Lacs de montagne

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Par L. Spiro.

L' eau, a dit un poète, est la plus merveilleuse des substances inorganiques, créatrice de beauté, de couleur et de vie partout où elle apparaît à la surface de la terre; mais cette beauté est insaisissable. Comment aspireriez-vous à rendre la puissance et la légèreté aérienne d' une cascade ou le miroir cristallin d' un lac? Autant vaudrait essayer de peindre une âme! Quel coureur de sommets ne garde au nombre de ses plus chers souvenirs la vision bienheureuse des lacs alpestres rencontrés ci et là au cours de ses randonnées, nappes d' eau miroitant au milieu des pelouses fleuries, des moraines grises, jusque sur les glaciers étincelants? Certains panoramas doivent leur célébrité comme leur perfection à ces vasques transparentes qui donnent au paysage un charme extraordinaire. Du haut de la Punta d' Arbola, cette pyramide élancée qui s' avance en promontoire sur la terre d' Italie, vous êtes dès le premier instant captivé par le nombre, la variété et l' éclat des lacs qui brillent dans la profondeur; partout où votre regard se pose, dans les creux des arêtes comme au milieu des moraines ou des pâturages, au bord des glaciers comme au pied des grandes roches, vous en voyez scintiller de toute forme, de toute dimension, de toute couleur. Penché sur le vide, vous ne vous lassez pas de sonder l' horizon proche ou lointain, votre pensée dénombre les vasques d' eau limpide, vous croyez les avoir saluées toutes du regard, mais un rayon de soleil qui glisse vous en fait découvrir d' autres encore. De contempler ces taches lumineuses vous met la joie au cœur, vous en oubliez la grisaille des moraines, la nudité affreuse des éboulis; sur cette eau que ride le moindre souffle, c' est la vie qui passe, en contraste frappant avec la rigidité des roches cyclopéennes; celles-ci vous écrasent de leur masse, hautaines et immuables, l' eau qui court ou frémit doucement, c' est une amie qui parle au cœur.

Les grimpeurs de l' Himalaya, ceux-là même qui passèrent des mois à remonter les interminables vallées et les glaciers géants, sont unanimes à convenir que les hautes chaînes qui constituent le Toit du Monde sont mornes, suite de géants silencieux, parce que les lacs aux teintes vives leur font défaut. Et si vous passiez aux Andes, votre regard se heurterait à ces étendues infinies, plaines en élévation, tristes et désolées, à peine ci et là un étang bourbeux, grisaille dans le gris universel. Que deviendraient nos Alpes dépouillées de leur parure chatoyante? Déjà à lire une simple carte topographique, vous êtes surpris de l' effet joli de ces multiples taches bleues qui marquent les points d' eau; volontiers on croirait à une fantaisie d' artiste désireux de relever par une teinte coquette la monotonie de son œuvre.

Les lacs alpestres de tout temps inspirèrent les artistes, tentés par la couleur, le contraste ou le reflet; dessins, peintures, photographies existent à foison; sans doute, pensions-nous avec quelque logique, les poètes durent à maintes reprises accorder leur lyre pour célébrer ces d' œuvre de la nature. Illusion trompeuse, la littérature alpine est fort pauvre en la matière, du moins celle de chez nous; en vain avons-nous cherché, compulsé, feuilleté, le butin s' est révélé maigre; mais d' avoir effleuré ce sujet a fait naître l' obsession, dès lors notre regard s' attache aux moindres flaques avec une irrésistible insistance, scrutant leurs contours ou leur histoire, obsession oui, mais qui du même coup enrichit magnifiquement l' intérêt en montagne.

