Le campeur solitaire

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par William Brack

Col de Sasse ( fin septembre 1946 ) Un bruit a rompu le silence et je me suis réveillé. C' est l' appel d' un chamois; je l' ai entendu dans mon sommeil car, pendant les nuits solitaires sous la tente, le subconscient reste vigilant. Serait-ce aussi parce que cette année on a beaucoup parlé du monstre du Valais? Aurais-je peur? Me basant sur la règle première de Descartes, de ne recevoir comme vrai que ce qui paraît être évident, j' ouvre la petite fenêtre au-dessus de ma tête. Une masse sombre est là, tout près, comme accroupie. Alors ça c' est un monstre vraiment monstrueux et le choc de la surprise chasse tout vestige de sommeil. Seulement voilà, la forme ne bouge pas; il y a des milliers d' années qu' il n' a pas bougé, ce bon gros rocher. Oui, c' est bien un appel de chamois; la veille, j' ai observé plusieurs hardes dans les environs. Quant au monstre... j' y pense, à l' Ill, son lieu de prédilection, on a attaché un vieux quadrupède pour l' attirer mais sans résultat. Alors qu' est que je risque! Le parallèle me plaît infiniment, ma pensée s' y attarde et désormais la quiétude est complète.

La lune est belle, sortons de la tente pour vivre des instants inoubliables par la grandeur du spectacle et l' acuité des sensations qu' apporte la solitude. La mystérieuse splendeur de cet endroit perdu, il n' y a que moi à la sentir et le fait de ne pouvoir s' extérioriser, d' être convaincu que je serai toujours seul à me le rappeler, fait naître une angoisse agréable.

Maintenant, bien enveloppé dans mes sacs de couchage, je suis assis sur ma table-fauteuil. Vous chercheriez en vain cet accessoire dans un catalogue d' articles de camping, il pèse plusieurs quintaux et c' est par une délicate attention que la Providence l' a placé ici. Le brouillard qui ne m' a pas quitté la veille, m' empêchant de voir à dix mètres devant moi, a complètement disparu. Le rideau est levé, toute la chaîne, du Dolent au Trient, est devant moi dans une lumière de rêve. La couleur du ciel et celle des profondeurs du val Ferret sont exactement semblables; les neiges, les glaces, ont simplement l' air de flotter dans l' espace. Ces sommets, je les connais, je les ai visités dans le temps où, pour être satisfait, il fallait fouler une cime. Faut-il regretter cette époque? Non, chaque chose en son temps; ces ascensions ont demandé de l' effort et de la volonté; leur souvenir est un trésor dans lequel on puise sans cesse, la vie durant. Ce que l'on évoque le plus volontiers, ce sont les péripéties aventureuses, les risques courus; dans le creuset du souvenir, peines, déceptions, défaites, se fondent avec les victoires; il ne subsiste que des images lumineuses de roches, de neiges, de lointains bleutés auxquelles se mêlent des figures d' amis dont hélas plusieurs ont déjà disparu. Non, il n' y a rien à regretter car je n' ai jamais aimé autant la montagne. Seul, je rôde sur des crêtes perdues, indépendant, sans horaire, ni itinéraire, passant mes nuits où il me plaît, et comme je suis toujours en quête d' un sujet pictural, je regarde sans cesse. Regarder, tout est là; aller à la montagne sans regarder: gymnastique pure. J' ai raison, aussi vais-je bourrer une pipe; cette nuit est propice à la méditation.

