée de la paroi et avoir pivoté sur la charnière qui la relie à la masse principale. Ce gond, seul point d' accès, est situé dans une profonde brèche, où il faut commencer par descendre avant de commencer l' escalade de l' obélisque proprement dit. Les rochers qui forment le chambranle ouest de la brèche sont couronnés d' un gendarme auquel son rôle de gardien de la porte du sérail a valu le nom d' Eunuque. Ils sont impraticables, et la descente doit s' effectuer sur l' impressionnante falaise qui dominé le St-Barthélemy: ce n' est pas la moindre difficulté de cette course. Une première tentative, l' an dernier, échoua sous des rafales de pluie. Que faire à Salanfe lorsqu' il pleut! Pour occuper une lugubre journée autant que pour échapper à la cohue qui s' entassait dans les salles étroites de l' hôtel, nous partîmes vers 9 heures du matin. Des chalets de la Confrérie, on se dirige vers Gagnerie par le sentier bien connu qui monte à Plan-Névé. Une ïois atteinte la première terrasse du pâturage, à vingt minutes au-dessus de la plaine de Salanfe, on laisse à gauche le sentier et l'on gravit au nord une côte gazonnée qui vous amène à l' entrée d' un petit vallon désolé dont les flancs sont barrés à mi-hauteur par un banc de rocher semi-circulaire. Arrivés là, une averse copieuse nous obligea à chercher un abri sous la paroi de droite* où deux heures furent occupées à manger sans faim et boire sans soif. Nous étions mouillés, il faisait froid, l' eau dégoulinait le long des rocs avec une plainte triste. Bravant la pluie, je m' en fus en reconnaissance, désireux surtout de Voir de près cette fameuse Vierge.

L' arrivée sur la crête est d' un effet surprenant. On chemine sur des pâturages fleuris, des pentes gazonnées aux lignes douces; tout à coup, le sol est coupé net, le regard plonge dans un gouffre de mille mètres, un cirque titanesque aux noires parois, au fond duquel des coulées de lave grise glissent vers les gorges du St-Barthélemy. Mais ce jour-là on ne voyait pas le fond de ce cratère monstrueux, où bouillonnaient des masses épaisses de vapeurs plombées ou d' un jaune bistre. Soulevées et ravalées par le vent, les nuées tourbillonnaient, se collaient aux parois, débordaient les crêtes. Mais qui dira la vision fantastique de la Vierge, svelte, souple, onduleuse, surgie de cette chaudière infernale comme le corps d' un noir serpent soulevé par la flûte d' un charmeur? Par suite du mouvement des brumes qui la masquaient et la révélaient tour à tour, s' effilochaient à son échine rugueuse, coulaient par la brèche, s' enroulaient autour de ses flancs luisants de pluie, et dansaient autour d' elle une ronde ensorcelante, je croyais la voir osciller, se balancer menaçante sous les rafales. Allongé à plat ventre sur les rochers de l' Eunuque, je restai longtemps, malgré la pluie qui crépitait sur les blocs, à scruter le brouillard, essayant de distinguer une route de descente vers l' échancrure, et chaque fois que je relevais la tête vers la Vierge noire, la même illusion d' optique me la faisait voir vacillante comme une tête de cobra.