Ce n' est pas que les humains se soient, dans leurs écrits, désintéressés des petits lacs alpestres, loin de là; la science s' est penchée sur eux avec tendresse; patiemment elle a étudié leur origine, la forme et le volume de leur cuvette, leurs anomalies comme tous les détails de leur histoire; elle a fouillé leur flore, celle de la surface comme celle de la profondeur, leur faune plus riche qu' on ne l' imaginerait et tant d' autres problèmes passionnants. Un catalogue dressé, il y a près de 20 ans, par un savant illustre de chez nous, F.A. Forel, contient plus de 1200 titres d' ouvrages ou brochures dont une bonne partie est vouée aux seuls lacs alpins, mine prodigieuse de renseignements pour l' homme de science, à peine filon léger pour l' humble coureur de sommets qui remonte les hauts vallons sans but d' aucune sorte, laissant vagabonder ses pas comme sa pensée. Rassurez-vous, ces 1200 ouvrages je ne les ai point lus; j' ai fermé les yeux sur cette foule impressionnante des d' œuvre de l' érudition humaine pour les rouvrir tout grands sur les lacs entrevus en cours d' ascension. Mais comment, direz-vous, la science a-t-elle pu constituer un trésor si merveilleux alors que la poésie est demeurée réduite à une pauvreté qui confine à la misère? Oh! c' est bien simple et un intrépide varappeur me l' a clairement fait entendre: n' est pas, quand on arrive sur le bord d' un lac, on s' assied sur la rive, on regarde, on contemple longuement, puis on murmure: c' est beau... et c' est tout. N' est point assez, en effet?

Tout comme les humains, comme les montagnes elles-mêmes, les lacs alpins ont leur histoire; certains ont ajouté l' histoire humaine à leur histoire géologique et ont acquis de ce fait pour nous un intérêt plus vif. La plupart ont vu s' enfuir les siècles, s' effriter les arêtes, se creuser les vallées, insensibles aux perturbations du sol ou à celles des générations; leur surface mobile reflète l' éternité et non cette existence trouble et brève qui est la nôtre. La science encore, penchée sur ces existences millénaires, a cherché à démêler leurs phases capitales, mais je n' ai point la pensée de charger votre attention d' un bagage scientifique inutile autant qu' indigeste, surtout qu' il est présenté par un profane, mal formé aux études doctes et précises; je craindrais trop de ressembler à ces êtres malfaisants qui, prenant entre leurs doigts une fleurette délicate, fouillent son calice, la dépouillent de ses pétales, la dissèquent sans miséricorde, insensibles au coloris, au parfum, à la grâce prenante de leur innocente victime. Nous nous contenterons donc d' exprimer l' opinion d' un savant spécialisé en la matière, vous révélant après lui que les lacs de montagne doivent leur origine à des causes fort diverses dont la principale est la formation, accidentelle ou voulue, d' un barrage qui, coupant le cours d' un torrent, force l' eau à refluer vers sa source. L' étendue du lac, sa profondeur, sa durée aussi, dépendent de la solidité comme des dimensions du barrage. Connaître l' histoire du barrage, c' est posséder le secret du lac lui-même; dès lors la question primordiale apparaît très claire: quelles forces présidèrent à l' origine des barrages? Je n' ose pas ajouter: dans quel but, car la nature a ses fins à elle et ses lois ne sauraient cadrer avec les visées humaines étroites et mesquines.

Généralement, cette digue naturelle est le résultat d' un éboulement; qu' un pan de rocher miné à sa base par le torrent vienne à s' écrouler, aussitôt le torrent, artisan de son propre malheur, se trouve brusquement arrêté dans son cours; les dernières gouttelettes brillantes s' enfuient en aval de la barrière de roches tandis qu' en amont l' onde impatiente demeure et amoncelle ses vagues bouillonnantes, engageant avec la roche inerte un combat passionné. Vaincue, soumise en apparence, l' eau reflue, élevant rapidement son niveau jusqu' au moment où elle atteint la crête du barrage dominateur; dès lors elle s' étale, le lac est formé; mais, sournoise, l' eau va chercher à prendre sa revanche, à rentrer dans le lit que patiemment elle creusa.

Ainsi en fut-il aux siècles passés lorsque la chute du Tauredunum, en 563, ensevelit le fort de ce nom et la ville d' Epaunum; la masse de débris tombée de ce qui est aujourd'hui le cirque de Gagnerie obstrua le cours du Rhône, un lac se forma promptement et s' étendit de St-Maurice à Sion, jusqu' à Brigue peut-être. Combien de temps subsista-t-il? Le mystère demeure malgré les légendes et les récits trop brefs des évêques Marius d' Avenches et Grégoire de Tours; le fait est que les eaux emprisonnées rongèrent le verrou mal consolidé, puis, soudain libérées, se ruèrent à travers la brèche en une vague monstrueuse qui balaya la vallée du Rhône comme la plaine liquide du Léman; c' est alors que les Lausannois échappés au désastre de leur ville lacustre s' en allèrent sur les collines rebâtir une cité moins exposée.

