Le Val d'Hérens et Ie Val d'Anniviers avant le temps de l'alpinisme

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PAR LOUIS SEYLAZ

Avec 2 illustrations ( 175, 176 ) Les historiens de l' exploration des Alpes s' accordent pour placer au milieu du siècle dernier le début de l' alpinisme proprement dit, c'est-à-dire de la conquête des hauts sommets alpins pour eux-mêmes, par pur jeu, sans plus de préoccupations scientifiques. Sans doute, à cette date, plusieurs cimes avaient déjà été gravies: le Titlis ( 1744 ), le Vélan ( 1779 ), le Mont Blanc ( 1786 ), la Jungfrau ( 1811 ), le Finsteraarhorn ( 1812 ), le Tödi et l' Ortler, et, de 1813 à 1842, plusieurs sommités du groupe du Mont Rose. Toutefois ces précurseurs sont considérés comme des exceptions. Ils sont animés d' un autre esprit et poursuivent d' autres buts que ceux de l' alpinisme pur.

Mais s' il faut attendre 1850 pour voir la ruée vers les cimes encore vierges, où les Britanniques se distinguent par leur audace et leur esprit d' entreprise, et se taillent la part du lion, il ne faut pas en conclure que les Alpes n' aient pas été abondamment parcourues auparavant. Dès le début du siècle, et surtout lorsque la chute de Napoléon et la fin des guerres de l' Empire permirent les voyages à travers la France, donc l' accès à la Suisse, la mode y poussant, un flot incessant et toujours grandissant de touristes commença à déferler sur les Alpes.

C' est le bel âge du romantisme. Ce ne sont pas des cimes ni des escalades audacieuses que recherchent ces amoureux de la nature, mais des lacs, des torrents, des cascades, des gorges, des rochers, des chalets brunis, des précipices qui leur fassent un peu peur. Ils vont par cols et vallées, suivant docilement des itinéraires bien définis, bien connus, passent du pays de Guillaume Tell aux glaciers de Grindelwald et au Staubbach, franchissent le Grimsel ou la Gemmi pour visiter Chamonix et la Mer de Glace, sans oublier les rives du Léman où perdure le souvenir de J.J. Rousseau. Mais ils ne se hasardent pas, ou très exceptionnellement, hors des chemins battus. Les Voyages en Zigzag de Tœpffer sont le meilleur exemple du genre; il a plutôt suivi que créé le mouvement. Dès 1825, il se mit à parcourir, avec sa bande d' écoliers, les vallées alpestres, de préférence celles de 20 Les Alpes- 1960 -Die Alpen305 la Savoie et du Valais. Pour 1842 - c' est le dix-neuvième de ses « voyages en zigzag » -, il voudrait renouveler son itinéraire et visiter quelques vallées point encore parcourues: Hérens, Anniviers, Zermatt.

Dès son arrivée, son hôtesse le rassure: « Ses premiers mots sont pour nous dire que déjà sont partis pour Evolena les draps dans lesquels nous coucherons demain, les couteaux, les assiettes et tout ce qui n' est pas usité dans l' endroit. En outre, elle fournira deux guides et deux mules qui porteront là-haut les victuailles. Tout ira bien, déclare-t-elle. Le moyen que tout n' aille pas bien, quand on est accueilli de la sorte, et que déjà de braves montagnards, avertis et secondés par cette digne dame, nous préparent la chère et le gîte de demain dans les cabanes d' Evolena, à cent lieues du monde. » Ainsi rassuré, Tœpffer s' occupe de la suite de son projet: « passer du Val d' Hérens dans le Val d' Anniviers, voire même dans la vallée de Zermatt, si quelque passage existe pour des touristes de notre sorte. A la vérité, les Itinéraires en indiquent un ou deux, Mme Muston en pressent des quantités mais tout cela est vague. » Dans quels « Guides » Tœpffer pouvait-il, en 1843, trouver des renseignements sur les vallées d' Hérens et d' Anniviers? Ils ne sont pas nombreux. Le meilleur est le Manuel du Voyageur de G. Ebel, dont la traduction française, en 4 volumes, est de 1810. Que dit-il?

« Vis-à-vis de Sion débouche l' Eringerthal, ou Vallée d' Hérens... qui s' étend de 10 à 12 lieues vers le sud... Elle est fermée par d' immenses glaciers... Un chemin dangereux traverse ces glaciers et passe de la vallée de la Borgne en Piémont ( Col Collon )... Cette vallée alpine doit être extrêmement curieuse par la variété de ses sites, par ses belles vues de montagne, par ses grands glaciers. La simplicité des mœurs et l' hospitalité du peuple pastoral qui i' habite sont dignes d' intéresser les voyageurs. Comme on ne la visite point, elle est presque entièrement inconnue. » C' est tout; Evolena n' est pas mentionné, non plus que le Col du Torrent.

1 Tœpffer, Voyage autour du Mont Blanc, Nouveaux Voyages en Zigzag, p. 174. La vignette en tête de ce récit porte la date 1843; mais à la dernière page on lit cette mention: Fin du voyage de 1842. Cette dernière date doit être exacte; elle correspond à celle du voyage de Forbes - 18 août 1842 - suivi deux jours plus tard par un Genevois accompagné du guide Follonier.

« L' Einfischthal, ou Val d' Anniviers... a sept lieues de longueur; il est parcouru par la Navisanche qui prend sa source dans un grand glacier qui descend du Weisszeschhorn ( Weisshorn ). Cette vallée débouche vis-à-vis de Sierre; Visoie en est le chef-lieu. Fertile et fort peuplée... elle est également remarquable par les beautés que la nature y déploie et par la peuplade alpine qu' elle nourrit. Les habitants sont beaux et bien faits, belliqueux et d' une extrême simplicité de mœurs. On voit encore dans leurs tables de bois des enfoncements qui leur servent d' assiettes pour prendre leurs repas. Très peu fréquentée, elle n' est qu' imparfaitement connue. » Un autre « Guide » du temps est le Richard, calque sur Ebel, dont la lre édition date de 1824. Il ne fait qu' une vague allusion à la Vallée d' Erheim ( Hérens ) à propos de l' ermitage de Longeborgne.

