Le spectre de Brocken

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Par Ed. ViHoz.

En lisant des récits de courses, d' époques très diverses, on est surpris de constater les réactions de nombre d' alpinistes à l' apparition de ce spectacle: il semble vraiment que ce soit un phénomène rare, mystérieux, et typiquement alpestre. Triple erreur.

D' abord il n' est point rare, même relativement fréquent; pour ma part, j' en ai joui une bonne vingtaine de fois. Renvoyons nos narrateurs à l' un de nos prédécesseurs: dans son charmant récit C' est le renard, Eug. Rambert dit: « Je lui indiquais du doigt notre ombre qui se détachait en gris sur la blancheur du brouillard, et qu' un double arc-en-ciel entourait comme une auréole. Ce phénomène se produit invariablement ( c' est moi qui souligne ) dans les circonstances où nous étions, c'est-à-dire quand on a le brouillard au-dessous de soi et le soleil au-dessus. » Or il n' est point rare que, sur un sommet, sur une arête, on soit entre le soleil et « l' écran ».

Il est vrai que le phénomène se manifeste souvent d' une façon assez peu nette pour que l'on n' y prenne même pas garde: cela dépend naturellement de la distance du brouillard, mais plus encore de sa densité. Quand il s' agit d' une légère brume qui s' effiloche, à peine se distingue-t-on dans le « miroir ». Mais, dans certains cas, l' image est d' une précision de contours et d' une précision dans les détails, qui expliquent et justifient les exclamations de nos conteurs. Un matin magnifique, au sommet des Diablerets, nous avions au-dessous de nous, à quelques dizaines de mètres, une étroite bande de brouillard d' une densité telle que nous voyions nos images, auréolées de l' arc, écarter les doigts! C' était vraiment un coup d' œil féerique.

Féerique, oui. Mystérieux, non. L' explication, élémentaire, que vient de nous en fournir Rambert, je l' ai entendu donner, à la Pointe de Mossettaz, par un gamin de 12 ans, à qui le phénomène était d' ailleurs inconnu: « C' est pas malin; on est comme dans une lanterne magique; c' est nous qu' on est la plaque. » Typiquement alpestre, spectacle d' altitude? Son nom même est significatif: le Brocken — où l' apparition en cause se manifeste peut-être plus fréquemment qu' ailleurs ( je n' en sais riena 1400 m ., c' est une colline.

Et vous pourrez jouir du dit spectre bien plus bas encore. Je l' ai vu, d' une netteté saisissante, en débouchant au vallon d' Orgevaux sur Montreux: 1e dit vallon se présente, à l' arrivée, comme une cuvette allongée que l'on domine d' un seuil de 10 à 20 m.; que le fond, humide, en soit vers le soir recouvert d' une brume épaisse, et l'on a précisément les conditions requises.

Je l' ai vu deux fois sur les flancs de la Tour de Gourze, entre 700 et 800 m. Un matin, en montant de Puidoux: de si près, et sur un « mur » de brouillard tel, que le contour de nos images en était aussi net que dans une glace. Un soir, sur le versant SW; mais c' était confus, bien que l' arc y fût.

Il y a mieux d' ailleurs. Par une nuit brumeuse de novembre, alors que la ville baigne, selon le cliché, dans « un brouillard londonien », ouvrez votre fenêtre; la lampe, surtout si elle est forte, remplacera le soleil, source lumineuse; vous serez « comme dans une lanterne magique », jouant le rôle de la plaque; et je vous laisse à penser les joyeuses exclamations de votre marmaille, voyant, dans une auréole, les moindres gestes de papa se traduire sur l' écran! C' est le spectre de Brocken, sinon sur commande, du moins sans frais et à domicile. Mais, ne voulant pas vous laisser sous cette impression hilarante, je vous rappelle un cas autrement troublant: la description que donne Whymper, avec dessin à l' appui, dans son récit de la catastrophe du Cervin, d' une apparition fantastique; un spectre de Brocken tellement étrange, que je souhaite et vous souhaite d' en voir un pareil.

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