Une année plus tard, nous étions de nouveau à Salanfe, Burnier, Mayor, Ledermann et moi, et par un joli matin succédant à une soirée pluvieuse, nous nous dirigeons vers Gagnerie. Nous sommes munis de tous les accessoires nécessaires à pareille escalade, cent mètres de corde, espadrilles, même des chevilles, et comme le soleil paraît vouloir sécher les rochers, nous avons cette fois bon espoir. Et pourtant quand nous arrivons à pied d' œuvre, c'est-à-dire sur la crête dominant les rochers de l' Eunuque, la caravane manque singulièrement de mordant. Burnier est tout patraque; il a du plomb dans la tête et du coton dans les jambes. Les autres considèrent sans enthousiasme la paroi qu' il faudra d' abord descendre. La proposition de manger un morceau est un prétexte tout trouvé pour différer l' attaque, et bien que personne n' avale grand' chose, chacun s' applique de son mieux à faire semblant, ou du moins à faire durer ce sursis. Pour dire les choses crûment, et bien qu' aucun de nous n' ose l' avouer, la Vierge nous donne la frousse. C' est un état d' esprit dangereux, qui appelle une réaction énergique. Les préparatifs sont poussés activement. Une corde est fixée à un bloc de la crête, puis coulée en bas la falaise dominant le St-Barthélemy. Elle nous servira à descendre vers l' échancrure et surtout à remonter. Burnier, qui se croit trop malade pour continuer, est réconforté à coups de gros mots et d' injures, et sous la menace d' être ficelé et descendu comme un paquet, il est bien forcé de prendre sa place dans la cordée. Précautionneusement, la caravane s' engage sur cette effrayante paroi. Les douze ou quinze premiers mètres sont pénibles; la muraille est presque verticale, les prises rares, petites, peu sûres, et la corde fixe est ici indispensable. Plus bas, on trouve quelque chose qui ressemble très vaguement à une vire, un talus croulant, avec quelques touffes de mousse ou de gazon, où l'on chemine sans trop de peine ni de risques à condition de vérifier tout ce que l'on touche, et qui conduit à la brèche par une traversée oblique sur la droite. Le travail sérieux va commencer. J' échange mes brodequins ferrés contre des espadrilles et en route.

Le départ est quelque peu embarrassant. L' arête, redressée jusqu' au delà de la verticale, présente une surface profondément burinée par les intempéries; la roche est de qualité médiocre; toutes les prises doivent être éprouvées, et plutôt deux fois qu' une. On y progresse cependant et, après une dizaine de mètres, on peut reprendre haleine sur un bloc saillant de forme caractéristique: le Pistolet. Un peu avant d' atteindre la seconde étape — un épaule- ment bien marqué, flanqué d' un petit gendarme, qui se trouve au milieu de la grimpée — je rencontre un bloc branlant qui menace de basculer. Je m' engage à droite, sur une dalle de la face sud, afin d' atteindre une cheminée par où je rallierai la crête. Cette erreur d' itinéraire me coûta un bon quart d' heure d' efforts. La traversée de la dalle se fit assez facilement, grâce aux semelles crêpe des espadrilles, mais la cheminée était d' une désolante pauvreté en saillies. Et lorsque, pantelant, j' arrivai en haut, ce fut pour voir mes amis suivre sans la moindre difficulté le chemin qui m' avait rebuté.

A partir de cette épaule, l' arête s' infléchit considérablement, mais elle se fait plus étroite, un gendarme barre le passage. Il faut la quitter et descendre quelques pas à gauche, sur la face nord, où une pente de caillasse et de roches brisées constitue la partie la plus facile de l' ascension. On y monte obliquement pour s' engager dans une large cheminée. La nature de la roche change; colorée en brun-roux, elle prend un aspect massif, une apparence solide malgré les profondes et franches fissures qui la traversent. Accroché à une sorte de pilastre, je célébrais déjà cette heureuse modification du terrain: « C' est comme du granit! » criai-je à mes compagnons. J' aurais dû toucher du bois, mais il n' y en avait point. Je n' avais pas achevé ma phrase que jesentisle pilastre pivoter et basculer. Heureusement que ma main gauche avait gardé le souvenir de la prise solide qu' elle venait de quitter; elle y retourna automatiquement, tandis que le bloc perfide, après un ricochet sur les flancs du couloir, faisait un bond d' un millier de mètres. Un bon coup de reins me rétablit hors de la cheminée, sur un balcon étroit dominé par un mur. C' est ici sans doute que doit intervenir l' échelle, mais où est-elle? On m' avait dit: « II faut la chercher à gauche, sur la face de St-Barthélemy. » Pendant la montée, mes regards avaient fouillé les recoins et les fentes susceptibles d' abriter un tel engin. Tout en reprenant haleine après la chaude alerte que vient de nous causer ce maudit bloc, et tirant sur la corde qui amène mes compagnons, j' examine la place. L' obstacle à surmonter est une muraille lisse, haute de cinq mètres, légèrement surplombante. Elle est divisée horizontalement par une rainure, une vire à rebours, en ce sens que la partie supérieure, au lieu d' être en retrait, est en encorbellement. A hauteur d' épaule, une solide cheville de fer est enfoncée dans un trou qui a été foré à cet effet, mais outre qu' il serait très difficile d' y monter et de s' y maintenir à cause du surplomb et du manque de prises, on ne pourrait pas encore, de là, atteindre des mains le parapet de la muraille. C' est alors qu' en examinant la cheville de plus près, je lis ces mots gravés sur le roc à la pointe du couteau: « l' échelle est au sommet, allez la chercher. » Mes compagnons arrivent à ce moment sur la terrasse, et leur nez s' allonge lorsqu' ils apprennent la fâcheuse nouvelle, car nous sommes encore convaincus que l' obstacle est infranchissable sans cet engin. L' escalade de la muraille, en s' aidant de la cheville et d' une pyramide humaine, paraît en effet une entreprise désespérée, et nous écartons pour l' instant cette solution hasardée, sinon impossible. A droite, le mur se prolonge sur le vide en un saillant inexorable. A gauche, notre balcon est coupé brusquement, mais en penchant la tête, on découvre une cheminée assez bien marquée, au pied de laquelle on peut accéder par une enjambée sur le vide. Un piton à boucle, fiché au fond de la fissure, montre que ce chemin a été suivi, ou du moins essayé. Avec un camarade faisant la courte échelle, le passage doit être possible.