Dans son Essai statistique sur le canton du Valais ( 1820 ), le doyen Bridel ne parle de ces vallées que par ouï-dire: « Ceux qui ont abordé cette haute contrée ( Hérens ) vantent la diversité de ses paysages. » Il nomme toutefois l' Armentzi ( Hérémence ), Eizaudaire ( Les Haudères ) et Villa, d' où l'on descend dans le Val d' Anniviers, et à propos de cette dernière vallée: « Son seul débouché sur la plaine est obstrué par des rocs écroulés à travers lesquels passe le dangereux chemin des Pontis. » Ces maigres renseignements n' étaient pas de nature à éclairer ni à rassurer Tœpffer sur le passage qu' il projetait. Il n' aurait rien gagné à consulter le Murray' s Handbook for Travellers in Switzerland, si populaire en Angleterre. Ses deux premières éditions, 1838 et 1839, sont muettes sur nos deux vallées. Quant au fameux Bœdeker, l' inséparable vade-mecum des touristes pendant un siècle, sa première édition ne date que de 1844. Elle ignore du reste et le Val d' Hérens et Zermatt. Tœpffer n' avait probablement pas connaissance, à ce moment, de deux relations de voyage dans les vallées en question, parues toutes deux en 1840. C' est d' abord les Naturschilderungen, Sittenzüge... aus den höchsten Schweizer-Alpen de Christian Moritz Engelhardt, et Reise in die weniger bekannten Täler der Penninischen Alpen de Julius Frœbel. Il y aurait trouvé tous les renseignements qu' il pouvait souhaiter. Nous en reparlerons tout à l' heure.

Le 31 août, par les Mayens, Vex et Euseigne, Tœpffer et sa troupe remontent la longue vallée, le plus souvent sous la pluie, et c' est trempés et crottés que les pèlerins arrivent à Evolène. Ecoutons maintenant son récit:

« A la nuit tombante, nous atteignons les cabanes d' Evolena. Femmes, vieillards, enfants, groupés des deux côtés de la ruelle bourbeuse, nous accueillent comme des Castillans venus d' au de la Grande Eau pour honorer la contrée de leur présence... Dans une cuisine, devant un grand feu, la sécherie commence; nos blouses fument et la joie circule. Ah! vivent les chaumières... il y a du vrai, certainement, dans ce qu' on nous conte de l' âge d' or.

« Pendant ce temps, le guide Falonnier ( Follonier ) nous entretient des différents passages par où l'on peut gagner d' autres vallées. Le bonhomme voudrait nous mener partout, surtout au Pays d' Aoste, par le glacier d' Arolla où, dit-il, toute une troupe d' écoliers passa il y a quelques années, sans qu' il en ait péri plus d' un, encore était-ce par sa faute. Mais c' est à Zermatt que nous voulons aller. A Zermatt, justement, par le glacier en moins de 9 heures je vous y rends. Avant-hier, j' y ai guide un monsieur de Genève. Par le beau temps, c' est tout plaisir. » Tœpffer s' en tient toutefois à son projet de passer dans le Val d' Anniviers par le Col du Torrent. On l' emmène dans une cave, où on le promène de tonneau en baril, le priant de choisir entre le rouge d' Ardon et le muscat de Sierre. Entre temps, le souper s' est préparé.

« Déjà la table est dressée, sous les yeux du Conseil ( de la commune ) qui s' est transporté en corps dans la salle pour surveiller les opérations. Quatre cierges éclairent une nappe éclatante de blancheur; deux chaudrons de potage au lait encadrent un gros jambon qui trône sur des choux, et tout autour des omelettes, des pommes de terre frites, du fromage, des noisettes, sans oublier les assiettes et les fourchettes apportées de Sion. » » Hélas! le lendemain la pluie n' a pas cessé. Tœpffer doit renoncer au Val d' Anniviers et redescendre dans la plaine sans avoir vu, noyés dans la brume, les cimes, les pics, les arêtes qui couronnent la gorge de Ferpècle. Il n' en est pas moins enchanté de sa visite; en devisant avec les gens du village, il a été frappé par leur maturité civique, leur bon sens dans l' administration de la commune.

Comme on peut en juger par cet aperçu, l' excursion de Tœpffer, pluie mise à part, et son contact avec les gens d' Evolena, se sont faits dans des conditions optima exceptionnelles. Ce fut presque une fête de village. Il est bon maintenant d' entendre un autre son de cloche. Il nous est fourni par trois voyageurs qui visitèrent le Val d' Hérens peu de temps avant Tœpffer.

Christian Moritz Engelhardt a fait de 1830 à 1839 de nombreux voyages dans les Alpes bernoises et pennines. En 1837, il tourna ses pas vers les vallées d' Hérens et d' Anniviers, dont son ami Oppermann lui avait vanté le pittoresque et l' originalité.

Venant de Sion par la rive droite de la Borgne, Engelhardt et son épouse arrivent à Evolène dans l' après du 2 août. Assis sur l' escalier extérieur de la cure, en attendant le curé que l'on a fait chercher - il était occupé aux foins - le couple est entouré d' une bande d' enfants que son équipement, et surtout le costume de madame, semblent amuser considérablement.

« Le curé nous reçut aimablement, et nous offrit vin rouge, pain, fromage et miel. Tout autre fut l' accueil de la servante, une Savoyarde, qui arriva avec lui de la prairie. Elle nous opposa sa mine la plus revêche, et lorsque nous parlâmes de deux lits, se déclara malade et incapable de nous loger: la mégère personnifiée. Une pièce d' argent glissée en cachette dans sa main finit par dérider un peu son front. Le curé nous trouva finalement une chambre dans une maison voisine. » Pendant les deux jours que le couple Engelhardt passa à Evolène, il ne put obtenir de la virago autre chose que du café et de la soupe au lait, servis avec la mine la plus renfrognée. Pourtant, un incident montra que le Val d' Hérens commençait à s' ouvrir à la curiosité des touristes:

« Tandis que nous étions à souper, nous croyant bien loin du monde civilisé, la porte s' ouvrit, livrant passage à un jeune Français, sac au dos et la blouse sur le bras. Il était suivi d' une jeune dame dans la vingtaine, en élégant costume de voyage, qu' il présenta comme sa femme. On pouvait lire sur leur visage que l' étonnement que leur causait notre présence ici était aussi fort que notre propre surprise. » Le voyageur raconta qu' il venait de Chamonix et avait visité toutes les vallées latérales se trouvant sur son chemin. Le lendemain, ils firent la course au glacier de Ferpècle et franchirent le même soir le Col du Torrent. « Les excursions exceptionnelles de ce couple romantique sont pour moi encore une énigme, car je ne pus déceler chez lui la moindre connaissance d' histoire naturelle ni les goûts d' un peintre. Il aurait pu admirer les merveilles du monde glaciaire à Chamouny et dans bien d' autres lieux sans se donner tant de fatigues extraordinaires. » Le lendemain, Engelhardt monte à Arolla où, très soucieux de fixer la nomenclature des cimes environnantes, il se les fait désigner par le vacher de l' alpe de Praz Gras. Il traduit correctement « Avouille de la Tsa » par « Aiguille de la Chaux », mais ignorant le véritable sens de ce dernier mot - Tsa, Tsan, Chaux = alpage - il conclut à tort qu' elle doit être calcaire ou dolomitique.