« Mes sommets » ont un air bon enfant, car c' est un effet de la nuit d' en aux montagnes beaucoup de leur grandeur; du reste, dans cette chaîne, il n' y a pas de grandes vedettes. Par association d' idées, je songe aux exploits de la nouvelle génération de grimpeurs. Ceux que l'on voudrait souvent faire passer pour de simples acrobates, je les admire sans réserve. Depuis l' âge héroïque, la haute montagne n' a pas changé, ni le temps, ni les lois de la pesanteur et s' il entre de l' émulation sportive dans la course aux « premières », tirons quand même notre chapeau. Ils ont inventé l' adhérence, l' opposition et autrefois on n' eût jamais supposé qu' il y eût autant de dièdres sur nos Alpes. Je pense que dans une vingtaine d' années tout sera de nouveau différent, on aura de nouvelles appellations, de nouvelles possibilités, la corde même sera souvent mise de côté, chacun aura son parachute.Voilà une idée qui m' amuse et je vois d' ici une arrivée à un sommet: « Et Machin? » « Il a dévissé, on le retrouvera à la gare. » ( Actuellement, on ne tombe plus, on dévisse. ) Il faut reconnaître que la nouvelle génération possède un langage technique extrêmement limpide; on ne dit plus d' un passage qu' il est « dur », « très dur », « extrêmement dur », mais bien c' est du quatrième, du cinquième, du sixième degré. Ceci pensé, je me retrouve sur ma pierre, dans ma nuit et qu' est que je fais? Pas même du premier degré, du zéro; oui, c' est bien cela, du zéro. Le degré zéro désigne le fait d' avancer en marchant, de faire de l' adhé avec les pieds sans le secours des mains, de flâner, de regarder, de respirer l' air pur et de savourer la liberté. Je serais tenté d' ajouter, de jouir de la vue des sombres parois et des arêtes escaladant le ciel sans avoir besoin d' y grimper mais il y aurait une certaine hypocrisie, car tout au fond de soi-même subsiste un regret de ne pas y être.

Ma pipe est finie, toutefois ce serait un crime de rentrer sous la tente pour y chercher le sommeil. La lune a passé derrière une crête; je suis dans l' ombre mais, en face, le spectacle est toujours pareil. Nuit belle entre toutes, et la pensée du souvenir qu' elle me laissera, m' enchante déjà. Le campement au col de Sasse prendra place dans l' album de la mémoire, sous le signe de la sérénité, à côté d' autres, précaires, glacés, battus par le vent, les orages, souvenirs tous magnifiques mais c' est du passé. Il faut qu' il y en ait d' autres, encore beaucoup d' autres, je me cramponnerai!

Holà! Qui a parlé? Quelle est cette voix qui a résonné étrangement? Allons, c' est ta propre voix, tu es bien seul, il n' y a personne, pas même les bergers au chalet tout au bas de la combe. Loin de moi les pensers moroses; en pratiquant le degré zéro, le bonheur est assuré pour longtemps. Tout est admirable, les rochers par leur masse indestructible, leur forme, leurs décorations de lichens, l' eau qui chante dans les herbes, l' eau qui glisse vers le vide le long des grandes dalles, les fauteuils de mousse. Et toutes ces couleurs! C' est en automne que la montagne est la plus belle, plus colorée qu' à l' époque des fleurs, avec les rayons obliques creusant une ombre dans chaque repli de terrain et jetant des draperies bleues sur les grands sommets. A cette saison, les nuits aussi prennent une importance singulière. Celles d' été ne comptent pas; à peine la dernière trace du couchant s' est évanouie, qu' à l' orient les montagnes se silhouettent devant la promesse de l' aurore. En automne c' est bien différent, onze heures de nuit comptent; il faut donc en tirer le meilleur parti.

Le vent se lève, pas méchant mais frais et ça pourrait bien être aussi le degré zéro. Il est temps de réintégrer la tente. Encore un moment agréable que celui où l'on prend contact avec le sol dur; d' aucuns trouveront cela singulier, mais je n' ai pourtant rien du fakir. Peut-être un ancêtre des premiers âges m' a transmis certains chromosomes qui me font paraître cet acte familier. Ce franc contact n' entraîne aucune courbature lorsque l' emplacement a été judicieusement choisi et si l'on a soin de glisser au bon endroit un vêtement roulé afin de suspendre les reins. C' est fait, les sacs de couchage dispensent leur douce chaleur; à portée de la main s' alignent dans un ordre immuable la lampe électrique, la montre, le thermomètre, le flacon, la pipe, le tabac, le briquet.