Je ne dirai pas par le menu les diverses précautions prises pour que cette aventure, tentée sur une paroi à pic, au-dessus d' un des précipices les plus impressionnants que j' aie rencontrés dans les Alpes, ne pût tourner à mal, même si elle devait échouer. Car il s' agissait d' assurer aussi bien l' échelle humaine que celui qui devait s' en servir. Ledermann, étant le plus solide, fut posté au pied de la cheminée. Il s' accroupit légèrement, et je montai sur le piédestal mouvant de ses épaules. Alors il se releva lentement, tandis que mes mains plaquées aux flancs de la coulisse assuraient l' équilibre. Lorsqu' il fut complètement redressé, il manquait encore un demi-mètre pour que je puisse atteindre quelque chose de solide. Ledermann m' offrit de mettre mes pieds sur sa tête, mais ça ne me disait rien de bon. A la hauteur de ma ceinture, le fond de la cheminée se creusait en une sorte d' écuelle évasée. Debout sur un pied sur l' épaule vacillante, j' élevai doucement mon genou gauche le plus haut possible, jusqu' à le loger dans cette niche qui semblait faite exprès pour le recevoir, puis, très lentement, je redressai le corps, tendis la cuisse, en même temps que mes mains s' allongeaient, s' allongeaient vers la prise. Mlles la saisirent enfin, et la sentant franche et solide sous l' agrippée, elles arrachèrent mon corps vers le haut, tandis qu' un hurlement annonçait à mes camarades que « ça y était ». Ça y était en effet: quelques mètres de promenade facile par-dessus d' énormes quartiers de roc, nous amenèrent sur la terrasse du sommet. La première chose que nous vîmes fut l' échelle, appuyée au bloc qui porte le cairn.

Un vrai pont de danse que ce sommet de la Vierge de Gagnerie. Cinquante personnes y pourraient tenir à l' aise, et même y bostonner, tant sa surface est régulière. Il est sillonné de profondes fissures, preuve que, malgré son apparente solidité, il repose sur une base précaire, et que tôt ou tard, ces masses s' abîmeront avec un tonnerre effroyable pour aller enrichir la réserve de munitions du St-Barthélemy. Joyeux comme des gamins, nous courons d' un bord à l' autre de cette belle plate-forme, nous nous couchons à plat ventre sur les dalles chaudes pour nous soûler en toute sécurité de l' eni sensation du vide. Le panorama ne réussit pas à nous captiver; nous ne jetons qu' un coup d' œil distrait sur les cimes de la Dent du Midi, accroupies sur le coussin du glacier de Plan-Névé, et d' où nous arrivent de joyeuses huchées saluant notre réussite. Par contre, nos regards ne peuvent se lasser de plonger au fond du cirque, d' explorer ses flancs écorchés, ses parois ruinées. C' est de là qu' il faut voir la matrice des catastrophes futures qui pèsent sur cette région damnée. Les traces des coulées récentes sont parfaitement visibles: un étroit sillon de couleur plus claire, au fond duquel coule un filet d' eau. Mais ce n' est qu' une ride insignifiante au milieu de la masse inépuisable de matériaux que le cirque tient en réserve pour les frasques du torrent dans les temps à venir.