Au reste Engelhardt reconnaît que, très occupé par ses recherches en sciences naturelles, botanique, minéralogie, géographie et même en philologie, il n' a pas eu le temps d' entrer en contacts suffisamment étroits avec la population pour faire des études de mœurs. Il serait volontiers reste quelques jours de plus pour visiter entre autres le glacier de Ferpècle, « si nous avions été traités plus honnêtement ». Au retour d' Arolla, il décida de passer sans tarder en Anniviers par le Col du Torrent.

Les observations sur les mœurs, coutumes, détails de la vie journalière au Val d' Hérens qu' Engelhardt n' a pu nous donner, nous les trouverons dans le livre de Julius Frœbel « Reise in die weniger bekannten Thäler... der Penninischen Alpen » ( 1840 ). L' auteur, né en Allemagne, enseignait les sciences naturelles à l' Ecole cantonale de Zurich. Son beau-frère, le peintre Conrad Zeller, avait visité en 1832 les trois vallées d' Hérens, d' Anniviers et de Tourtemagne; il en avait rapporté des dessins et des descriptions enthousiastes, ce qui décida Frœbel à faire à son tour le voyage ( juillet 1839 ).

Frœbel observe, note et décrit avec toute la « Gründlichkeit » de sa race. Il cueille toutes les fleurs, ramasse des échantillons de chaque roche, prend la température des torrents, accable son guide de questions sur le nom des choses et des lieux, les cultures, la langue, les coutumes, les légendes, et inscrit méticuleusement tous les renseignements dans son carnet de route, à la grande impatience du guide qu' agacent ces haltes innombrables. Mais on ne peut s' empêcher d' admirer l' étendue et la précision de ses observations. Il corrige sur plusieurs points la carte de Keller et l' Atlas de R. Weiss, seuls disponibles à l' époque, écrit « Arolla » au lieu de « la Rolla », recherche l' étymologie de « Pigne », qui peut dériver de pectem = peigne ou de pinna = muraille crénelée. Il lui arrive parfois de se tromper à son tour, et de traduire Sasseneire par Cul de sac noir. Il donne aux Kholonnes d' Euseigne leur dénomination actuelle de Pyramides, et nous apprend que le lieu-dit Le Chargeur existait bien avant le début des travaux de la Dixence sous la forme patois Lo Zarchio. Mais il voit clair et ne s' en laisse pas conter. Le guide affirmant qu' il n' existe qu' un seul passage entre le haut Val des Dix et Arolla ( Col de Riedmatten ), il s' informe auprès du pâtre et signale l' existence d' un autre col plus au sud, presque de niveau avec le glacier. C' est le passage connu depuis longtemps sous le nom de Pas des Chevreaux ( Pas de Chèvres ).

Suivons-le maintenant dans son excursion, en relevant au passage les détails caractéristiques de la vie courante dans ces vallées reculées, au milieu du siècle dernier.

Venu de Berne par la Gemmi, il monte à Vex par Longeborgne et arrive en fin de journée au pont de Sauterot sur la Dixence.

« Le soir était venu; il me fallait trouver un gîte pour la nuit et un guide pour le Val d' Hérémence, vu que mon guide sédunois ne connaissait que la vallée d' Evolène. J' essayai en vain d' obtenir l' un et l' autre au moulin ( de Sauterot ). Le guide parlementa longtemps avec le garçon meunier: Va zercà lo muhli ( Va chercher le meunier ) dit-il finalement. Entre temps, les enfants s' étaient assemblés autour de nous et nous contemplaient bouche bée, et bien que le guide leur parlât en patois du pays ils ne répondaient à aucune question. Ils se pressaient autour de moi, tâtaient mes habits, mon baluchon, mon bâton... Un touriste est ici une apparition rare et sensationnelle, car peu de voyageurs visitent le Val d' Hérens, et la plupart suivent la rive droite de la vallée. » Ils se dirigent alors vers Euseigne.

« Mon guide vint m' annoncer qu' il avait trouvé un guide pour m' accompagner dans le Val d' Hérémence et que je pourrais passer la nuit dans sa maison. Cet homme, Antoine Jonier... était de carrure plutôt faible, mais il y avait dans l' expression de son visage quelque chose de rusé et de comique à la fois. Ce côté comique était accentué par les haillons qu' il portait. Dans la partie visible de sa chemise, les trous occupaient plus de place que! étoffe. Sa cheve1ure noire débordait d' un chapeau de feutre troué; sa barbe n' avait pas connu le rasoir depuis plusieurs semaines et son visage, sans doute, n' avait pas été lavé d' autant.

« Pour la nuit, j' avais le choix: coucher avec toute la famille - un homme, trois femmes et deux enfants - dans une chambre doqt l' air n' est renouvelé au cours de l' année que par le va-et-vient des occupants, ou aller dormir seul dans une grange. C' est ce dernier sort que j' adoptai. Le caractère de ces gens m' était totalement inconnu, et l' attitude fermée et hostile des femmes, que je dé-rangeais probablement dans leur ménage, n' était pas faite pour m' inspirer une confiance illimitée. (... ) On vint me réveiller à 4 h. du matin, sans que j' aie été dérange pendant la nuit, sinon par une souris qui me trottina sur le visage. J' avais eu certainement tort de me méfier de ces braves gens; de tous les objets que j' avais laissés dans leur chambre, pas un n' avait été touché ou du moins n' avait changé de place... Il est à recommander au voyageur qui veut visiter ces régions de ne pas emporter avec lui des objets qui attirent le regard. Non pas qu' il risque d' être dévalisé, mais on se créera toutes sortes de désagréments en donnant à ces gens l' impression qu' on porte sur soi des trésors... Les habitants de ces villages perdus sont si peu familiarisés avec les besoins les plus courants de l' homme civilisé que tous les objets que porte un touriste leur paraissent extraordinaires. „ Ça doit en avoir coûté des baches !" répètent-ils à chaque instant. » Le lendemain, ils prennent le chemin du Val des Dix:

