Le Culant en hiver

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Par B. Piccioni.

Atteindre la crête des Diablerets en hiver, par le versant d' Anzeindaz, telle était la pensée qui nous hantait. Cette entreprise jamais réussie à cette époque et, je crois, pas même tentée, figurait depuis quelques années déjà parmi nos projets; aussi, lors des excursions effectuées dans la région, nous nous appliquâmes à démêler, au milieu de la vaste muraille touffue, le choix d' une voie d' accès, brève, nette, apte autant que possible à une ascension hivernale. Une fois notre documentation bien établie, complétée encore par quelques courses de fin d' automne, nous attendîmes l' occasion favorable.

Ainsi, le 22 décembre 1921, mon ami Hassler Whitney et moi quittons Arveyes dans la nuit noire, sans lune, où seule la pâle lueur du falot jette sa clarté incohérente, accentuant l' obscurité. Suivant le sentier d' Anzeindaz, nous dépassons les chalets, inhabités à cette saison, qui s' égrènent capricieusement de la Poreyre à Solalex, puis, zigzaguant sous les derniers sapins, nous sortons de la forêt tandis que s' étend le jour blafard de l' aube. On peut plier la lanterne.

Les premières plaques de neige apparaissent, pour ne former bientôt qu' une étendue uniformément blanche.

Le bruit rythmé de nos pas crisse, persistant, dans le calme matinal, éveillant des vibrations étranges dans ce silence de néant. Nous nous maintenons à la base même du massif des Diablerets, laissant le hameau d' Anzeindaz sur le bord opposé du vallon. Arrivés à la hauteur de la Pointe de la Houille, nous obliquons à gauche, nous élevant par de raides pentes en une direction verticale à ce dernier sommet. En été, il est pénible et fastidieux de gravir ces gazons inclinés où l'on se tord souvent les pieds; mais, à présent, l' herbe jaunie a disparu, recouverte par la neige; on monte plus aisément, un coup du soulier suffisant à se créer un appui stable.

Au levant le ciel s' allume. Alors, sur cet écran brûlant d' or et de rouge cuivre, les triangles noirs des pics valaisans se détachent violemment en ombres chinoises. Pendant quelques furtives minutes, tout l' horizon flambe d' une orgie de teintes qui meurt, nuancée par les transitions successives de contrastes délicats, en un bleu pâle, illimité... Il fait grand jour.

Lorsque nous nous rappelons ce spectacle, la grande chaîne des Pennines nous apparaît toujours — comparaison baroque — comme une vision de montagnes nègres!

La voie que nous suivons se resserre de plus en plus entre deux ravines parallèles, creusées par les torrents qui y dévalent au printemps et finit par se transformer en une arête abrupte, sorte de moraine, allant elle-même une centaine de mètres plus haut se perdre dans la montagne. A l' extrémité supérieure de cette crête se trouve un peu à droite un énorme bloc surplombant, coquet presse-papiers, que nous avons baptisé: « La Pierre du refuge » ( altitude 2400 m. environ ). Durant nos séjours réitérés, 2S nous avons aménagé cet endroit, bousculant les pierres pour créer des sièges, ériger des parapets protecteurs, ou encore pour construire une petite terrasse plane, enfin, transformant ces lieux en une oasis confortable. A n' importe quelle saison l'on y est au sec et à l' abri des intempéries; en outre, dernier raffinement, j' allais oublier de le dire, il y a eau courante toute l' année!

Il est 8 heures; une halte s' impose, car depuis notre départ nous ne nous sommes pas arrêtés. Ce lieu classique est tout indiqué; aussi, nous mettons sacs à terre, puis, tout en nous reposant, grignotons avec satisfaction quelques biscuits. Le froid incisif ne nous encourage guère à abréger la pause.

D' après nos observations, nous avions été certains de pouvoir parvenir sans difficultés à la Pierre du refuge; l' au delà immédiat, par contre, était le problème à résoudre. Si des obstacles, peut-être insurmontables, ou des dangers trop risqués devaient nous barrer la route, c' est maintenant que nous allions les rencontrer. Quelques secondes se passent à scruter l' énigme des pentes qui nous dominent, puis nous nous dirigeons un peu anxieux vers le premier banc rocheux, pendant que le soleil effleure d' un rose de pivoine les cimes environnantes. L' extrême droite de ce ressaut, qui raye horizontalement tout ce flanc de la montagne, va en s' amincissant buter et se briser contre les parois perpendiculaires qui soutiennent la Pointe de la Houille. C' est le point faible de la muraille; ce sera notre chemin. De petites vires étagées composent un escalier inégal, badigeonné d' une carapace de glace, car pendant les chaudes journées un ruisseau y cascade. Nous nettoyons au piolet chacune de nos prises et, bientôt, ce pas est surmonté.