Le cairn du sommet se trouve sur un gros bloc posé en porte à faux au bord de la paroi sud. Outre la collection habituelle des cartes des visiteurs, ici encore peu nombreuses, la vieille boîte de conserves qui sert d' écrin contient un petit trésor. En souvenir de leur ascension, les premiers vainqueurs de la Vierge avaient laissé — est-ce l' obole dont parle Hérodote lorsqu' il décrit certaines coutumes religieuses spéciales des anciens Persesquelques pièces de monnaie. Les caravanes qui vinrent ensuite y ajoutèrent leur offrande, et nous-mêmes nous ne voulûmes pas quitter le sommet sans accomplir le rite prescrit par la tradition, et augmenter de quelques sous la dot de la pauvre Vierge déflorée.

Nous y trouvâmes aussi l' explication du mystère de l' échelle. La carte laissée par les derniers visiteurs portait, avec la date du 29 septembre 1929, la mention suivante: « Nous avons mis l' échelle au sommet. C' est plus loyal; ne critiquez pas. » Je dois avouer que la plaisanterie nous parut fort mauvaise, et que le geste de nos prédécesseurs fut apprécié par des expressions que je n' oserais guère reproduire ici. Nous avions, il est vrai, même sans cette fameuse échelle, vaincu la belle farouche, ce dont nous n' étions pas peu fiers. Mais cette affaire soulève un certain nombre de questions, d' ordre juridique et d' ordre moral, qui se poseront tôt ou tard devant le Club Alpin. L' échelle appartient à ceux qui l' ont apportée et l' ont laissée en cet endroit pour faciliter la grimpée aux alpinistes. Elle a été là pendant de nombreuses années; elle a servi aux caravanes qui ont gravi la Vierge; ceux qui montent là-haut le savent et comptent sur cet appui. Il s' est créé ainsi un état de fait.

Ceci étant, le premier venu peut-il, poussé par un zèle présomptueux et intransigeant, détruire ou rendre inutilisable ce qui a été placé en vue de rendre l' ascension possible ou moins dangereuse? En vertu de quels principes? Ses préférences personnelles lui créent-elles un droit? S' il estime plus « loyal » de vaincre la montagne par ses propres forces, sans l' aide d' aucun moyen artificiel, rien ne l' obligeait ici à se servir de l' engin. Il n' avait qu' à le laisser dans son trou au lieu de l' emporter au sommet. Sans compter qu' en ce faisant il risquait de provoquer une catastrophe, car il est certain que l' escalade du dernier ressaut, sans le secours de l' échelle, est une manœuvre délicate et assez risquée si l'on ne dispose pas de deux cordes, qui sont encore, elles aussi, des moyens artificiels. A ce taux-là toutes les ascensions, même les plus périlleuses, devraient se faire par les grimpeurs non encordés.

Voilà ce que je pensais et ce que je me proposais de dire à notre réformateur intolérant, lorsque je rencontrai mon ami Rapillard. Très bon grimpeur, excellent garçon sous des abords brusques et hérissés, Rapillard nourrit sur l' alpinisme des idées assez originales. Pour lui toutes les cabanes sont trop luxueuses, trop confortables, les sentiers d' accès trop bien marqués, les montagnes trop apprivoisées.

« Tu sais, me dit-il, nous sommes allés à la Vierge.

— Ah! c' a bien été?

— Penses-tu! ce n' est pas grand' chose. Nous n' avons pas mis deux heures des rochers de l' Eunuque au sommet et retour.

— Alors, vous avez trouvé l' échelle x )?

— Oui, mais nous ne l' avons pas utilisée. En somme cette échelle est parfaitement inutile; elle n' a rien à faire là; on devrait la flanquer en bas. » Je l' ai quitté tout pensif.

Peut-être les diverses aventures de cette journée, l' erreur d' itinéraire, l' incident du bloc qui aurait pu se terminer tragiquement, la surprise de ne point trouver l' échelle que nous croyions indispensable, tout cela nous a-t-il impressionnés et fait juger cette escalade plus difficile qu' elle ne l' est. Mais peut-être aussi faut-il tirer une autre conclusion que, par une reluctance bien naturelle, notre esprit répugne à accepter: notre génération est dépassée; petit à petit nous avons glissé dans la catégorie des vétérans; les jeunes se rient de nos timidités, de notre respect, de notre prudence. Serions-nous déjà des vieux? Hélas!

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