« Mon guide ne semblait pas accoutumé à porter un sac. Comme cela le gênait de porter mon parapluie sous le bras, il défit une de ses jarretières qu' il utilisa pour suspendre le parapluie à la bretelle du sac. Mais le „ pépin " oscillait comme une cloche à chaque pas, si bien que la ficelle usée se rompit. Je pris alors une de mes lanières et attachai le parapluie solidement sur le sac. Un quart d' heure plus loin, mon homme s' arrête et déclare qu' il a laissé les bouts de sa jarretière à l' endroit où nous nous sommes arrêtés, et qu' il doit retourner en arrière pour les reprendre. Il mettait une telle valeur à ce misérable bout de ficelle, même après que je lui eus fait cadeau d' une lanière bien meilleure... C' est une particularité de ce peuple d' exercer en toutes choses la plus stricte économie; ne rien laisser perdre est pour eux un devoir rigoureux. Plus loin, alors que nous déjeunions, assis sur l' herbe, mon homme recueillit soigneusement, pour les manger, les croûtes de fromage que j' avais jetées. Cela par principe, car nous avions avec nous tout le fromage que nous pouvions consommer, et il pouvait manger à toute sa faim à mon compte. Plus tard, un autre de mes guides se montra également soucieux de ne laisser perdre un seul des lambeaux de papier dont j' avais enveloppé mes échantillons de minéraux, bien qu' ils fussent déchirés par l' usage. » ( A rapprocher du soin avec lequel les Sherpas recueillent les boîtes de conserves vides lors des expéditions himalayennes. ) Après une nuit passée au chalet de la Barma, Frœbel et son guide arrivent le soir du 27 juillet aux Haudères. Le président de la commune étant absent, c' est un voisin qui leur offre l' hospitalité:

« Mes braves hôtes s' efforcèrent de me rendre le logis agréable; mais en fait de nourriture, il n' y avait que les produits du pays, fromage et pain. A ma demande s' il y avait des œufs, mon hôte s' offrit à en aller quérir au village, sur quoi mon guide, me prenant à part, me pria d' avancer quelques „ batzes " pour cette emplette, car l' homme n' avait pas d' argent. Je pensai à compléter le repas en utilisant un des cubes de bouillon que j' avais avec moi pour me préparer un potage. L' intérieur de la marmite qu' on m' apporta dans ce but était plâtré d' une épaisse croûte, restes de tous les aliments que l'on y avait cuits antérieurement, aussi priai-je la maîtresse de maison de la nettoyer. Cette exigence offensa la femme et toute la famille; j' entendis de vives discussions dans la cuisine, et finalement le guide vint en médiateur me dire que la marmite n' avait jamais rien contenu qui ne soit propre. Je dus bien m' accommoder aux conceptions de ces gens.

« Lorsqu' au matin je demandai à mon hôte ce que je lui devais, il ne voulait rien accepter. J' en conclus qu' il avait eu originellement l' intention de m' accueillir en hôte, mais que ma conduite trop libre de la veille l' avait déconcerté. C' est ma requête intempestive au sujet de la propreté du chaudron qui avait tout gâte. Et lorsque je voulus lui payer ce que j' estimais équitable, il se trouva que dans tout le village personne ne put faire la monnaie d' un écu. » Le lendemain, à Evolène, le voyageur eut un autre exemple de la rusticité de la vie montagnarde: « Au repas de midi, on nous servit de la viande séchée de vache et de mouton et du jambon cru, que j' aurais apprécié davantage si j' avais pu me libérer de certains préjugés. Quelques gros asticots, que je trouvai dans ma portion, m' empêchèrent de jouir pleinement de ces mets jugés délicieux dans le pays. » A la cure d' Evolène, où il alla frapper, Frcebel fut plus heureux que son prédécesseur Engelhardt. La servante savoyarde revêche avait fait place à une Oberlandaise de Grindelwald: « Il vous faudra avoir un peu de patience, mon bon Monsieur, vous êtes ici dans un pays où les gens ne savent pas ce que c' est que la propreté. J' ai beau faire mon possible pour la maintenir dans la cure, mais les hommes qui viennent voir le curé rendent vains tous mes efforts... Je vous assure que dans le pays bernois le bétail est nourri plus proprement que les gens d' ici. Elle m' en donna des exemples en termes si énergiques que je n' ose les répéter. Le guide en convint de bonne foi et ajouta: „ Oui, on est très grossier ici. " Comme je me faisais apporter de l' eau, il me demanda si j' avais l' intention de me laver de nouveau, ayant remarqué que je m' étais déjà lave hier. Sur ma réponse affirmative, il déclara que pour eux, ils laissaient parfois s' écouler six à huit semaines sans se laver, mais il m' affirma qu' il se laverait en rentrant chez lui. Je ne sais si notre conversation avait fait sur lui une si forte impression, ou s' il voulait seulement se faire bien voir en vue du salaire. » Trois ans après Frœbel, au soir du 18 août 1842, le physicien James D. Forbes, accompagné du professeur Bernard Studer ( ne pas confondre avec son cousin Gottlieb Studer, le fondateur du CAS ), arrivait à Evolène, venant de Prarayé. Averti par Studer, qui avait passé dans la vallée en 1841, il s' attendait à être mal loge, mais ses craintes furent confirmées au-delà de toute anticipation. Un changement important était intervenu à la cure depuis 1839. L' honnête Oberlandaise qui gouvernait le ménage du curé avait fait place à la sœur de celui-ci, « personne de caractère acariâtre et de manières grossières qui semblait voir avec satisfaction l' arrivée de touristes pour le seul plaisir de pouvoir déverser sur eux sa mauvaise humeur. Dès l' abord, elle leur fit comprendre qu' ils ne pourraient loger à la cure; non seulement elle ne put ou ne voulut leur fournir quoi que ce fût à manger, mais ils eurent toutes les peines d' obtenir la permission de cuire la nourriture apportée par eux. Fatigués par une forte journée, ils durent attendre pendant deux heures autour de la table vide qu' on leur apporte une soupe faite avec leur propre riz. » II n' y avait vraiment qu' un seul lit disponible dans le village. Les deux voyageurs le tirèrent au sort; il échut à Forbes; Studer passa une nuit misérable dans un fenil.

