L'aigle royal

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Au-dessus des vallées ombreuses, au-dessus des brumes légères qui s' en exhalent, un vol lent et calme, un vol de souples glissades dans l' air, élève peu à peu un grand oiseau brunâtre.Vous avez saisi vos jumelles et repérez bientôt deux vastes ailes un peu incurvées que seuls d' invisibles courants semblent porter dans l' espace: c' est un aigle! Déjà vous l' avez reconnu à sa silhouette imposante, à l' aisance et l' ampleur de son vol, aux pointes de ses rémiges écartées comme les doigts d' une main. Déjà dans ce patient trace de courbes majestueuses, vous avez deviné cette volonté hautaine d' exploration qui caractérise l' espèce. L' oiseau royal vire avec lenteur, en inscrivant de larges spirales sur le fond bleu des monts. Superbe de force et de hardiesse, de gravité et de silence, le grand rapace n' est plus, par instant, qu' un signe du ciel, une lame étincelante au-dessus des sombres forêts d' arolles. Mais le voici qui prend de la hauteur, le voici qui se dégage des brumes et des gorges profondes, le fier oiseau s' avance hors des bois montagnards sur la blancheur des neiges, toujours sans donner un coup d' ailes, toujours en décrivant ses orbes immenses... il monte, monte encore... suivez-le dans son vol, son haut vol qui s' éclaire et son cou qui s' argente, regardez ses orgueilleuses spirales qui vont l' élever bien au-dessus des glaces, bien au-dessus des neiges jusqu' à la limite de la vision humaine... Ah! le voici enfin près des nuages, le voici au-dessus des cimes du monde, maître absolu des étendues, frère de l' air bleu et fils du ciel!

Autre rencontre Comment oublier ces deux aigles planant avec une merveilleuse aisance un jour de fin d' hiver à quelque cents mètres de ma demeure? Comment oublier leurs tendres courbes rythmées qui savaient déplacer insensiblement leur centre le long de la pente... comment oublier leurs grandes plumes tendues au vent et comme soulevées à leurs pointes extrêmes, leurs queues oscillant sans cesse sous les caresses de l' air et leurs vastes voilures que certaines incidences de lumière faisaient paraître tantôt noirâtres ou transparentes, tantôt fauves ou même parfois dorées? A leur noblesse de vol, au maintien triomphal de leurs rémiges et de leurs ailes glissant sans effort apparent dans la calme atmosphère, bercées par on ne sait quel souffle, à ces courbes sereines, empreintes de la pure joie de vivre, on les sentait ivres de soleil et d' espace, de liberté et de grandeur, grisés déjà de proies futures et gagnés dans leurs jeux aériens par l' émotion amoureuse grandissante...

Ah! beaux aigles royaux, n' étiez pas alors ce haut vol lumineux que saluait aux derniers feux du soir la Montagne toute entière, n' étiez pas aussi ce grand oiseau de l' Alpe dont l' ombre caressait les blondes toundras des pâturages et les pierriers déserts tout sifflants de marmottes? N' étiez pas encore ce point noir chutant du ciel au ras de la pente mauve, ailes vibrantes, serres tendues en avant, pour arracher soudain votre proie de terre et la balancer comme une loque dans le vide? N' étiez pas enfin ce vœu ardent des roches, un peu de leur mâle grandeur, un peu de l' âme puissante de la Montagne?

Ah! grandes alles... grandes ailes de faux archanges, incurvées dans le ciel, tendues au-dessus de l' abîme, au-dessus de 1' arolle et du mélèze, au-dessus des glaces et des moraines, n' étiez pas ce message des nuages et des vents, cet éternel message des solitudes immenses, n' étiez pas ce noble faire-part du Ciel?

Beaux aigles royaux! Vous qui au-dessus de vos terres tissiez de mystérieux liens, vous qui croisiez et décroisiez vos courbes lentes pour les croiser encore, n' avez pas marqué à jamais la vallée de votre possession souveraine? Oui! n' y avait-il pas alors dans vos deux vols à la grave cadence une pleine possession de l' espace et du vide, une possession si parfaite, si intense qu' elle vous maintenait des heures entières au-dessus de votre royaume sans mouvement perceptible des ailes, les rémiges frémissantes, la tête tournant de droite à gauche et tout l' être rassemblé dans votre perçant regard de bronze!

Première vue sur l' Everest

Voici la montagne telle que les hommes qui ne l' ont pas vue ne la peuvent penser, celle qui enfante les vents les plus féroces, celle que les légendes ont peuplée de démons, celle enfin qui a pris la vie de bien des audacieux... Comme nous ne sommes pas encore dans l' action, notre émotion est mêlée d' angoisse. Ce sommet qui touche à la stratosphère est à près de six mille mètres au-dessus de nous. Tellement hors de proportion avec ce que nous sommes. Nous repoussons le doute qui s' infiltre en nos cœurs, car on ne peut tenter nul assaut, on ne peut espérer aucune victoire lorsque le scepticisme affaiblit la foi. Il en est ainsi des guerriers, il faut croire...

Car il existe un phénomène bien étrange, mais qui a toujours été vérifié: là où un homme a imposé sa domination à l' élément, un autre homme peut venir. La voie est ouverte, parce que les forces naturelles avaient attendu que l' homme réussisse à prouver qu' il était le maître avant de s' asservir. Pauvre maître chétif, abandonné, mais qu' animeront toujours, depuis qu' il a mordu le fruit de l' Arbre de la Connaissance, le nerveux désir de possession curieuse, le goût de l' effraction, la volonté de s' approprier les mystères. Et les forces gigantesques et inflexibles s' émoussent. Un homme prépare le terrain à un autre homme; partout, dans tous les domaines, l' inaccessible, l' impossible ne sont qu' une longue patience, et cette patience, l' homme l' a en lui, non pas comme son bien propre ( en effet l' échec le prive du bénéfice de cette patience ), mais comme un anneau magique que le vaincu donne à celui qui lui succédera dans la tentative.

Ainsi s' ouvrent, à la longue, les portes que les hommes ont pu d' abord croire fermées sans appel. Aucune invention, aucune conquête ne fut jamais réalisée sans avoir mûri en d' autres que ceux qui l' ont accomplie. Et cette fraternité qui n' arrive même pas à la conscience de l' homme lui a permis d' abattre des obstacles que jadis seuls les cyclopes affrontaient. Cette première vision de l' Everest est le partage entre l' espoir et la défaillance; l' humilité nous envahit à pleins bords. Il n' y a jamais de victoire pour les pionniers, mais il faut croire à la victoire, et nous arracherons du moins une parcelle du mystère.

... Nous continuons, un peu éblouis, un peu ivres, notre montée vers Namché.

Chevalley-Dittert-Lambert, Avant-premières à l' Everest

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