Lorsque l' installation est terminée, que la lampe est éteinte, il faut lutter contre le sommeil car les joies du campeur solitaire ne sont pas épuisées. La nuit n' est jamais complète dans une tente blanche, mais cette clarté diffuse, sans détails, ne retient pas l' attention; il n' y a que l' ouïe qui reste en éveil; on écoute, on sonde l' espace, analysant les bruits les plus furtifs. Il est extrêmement rare de camper dans un endroit où l'on n' entend absolument rien; dans ce, cas il en résulte une certaine mélancolie. Généralement, on perçoit toujours un bruit d' eau proche ou lointain. J' attache une grande importance au bruit de l' eau et je crois que j' irais camper pour le seul plaisir de suivre les variations des sons selon que le vent souffle de tel ou tel endroit. Les torrents éloignés ne sont pas de grands évocateurs; c' est un décor de fond, une basse, variable d' intensité, qui chante à travers l' espace. « La grande voix du torrent qui s' enfle et qui s' endort. » Trop près, le vacarme de l' eau détruit toutes les finesses; il n' y a plus de jolies variations. D' abord, c' est une clameur assourdissante, un ouragan annonçant la fin du monde, un train express qui arrive et va tout broyer mais il n' entre jamais dans la tente et quelques instants plus tard on s' endort profondément. Pour embellir une nuit de campement, il faut un petit cours d' eau à proximité ou même seulement les filets de fonte d' un névé: ça c' est de l' eau qui parle et qui rit. Pendant le jour, le chant d' un ruisseau est simplement agréable; la nuit il prend une tout autre signification. Selon les obstacles, les graviers, les parcours plus ou moins rapides, la musique est différente; elle se décompose, se matérialise en images, devient voix humaine.

En ce moment j' écoute; mais je doute que les personnages fantasmagoriques viennent hanter ce col. J' entends le bruit de la Dranse montant des profondeurs mais il faudrait autre chose. Les courants aériens vagabondent par moments le long des parois de la chaîne de l' autre côté de la vallée et m' apportent le son d' un autre torrent, celui de Planereuse probablement. Par le souvenir, je l' évoque bondissant par-dessus les grandes roches dans la sauvagerie de sites inconnus de la plus grande partie des alpinistes. qu' ici rien de transcendant; des minutes, peut-être un quart d' heure passent, rien de nouveau; la tendance est de plus en plus orientée vers le silence. Là-bas, un caillou tombe dans un couloir sans fin. Mais voici qu' un petit claquement régulier se fait entendre. Je le connais, ce bruit, il m' est familier; c' est mon fanion qui flotte. Un tendeur de la tente fait un petit bruit clair en heurtant un piquet. La brise s' est levée apportant du nouveau et voici les chuchotements. Oui, le vent a tourné et ce qui parvient à mon oreille, c' est le ruisselet au-dessous du col qui me l' envoie. Un véritable conciliabule; il y a des voix graves masculines et de temps en temps le timbre clair d' une femme donne son avis. Dans l' ombre, la discussion mystérieuse s' éternise, jamais « ils » ne parviendront à s' entendre. Tout à coup, comme lorsqu' on tourne un bouton de radio pour changer de poste, les personnages s' évanouissent et le vent apporte la note gaie, insouciante, optimiste, celle que j' appelle « les écoliers », déjà entendue bien des fois. Une saute d' air a sans doute passé le long de la combe, là où le ruisselet coule sur un lit plat de galets; c' est ainsi que, d' un seul coup, toute la joyeuse troupe arrive conversant à perdre haleine, comme des enfants lâchés après une leçon et qui ont un tas de choses à se raconter. Les rires frais fusent, images lumineuses de l' insouciance, images du temps qu' il faut avoir passé pour en apprécier la valeur. Je retiens ma respiration pour ne rien perdre de cet enchantement mais hélas, bientôt les chers petits fantômes s' éloignent, les voix se brouillent. Le vent passe ailleurs. Ces impressions font surgir une foule de souvenirs et c' est en les laissant défiler que prend fin cette belle heure de veille.

Feedback