Il n' y avait alors, sur les deux versants de la vallée, que des chemins. Tout le trafic se faisait à dos de mulet. Frœbel admire la sûreté de pied de cette monture. Lorsque les paysans s' en vont le samedi au marché de Sion, ils font de nuit le trajet de l' aller et du retour, et dorment sur leur mulet la plupart du temps.

Si le costume des Evolénardes, qui n' a guère du changer depuis, est bien connu, celui des hommes par contre mérite la description:

« La plupart, et non seulement les vieux, portent la cadenette, qui s' accorde très bien avec leur costume. Qu' on se représente le couple venant à la messe, perché à deux sur le mulet - la femme devant, avec sa jupe écarlate; le mari derrière, en longs bas blancs, culotte courte, frac brun et cadenette, cramponné à la taille de son épouse pour ne pas glisser par-dessus la croupe de la bête. » Le 29 juillet fut consacré à une excursion à Sasseneire. Frœbel déclare qu' il en avait « plus qu' assez » des guides. Il ne put cependant se passer des services du meunier-boulanger de l' endroit, celui-là même qui avait conduit Engelhardt en Anniviers; un vieux malin, comme nous allons le voir.

« De retour à la cure, lorsque je lui demandai le prix de ses services, il récapitula tous les sacrifices qu' il avait consentis pour m' accompagner, les pertes subies de ce fait, et réclama deux écus de 5 frs pour lui-même et pour son fils, bien que ce dernier nous eût accompagnés à bien plaire. Ce prix est fort au-dessus de ce qu' il est coutume de payer pour un guide à Evolène, mais comme je n' avais pas conclu d' arrangement avec lui... Il eut en outre le toupet de me réclamer une somme exagérée pour une caissette dans laquelle je voulais envoyer des plantes cueillies en chemin. Le lecteur pourra juger là-dessus combien il reste, dans ce coin perdu du Valais, de la simplicité des mœurs, de la bonhomie et de l' honnêteté que maints écrivains ont vantées. » Le 30 juillet enfin, Frœbel se prépare à passer dans le Val d' Anniviers, non pas par le Col du Torrent bien connu, mais en faisant un vaste détour par Bricolla, afin de voir le glacier de Ferpècle. Son guide est cette fois le notaire Maître de Villa, qui connaît parfaitement le pays. Arrêt à l' alpage d' Eïro ( les Rosses de la carte actuelle ) pour étudier longuement la topographie de la région. L' auteur décrit, avec une précision et une exactitude inégalées jusqu' alors, les cimes et les glaciers du vaste cirque de Ferpècle. Il raconte en passant les légendes et traditions concernant la région. Il y a le vague souvenir d' une exploitation industrielle au Mont Miné, dont on ne sait pas grand' chose. Il y a la légende de la Croix de Bréonna. A l' est des chalets de ce nom, le Grand Torrent a creusé un vaste entonnoir dont les flancs s' éboulent sans cesse, l' érosion mordant chaque année un peu plus dans le pâturage. Tout au bord de cette combe se dresse une croix, marquant une tombe recouverte d' une dalle. Dans son livre La montagne et ses noms, Jules Guex a raconté cette histoire d' après un vieux récit:

« II y a deux corps là-dessous. C' étaient deux bergers qui se haïssaient. Un jour, ils se sont pris de querelle à cet endroit. Un, le plus jeune, a tué l' autre; puis, effrayé de son crime, l' a pris son couteau et s' est ouvert la gorge. Les autres bergers les ont trouvés, l' ont dit au curé, qui a consulté Monseigneur de Sion. Celui-ci a refuse la sépulture au cimetière, vu que les deux avaient voulu tuer et un s' était suicide. Alors les ont encrottés comme des bêtes, au bord du grand ravin. » Selon la croyance populaire, l' âme des deux bergers n' aura de repos que lorsque les éboulements auront entraîné dans le précipice la tombe des deux malheureux.

Après cette note tragique, voici une anecdote plus gaie et plus encourageante. Pour passer de l' alpe des Rosses à celle de Bréonna, il faut traverser le Liapec de Mourti, entassement d' énormes blocs descendus de la Pointe du même nom. Au temps où les Français occupaient le Valais, de 1798 à 1800, les jeunes hommes d' Evolène et des Haudères, pour échapper à la conscription, venaient se cacher - résistants avant la lettre - dans les cavités et les tanières de ce clapier. Ils étaient ravitaillés par les jeunes filles de la paroisse. Le résultat en fut de petits garçons, assurait le guide.

Sur cette note optimiste, nous quittons avec Frœbel le Val d' Hérens pour pénétrer dans celui de Moiry par le Col de Bréonna. Notre auteur n' a toutefois pas grand' chose à raconter sur le Val d' Anniviers et ses habitants. Arrivé à Ayer à la fin d' une journée fatigante, il n' y trouva personne et passa la nuit chez les contremaîtres de la mine de cuivre qu' on exploitait au-dessus du village. Il passa le lendemain dans le Val Tourtemagne sans avoir eu aucun contact avec les Anniviards.

C' est à une autre source qu' il faut aller puiser des traits sur les gens d' Anniviers. En 1855, la Revue suisse publiait un long article sur cette vallée. L' auteur, Edouard Desor, avait été le compagnon et le collaborateur de Louis Agassiz dans toutes ses campagnes au glacier de l' Aar. Il l' avait accompagné dans ses voyages à travers les Alpes pennines pour y observer les traces des glaciers préhistoriques. Il avait fait l' ascension de la Jungfrau, du Lauteraarhorn et du Wetterhorn. Il est donc, en 1850, l' un des meilleurs connaisseurs des Alpes. Pourtant, et cela montre combien la nomenclature des cimes était encore mal fixée, il appelle le Rothorn « Dent de Zinal » et, trompé par sa tête fourchue, attribue le nom de Gabelhorn à la pointe dite « Lobis », c'est-à-dire « Lo Besso ». Néanmoins le témoignage de Desor, observateur bien préparé, qui a séjourné dans la vallée, peut être retenu comme authentique et valable.