Jusqu' alors notre voie d' ascension fut, d' une manière générale, une ligne directe; elle se rompt ici, par une longue traversée à gauche sur des déclivités neigeuses très rapides, qui nous mènent vers une crête peu marquée s' effaçant aux alentours des rochers de l' arête terminale. Grâce aux conditions excellentes tout ce trajet s' effectue facilement; c' est à peine s' il nous faut tailler une ou deux marches. Nous remarquons par places de larges déchirures vraisemblablement creusées dans le névé par des chutes de pierres; fort heureusement, ce matin tout est calme malgré l' éclatant soleil. Nous gagnons en altitude; la vue s' ouvre plus spacieuse sur la houle figée des monts, noyée dans la vive luminosité des panoramas d' hiver, aux lointains si limpides, irréels.

Toute proche, l' arête, qui court de la Tête d' Enfer à la Pointe de la Houille, coupe l' azur intense du ciel. Nous allons à sa rencontre, escaladant les rocs ardoisés, déjà réchauffés, aussi secs qu' au mois d' août, nous élevant par une suite d' étroites esplanades superposées. Montant à travers un enchaînement de cheminées délabrées, nous revenons en biaisant sur la Pointe de la Houille pour aboutir sur la crête non loin de ses contreforts escarpés ( 9 h. 1/2 ).

Un vent mordant nous y accueille, atténuant le plaisir que l'on ressent chaque fois à la vue nouvelle du versant opposé. Blottis derrière un rocher propice, nous savourons le bonheur inconscient que nous procure la réussite de notre ascension, mélangé au sentiment inexprimable de songer que nous sommes les premiers à voir ces lieux dans leur admirable parure hivernale.

L' itinéraire que nous venons de suivre est identique à celui d' été; c' est la voie d' accès la plus facile, la plus attrayante, exempte des parties sans intérêt du chemin ordinaire; c' est aussi la plus concise du versant sud du massif des Diablerets. Malgré ces avantages, ce passage est presque ignoré et, par conséquent, le cirque que constitue le petit glacier du Culant est un espace perdu, toujours désert, où seul le soleil s' amuse à étirer ses ombres. La cause en est, sans doute, que toute cette face de la montagne paraît peu engageante et que la meilleure piste n' est pas facile à y discerner.

J' avais déjà parcouru cette route une dizaine de fois, mais jamais en un laps de temps si court, sans m' en rendre compte d' ailleurs. La quantité de neige qui recouvre en les nivelant les interminables pierriers avait permis une marche plus accélérée et l' avait rendue plus agréable.

Comme la journée est déjà bien entamée, nous renonçons à notre premier dessein, soit la traversée de la Pointe de la Houille avec, ensuite, l' escalade de la cime des Diablerets par le Pas du Lustre; prenant donc la direction opposée, nous partons vers la Tête d' Enfer.

Le principal charme de cette contrée des Alpes vaudoises est la vue constante que l'on a sur les montagnes du Valais et sur le massif compact du Mont Blanc. Ce fond précis, éblouissant, fait ressortir particulièrement les lignes foncées des premiers plans qui s' affaissent dans le voile de brume des vallées où elles se dégradent, simplement estompées. Nous les connaissons toutes, ces cimes, pour les avoir vues maintes fois, sous des aspects différents; nous les aimons et nombreuses sont celles qui nous rappellent des jours glorieux, réminiscences heureuses d' ascensions passées. Quelle joie de les revoir, ces amies! Exultant, troublant la solitude étonnée, nous crions notre plaisir dans cet air extrêmement pur, irrespiré.

Par le plateau supérieur du glacier du Culant nous passons le point 2740 pour gagner le pied de la Tête d' Enfer. Une courte arête de neige où subsistent, également répartis, quelques rochers saillants, nous conduit au sommet ( 2769 m. ). Le coup d' œil est saisissant, spécialement sur l' amas de parois dont est formé le côté sud des Diablerets, ainsi que sur le feuillet isolé de l' Argentine, se haussant au-dessous de nous, vertical, d' un équilibre audacieux.