Nous l' ajoutons avec regret, les hommes de science qui vouent un intérêt soutenu aux vicissitudes du St-Barthélemy envisagent avec quelque effroi la possibilité d' un retour du cataclysme; les hautes chaînes ne sont éternelles qu' en proportion de la brièveté humaine, la mort les menace tout comme nous. Si douloureuse que la chose nous paraisse, nos lacs alpins, gracieux oasis, évocateurs de poésie riante ou d' austère beauté, doivent pour la plupart leur existence à quelque catastrophe; penchés sur le miroir du joli lac de Derborentze, nous avons peine à nous représenter le vallon primitif de Cheville, aux pâturages luxuriants soudain jonchés de blocs énormes tombés des hautes falaises des Diablerets. Sous la masse d' éboulis monstrueux, chalets, pelouses fleuries, humains et troupeaux demeurèrent ensevelis, mais le lac prit naissance et fit rayonner sa teinte d' azur dans ce site d' horreur et de désolation; miséricordieuse, la nature panse ainsi les plaies que causèrent la fureur des éléments et l' inconsistance du sol.

L' existence du lac est donc liée à celle du barrage; lorsque ce dernier s' est trouvé constitué non de roches solides, mais de blocs de glace ou de neige pressée, le lac ne pouvait avoir qu' une durée éphémère. En 1720, à la suite d' une avalanche, un lac se forma en amont d' Obergestelen au val de Conches; à peine dura-t-il ce que durent les rosés; quelques heures plus tard le barrage cédait et l' eau s' écroulait en trombe sur les pauvres chalets, les emportant comme fétus de paille. En 1818, la Dranse de Bagnes fut soudain arrêtée dans son cours par les glaces tombées de Giétroz en amont de la gorge profonde de Mauvoisin; les eaux de fonte du vaste cirque de Chermontane s' accumulèrent derrière cette ligne traîtresse où l' eau pétrifiée pactisait avec la roche et prétendait s' opposer à l' onde mouvante; le niveau du lac improvisé monta rapidement jusqu' à 60 mètres d' élévation. Inquiets, les Bagnards tentèrent de conjurer le danger qu' ils pressentaient et creusèrent dans la paroi de glace un chenal d' écoulement; mais c' était déjà trop tard, la chaleur avait désagrégé les blocs du barrage et nulle force humaine ne put conjurer la débâcle. La vallée tout entière fut balayée par le flot, les ponts sautèrent les uns après les autres, l' eau victorieuse reprit en grondant possession de son lit séculaire; le lac de Mauvoisin avait vécu.

Un siècle plus tard, un lac de montagne provoquait au nord de l' Italie une catastrophe plus effroyable encore, mais cette fois l' impéritie et l' avi des hommes étaient seules coupables, puisqu' il s' agissait d' un lac artificiel.

Le glacier est un infatigable constructeur de lacs, non point entrepreneur routinier voué aux plans immuables, mais architecte ingénieux, habile à varier à l' extrême ses procédés d' érection. Parfois, il a créé le lac de toutes pièces, creusant lui-même la cuvette de granit, faisant jaillir de ses sources profondes l' eau pour la remplir, dressant enfin sa muraille de glace comme une digue protectrice. Au pied du glacier de Chermontane un petit lac animait jadis de sa grâce tout un site désolé; à sa surface les icebergs flottaient, détachés du barrage glaciaire; dès lors, le glacier s' est retiré, aussi lelaca-t-il disparu et le site tout entier est devenu d' une affligeante laideur; seul nous reste un dessin du peintre alpestre Bourrit, de 1781.

Aux temps préhistoriques, les lacs formés par le glacier lui-même durent être en nombre prodigieux, mais le retrait des glaces amena leur dessèchement progressif; par contre, l' inlassable artisan continua à former des lacs nouveaux au moyen des moraines qu' il laissait derrière lui dans sa retraite vers les hautes régions; moraines latérales, plus souvent frontales, véritables digues d' éboulis et de sable derrière lesquelles les eaux s' accumulaient, fermement contenues, malgré leurs efforts désespérés pour se jeter sur la pente, avides d' air et de liberté; barrières inébranlables, aptes à défier par leur base l' usure des millénaires, mais vulnérables par leur crête où le torrent issu du lac lui-même creusait une brèche et s' acharnait à l' approfondir jusqu' au jour où, par le chenal ouvert, le lac peu à peu se vidait.a suivre. )

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