Le lointain passé du Val d' Anniviers reste enveloppé d' obscurité. Nous n' aborderons pas ici la question, abondamment controversée, des origines sarrasines de sa population. Cela n' a du reste aucune importance pour notre sujet. Ce qui compte, c' est que par suite des difficultés d' accès à cette vallée, ses habitants ont vécu pendant des siècles dans une totale autarcie, un isolement complet qui l' ont fortement marqués: « Une île exceptionnelle » écrit J. Brunhes qui lui consacre un chapitre de son monumental ouvrage sur la géographie humaine ( 1926 ). « Un îlot à l' écart du reste du monde » constate W. Gyr dans une thèse sur La vie rurale et alpestre du Val d' Anniviers ( 1942 ). « Les Anniviards sont ou plutôt étaient restés jusqu' au début de ce siècle presque totalement inaccessibles aux influences du dehors. » « II n' y a pas lieu de s' étonner, dit Desor, qu' une vallée d' une configuration si particulière et d' un accès si difficile ait exercé une action prépondérante sur les mœurs de ses habitants... Ceux-ci ont conservé dans toute leur intégrité les mœurs de leurs ancêtres. Les choses se passent aujourd'hui chez eux comme elles s' y passaient au moyen âge: mêmes usages, mêmes superstitions, même simplicité. » « Ils sont économes à l' excès et vivent fort chétivement. Du pain noir, du fromage maigre et de la polenta, voilà leur menu ordinaire... Quant à la viande, on n' en use guère que le dimanche, encore la mange-t-on habituellement crue. Il résulte de ces conditions de vie si étroites que l' habi d' entasser des provisions de toute espèce est générale; il y a bien peu de familles qui ne soient pourvues pour un an au moins des choses nécessaires à l' existence; certains ont à la cave et au grenier des provisions pour 4 ou 5 ans, et du vin pour 30 ans.

« Pour les enterrements, tous les parents se rassemblent dans la maison mortuaire, affublés d' un grand drap blanc, la „ robe de fraternité ", qu' ils se passent par-dessus la tête, et dans laquelle on a ménagé deux trous pour les yeux. Après l' inhumation vient le festin; tout le monde a droit de se saouler.

... Les femmes vont travailler aux champs dès le lendemain de leurs couches.

... Leurs figures brumes, leurs traits fortement accusés, leur œil noir et vif, ont été allégués comme autant de preuves de leur origine sémitique. A les voir, le dimanche matin, se rendre à la messe enveloppés dans leurs grandes couvertures et chaussés de longs bas qui leur montent jusqu' au du genou, on serait tenté de les prendre pour des Arabes ou des Bédouins.

... La passion dominante des Anniviards est de posséder le plus de terres possible; c' est pour eux une question d' amour. Ils accaparent tout ce qu' ils peuvent autour de Sierre, d' où la jalousie des Sierrois 1.

... Il règne chez eux une égalité totale dans les droits; riches et pauvres sont au même niveau de vie. Maisons semblables, même architecture, même ameublement. Dans la chambre, des lits étages les uns sur les autres pour toute la famille, composés d' une paillasse ( de paille ) et de quelques peaux de mouton, parfois des couvertures de laine. A la cuisine, une marmite et quelques écuelles de bois; fourchettes et linge de table sont des superfluités inconnues. En revanche, des cruches d' étain ( channes ) sont rangées le long de la paroi. Avec les images de saints, des rosaires et des crucifix rapportés d' Einsiedeln, c' est le seul luxe de la maison.

... Les jeux de cartes sont formellement interdits. Dans toute la vallée il n' y a pas une auberge, pas le moindre débit de vin ou de liqueur. » Toutefois, cette rigoureuse armature de vie commence ( en 1850 déjà ) à montrer quelques fissures:

« On m' a fait voir dans l' hôtel de Sierre une petite chambre retirée réservée aux Anniviards, où ces rigides montagnards viennent de temps en temps faire trêve au régime frugal de la vallée... Il est vrai qu' ils ne s' y rendent encore que de nuit, et qu' ils ont soin d' en sortir furtivement, de préférence par une fenêtre qui donne sur le jardin, de peur d' être signalés au curé. » Pour mettre quelques touches gaies dans ce tableau sévère, citons encore une correspondance parue dans la Gazette de Lausanne en 1861 2.

« Le jeudi 15 août la commune de Luc au Val d' Anniviers était en fête. Elle recevait au nombre de ses communiers M. Ernest Griolet, un Français sourd-muet fixé à Genève. Ce serait tout une histoire que celle des rapports établis par une continuelle réciprocité de bons offices entre les Anniviards et M. Griolet. Qu' il suffise de dire que ce dernier, touriste infatigable et voyageur aventureux, a risqué une fois de périr dans un glacier d' où l' ont tiré deux citoyens d' Ayer.

« Pendant plusieurs semaines, en 1860, il a parcouru avec des amis toute cette admirable contrée; partout ils furent l' objet de la sympathie et de I' intérêt des montagnards hospitaliers. De son côté, M. Griolet s' occupe activement du bonheur des Anniviards, et leur en a fourni des preuves en maintes occasions ( après l' incendie de 1857 ). Aussi est-il connu et aimé de tous, et la commune de Luc s' est décidée à lui en donner une preuve authentique en procédant à son annexion.

« Témoin inattendu de cette fête de famille à laquelle on m' avait convié, je me rencontrai dans la salle de commune avec quelque 80 chefs de famille, et fus frappé de la cordialité et de la simplicité qui y régnaient... Entre chaque délibération, on versait aux assistants d' excellent vin du Valais dans des gobelets de bois; ils ont le mérite de durer plus que ceux de verre, et en cas de discussion orageuse, de ne pas faire grand mal quand on se les jette à la tête, comme cela arrive dans d' autres localités. » Le Val d' Anniviers n' a pas été occupé par les armées françaises du Directoire de 1798 à 1800.

Les temps changent; l' esprit du siècle n' est plus à l' austérité spartiate. Beaucoup de nouveaux ménages installent leur foyer dans la plaine. Les jeunes épouses ne veulent plus se flétrir à porter les hottes de fumier et les charges de seigle sur les lopins étages contre le flanc de la montagne. On a une maison dans les vignes, à Noés, Villa ou Mura. Le mari ira travailler à l' usine, tandis que la 1 La main mise des Anniviards sur le vignoble de Sierre est très ancienne. Dans l' ouvrage La Géographie humaine ( 1926 ), J. Brunhes cite un document de 1243 attestant qu' ils possédaient déjà, au 13e siècle, des vignes autour de Sierre.