La traversée se poursuit par la descente dans la brèche encaissée qui nous sépare du Culant. Une ombre froide s' allonge sur ce passage exposé au nord, malaisé à franchir en raison de la neige inconsistante dont toutes les aspérités sont garnies. Avançant avec des précautions méticuleuses, nous arrivons sans trop de peine en bas de cette muraille glissante. Immédiatement succèdent des étendues monotones où l'on brasse lourdement le névé ramolli; c' est la dernière montée, l' intervalle qui nous sépare du point culminant, où devient visible le signal trigonométrique tout givré. Les sautes du vent s' accroissent, multiples, plus brutales et, lorsque nous arrivons sur la cime du Culant ( 2798 m .), c' est une véritable bourrasque qui rugit.

Il est 11 heures; le ciel perpétuellement beau est pur à outrance. Devant nous, les parois glacées se dérobent dans l' abîme; tout au bas s' étale l' arène mélancolique de Taveyannaz, puis, distantes, les préalpes aux crêtes enneigées fuient dans le lointain, pareilles à de longues vagues ourlées d' écume. Adossés au cairn, nous restons quelques instants à contempler la masse imposante des Diablerets, très rapprochée, entièrement tapissée de glaciers. Nous essayons de découvrir le refuge de Pierredard, mais tout est invariablement blanc.

Fouettés par les rafales impétueuses, glacées, nous cinglant le visage, nous quittons le sommet inhospitalier aujourd'hui, pour rétrograder à la recherche d' une place abritée, que nous ne trouvons du reste pas dans ces parages. Enfonçant jusqu' aux genoux dans la neige poudreuse, nous remontons le glacier du Culant que bordent les bastions trapus de la Tête d' Enfer, protection bienvenue contre les assauts irascibles du vent. Ses pentes glaciaires convergent toutes vers le même centre; réunies, elles se redressent, élancées, pour porter la coupole aérienne du faîte de la Pointe de la Houille, ou Tête Ronde, comme l' appellent les habitants des Ormonts.

Nous rejoignons l' arête de la Houille, appelée par nous simplement « l' Arête », à l' endroit exact atteint à la montée. Suivant nos traces, nous dévalons dans la muraille désagrégée, où nous sommes à couvert de la violence du vent; par contre, l' atmosphère brûlante que réfléchissent les parois, frappées verticalement par le soleil, devient fatigante. Les névés fondent, ils ne sont plus qu' un amalgame détrempé sur lequel on glisse fréquemment; l' attention doit être soutenue pour enrayer immédiatement la moindre de ces escapades traîtresses. La descente par cette chaleur oppressante semble sans fin; pourtant, à 2 heures de l' après, nous arrivons à la Pierre du refuge, notre halte de prédilection. Enfin, nous pouvons nous installer pour un arrêt prolongé et nous restaurer. Ensuite, étendus sur le roc tiède, tout en regardant le vaste ciel bleu où se perd notre délicieuse rêverie, nous nous laissons bercer par le glouglou cristallin de la source voisine.

Mais les heures s' envolent. En face de nous l' ombre envahissante étreint le chaos de champs blancs, labourés de crêtes aux formes arrondies, parsemés des cimes tronquées qui se heurtent entre le Muveran et les dentelures du Haut de Cry. Au-dessus de l' ouverture que forme le Pas de Cheville s' enchâsse, encore étincelant, le galbe parfait d' un fragment des Alpes valaisannes, du Nadelhorn au Mont Blanc de Seilon. Le regard retourne sans cesse à ce tableau d' éternelle beauté.

17 heures... déjà l' agonie du jour commence. C' est l' instant irrévocable, l' identique terme de toutes les courses; il faut partir. Une fois encore les yeux embrassent la vision inaltérable du soir d' hiver qui tombe insensiblement sur la blancheur infinie des montagnes et, le cœur gros de regrets, nous nous résolvons à abandonner ce monde où l'on trouve le bonheur, le délassement.

A mesure que nous descendons, les sommets disparaissent successivement; à son tour la dernière pyramide, celle du Weisshorn, est engloutie, absorbée, dirait-on, dans le terne plateau de neige qui s' allonge démesurément, chargé de la grisaille du crépuscule, jusqu' au Pas de Cheville.Voici Anzeindaz avec sa plaine abandonnée, toute déployée et solitaire. Les croupes adoucies des montagnes viennent mourir solitaires autour de nous et, seule, lorsque nous nous retournons, se dresse immense, dans le ciel violacé, la muraille torturée des Diablerets, éclairée encore des reflets pourpres de braises incandescentes.

Soudain, l' haleine chaude du fœhn s' élève, présage de la fin des beaux jours, hululant tristement dans l' espace nu, imprégné de silence et d' angoisse. Nous rentrons, cheminant tout au long du paisible vallon de l' Avançon, endormi dans la nuit épaisse d' obscurité, en emportant de la plus petite journée de l' année la nostalgie d' un grand souvenir de lumière.

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