2 Numéro du 21 août.

femme s' occupera de la chèvre et du jardin. Le phénomène général de la désertion des vallées alpines est favorisé ici par le voisinage des usines de Chippis.

Il en est de même de la fidélité aux pratiques religieuses. Jadis elles faisaient l' objet de prescriptions strictes. La prière était de rigueur chaque fois que l'on entreprenait quoi que ce soit en commun... Le carême était observé avec une austérité sans pareille ( Gyr ). Les contacts avec les étrangers, la présence de l' usine et la facilité des communications ont atténué la dévotion.

A-t-on assez médit des généralisations? Les impressions des voyageurs ne sont jamais que des expériences personnelles et n' ont pas d' autre valeur. Les textes cités ont déjà mis en lumière le contraste entre les jugements d' un Tœpffer et ceux de Engelhardt et de Frœbel. Il se pourrait bien que ces derniers fussent des touristes exigeants, peu compréhensifs, d' où l' extrême réserve de leurs hôtes. Le même Forbes, qui se plaint de la réception qu' il a reçue à Evolène, et endosse sans autre les jugements de Frœbel sur la paresse des habitants, insiste sur le fait que son guide, Jean Pralong, n' avait aucun de ces défauts, étant au contraire actif, honnête et désintéressé.

La route des Pontis Tous les auteurs qui parlent du Val d' Anniviers insistent sur la difficulté d' accès, dans le passé, à cette vallée, barrée à son débouché sur la plaine par un verrou rocheux que la Navisence a scié d' une gorge impénétrable. En outre le flanc oriental est entaillé, peu après la terrasse de Niouc, par les deux ravins des Pontis, aux parois presque verticales demeurées longtemps infranchissables. Ce n' est qu' au 17e siècle qu' un sentier y fut aménagé. C' est par la rive gauche, du plateau de Vercorin, que les premiers occupants, déjà aux temps préhistoriques, durent pénétrer dans la vallée, et ce chemin fut sans doute, pendant quinze siècles, la principale voie de communication des Anniviards avec le reste du monde. La principale, mais non l' unique, car les gens de Chandolin et peut-être ceux de St-Luc, selon la légende, gagnaient la plaine par un sentier escarpé qui passait par l' alpage de Ponchette, le Plan de la Madeleine et le Corvetschgrat, jusqu' au château de Beauregard avant de dégringoler vers la forêt de Finges. Gyr dit qu' on l' appelle encore le « Chemin des Morts », en souvenir du temps où les gens de Chandolin l' empruntaient pour transporter leurs défunts à Louèche, dont Chandolin n' était que le mayen. Ceux de Vissoie et d' Ayer préféraient passer par Pinsec \ Mais au 17e siècle, sur l' initiative et grâce à l' aide du curé de St-Luc, fut ouvert le premier passage à travers les gorges des Pontis. C' était un chemin muletier, utilisant les vires et corniches des parois, en partie taillé dans le rocher, ca et là soutenu par des passerelles de poutres, d' où son nom Les Pontis. On en distingue encore le tracé dans la paroi au-dessus du premier tunnel en venant de Niouc. Une inscription gravée dans le rocher rappelle l' œuvre philanthropique du curé de St-Luc:

J. H. S.

IMPENSIS P. V. QUARTERY DE LUC HOC OPUS ITINERIS F. F.

ANNO D. 1613 1 W. Gyr, opus cit., 1942.

En 1839, Engelhardt le déclare vertigineux mais non dangereux, vu « qu' il est d' une largeur suffisante pour le passage d' un mulet chargé et qu' il permet même, en certains endroits, le croisement des bêtes de bat. Comme c' est le seul lien entre la vallée et le monde extérieur, on n' a cessé dès lors de l' améliorer. Toutefois, Engelhardt indique 1763 comme date inscrite sur la paroi, ce qui ne correspond pas avec la copie que donne Wolf de cette inscription 1. Le Strasbourgeois l' a mal lue, ou y a-t-il deux dates gravées dans le rocher?

L' année qui suivit le passage d' Engelhardt vit un nouveau progrès dans les communications entre Anniviers et la plaine par l' établissement de la route carrossable, 1840-1841. Les passerelles de bois furent remplacées par des tunnels. Jegerlehner nous apprend que la route fut construite par les seuls Anniviards, sans aide de l' Etat et sans emprunt. Il raconte également, d' après Wolf, l' anec suivante. Il y a quelques années ( avant 1900 ), de fortes chutes de pluie avaient détérioré la route et l' avaient rendue impraticable. On avisa le gouvernement de Sion qui manda sur les lieux l' ingénieur cantonal. Mais les choses traînaient en longueur; ce que voyant, les hommes de la vallée se portèrent sur place avec outils, vivres ( et liquides ). Lorsque l' ingénieur arriva, 300 à 400 Anniviards ramassaient leurs pioches et leurs pelles pour s' en retourner chez eux. La route était réparée2.

La dite route fut encore améliorée et les tunnels élargis pour permettre le passage des cars postaux dès 1924. Vingt-cinq ans plus tard, une nouvelle correction de la route à travers les Pontis, avec percement d' un nouveau tunnel et construction d' un pont sur la gorge, fut effectuée par l' entre qui a construit le barrage de la Gougra au Val Moiry.

Le Col d' Hérens ( 3462 m ) Comme le Col du Géant et celui de la Strahlegg, le Col d' Hérens est un des grands passages des Hautes Alpes dont l' histoire est confuse, incertaine, discutée, et que la légende prétend avoir été utilisés bien avant l' ère de l' alpinisme. Johann Stumpf dans sa Chronique ( Zurich 1548 ) et Gilles Tschudi dans la Gallia Cornata ( 1572 ) en parlent vaguement comme d' un passage, en combinaison avec le Théodule, du Val d' Hérens dans le Val Tournanche et la vallée inférieure d' Aoste. Le curé Josef Rüden, qui fut le conducteur spirituel de St-Martin ( Hérens ), a trouvé dans les archives de cette paroisse des documents qui laissent entendre que les paroissiens de Zermatt étaient jadis astreints à faire un pèlerinage à Sion via le Col d' Hérens 3. D' autre part Frœbel écrit, d' après ce que son guide lui a raconté, qu' un Français a trouvé une médaille romaine sur l' alpe de Bricolla, et que chacun sait à Evolène qu' on a ramassé sur le glacier ( de Ferpècle ) des fers à cheval et des pointes de hallebarde. Mais toutes ces références sont vagues et tiennent de la tradition plutôt que de l' histoire.

Il faut descendre jusqu' en 1821 pour trouver une citation authentique. Dans son Mémoire sur les variations de température dans les Alpes, l' ingénieur de l' Etat du Valais, Ignace Venetz, celui-là même qui avait essayé en 1818 de parer au désastre de Mauvoisin, écrit: « La montagne qui sépare les vallées de Zmutt et d' Hérens est actuellement couverte de glaciers qui rendent le passage tellement dangereux que les chasseurs les plus hardis ont de la peine à passer... Je ne connais que le seul Josef Perren qui, de nos jours, ait traversé cette montagne. » 1 F. O. Wolf, Les vallées de Tourtemagne et a"Anniviers, Zurich 1886.

2 J. Jegerlehner, Das Val d' Anniviers, 1904.

3 J. Ruden, Familien Statistik von Zermatt, 1869.

Les témoignages des gens de Zermatt et d' Hérens s' accordent à dire que ce col était couramment pratiqué autrefois, mais que les modifications du glacier l' avaient rendu dangereux. Le châtelain Pralong, père du guide Jean Pralong qui conduisait la caravane de Forbes en 1842, l' avait franchi trois fois, mais n' accepterait d' y passer à nouveau qu' accompagné d' hommes sûrs 1. Le chanoine J.A. Berchtold, qui travailla longtemps à la triangulation des Alpes pennines pour l' établissement de la carte Dufour, déclarait en 1839 à Frcebel que « cette traversée était en tous cas une aventure. Quelques années auparavant, plusieurs messieurs de Sion s' y étaient risqués. Partis à 2 h. du matin des derniers chalets de Bricolla, ils n' étaient parvenus qu' à la nuit aux premières huttes de Zmutt, ayant couru de grands dangers à cause du temps ».

Ces messieurs de Sion furent-ils les premiers touristes au Col d' Hérens? Nous ne savons pas leurs noms, ni la date ni le but de leur excursion.

Mais les temps sont mars: on assiste à l' aube de l' alpinisme. Cette nouvelle tendance, de faire des courses en haute montagne sans se soucier de la science, uniquement pour le plaisir, poussé par le démon que nous connaissons, se manifeste chez le groupe de savants du célèbre Hôtel des Neuchâtelois sur le glacier de l' Aar. En août 1841, ils avaient escalade la Jungfrau. Ils avaient avec eux des instruments, mais parvenus au sommet, c' est bien plutôt la joie et l' émotion qui les envahit que la curiosité scientifique. Ecoutons Desor: « J' avais besoin de serrer la main d' un ami; de ma vie je ne me suis senti si heureux que lorsque je vins m' asseoir à côté de lui ( Agassiz ) sur la neige. Je crois que nous eussions pleuré tous deux si nous l' avions osé 2. » Forbes, hôte d' Agassiz au glacier de l' Aar, participait à cette course. Quelques semaines avant son passage à Evolène, il a franchi le Col du Géant. A Zermatt, en 1841, il avait entendu parler du Col d' Hérens, et le passage légendaire avait piqué sa curiosité. « Il s' auréolait, dit-il, de l' intérêt romantique attaché à ce qui a été si rarement accompli que sa réalisation semble presque fabuleuse; » Or la chance voulut que le premier homme rencontré à Arolla après la traversée du Col Collon fût Jean Pralong. Il l' engagea sur-le-champ.

Le passage s' effectua le 18 août 1842. Ayant passé la nuit aux chalets de Bricolla, la caravane, composée de Forbes, des guides Jean Pralong, Bionaz de Valpelline et V. Tairraz, gagna sans difficulté la crête de la Wandfluh, un peu à l' est du col proprement dit, d' où l'on descendit vers le Stockje. Arrivé là, le guide Pralong demanda la permission de s' en retourner aux Haudères directement par le chemin suivi. Grosse imprudence, mais qui dénote un fier courage. Forbes a donne une longue description de la course dans son livre Travels through the Alps, paru en 1843, et qui contribua beaucoup à répandre le goût pour les courses en haute montagne.

Deux jours après le passage de Forbes, les deux frères Follonier conduisaient des Haudères à Zermatt un négociant genevois. Qui était ce Genevois? Les annales de l' alpinisme n' ont malheureusement pas conservé son nom; mais nous avons là une autre preuve du développement de l' alpi, même en Suisse.

Désormais le branle est donne. Touristes et alpinistes vont affluer de plus en plus nombreux dans les deux vallées, d' autant plus qu' Arolla va devenir une étape de la traversée Chamonix—Zermatt, bientôt célèbre sous le nom de Haute Route, appelant la création de modestes auberges à Evolène ( 1858 ), à Zinal et St-Luc ( 1860 ) et Arolla ( 1865 ). Des routes vont s' ouvrir qui en faciliteront l' accès. La suite est connue.

1Frœbel, op. cit ., p. 273.

2 Ed. Desor, Excursions sur les glaciers, 1844, p. 395.

Le Grépon par l' Aiguille de Roc

PAR R. P. ( GENÈVE ) A 3 h. 30, dans un crachotement de mitrailleuse, le réveil de la Tour Rouge nous arrache de notre sommeil Personne n' a le courage de se lever, jusqu' au moment où Jacky se dévoue et va consulter le ciel. Nous l' entendons émettre, devant la porte du refuge, les pronostics les plus pessimistes. En réalité, le ciel est dégagé des lourds nuages qui le masquaient la veille et, seules, quelques légères nuées planent très haut au-dessus de nos têtes. En quelques minutes, nous sommes prêts au départ. Nous renonçons à déjeuner et nous irons, ainsi, jusqu' à Chamonix, sans prendre une once de nourriture de la journée.

Nos sacs pèsent à nos épaules de tout le poids des piques-niques que nous n' avons pas mangés. Babar, qui connaît l' accès à l' Aiguille de Roc, prend la tête. Je suis lié à lui. Derrière nous viennent Jean-Claude et Jean-Jacques, puis Hubert et Jacky. A un rythme rapide qui m' époumonne, nous nous élevons par des passages faciles jusqu' à la brèche supérieure de l' arête Est de l' Aiguille de Roc. En 2 h. 30, nous avons avalé ce d' œuvre.

C' est là que commencent les difficultés. Jean-Jacques et moi, nous nous souvenons des heures que nous avons passées, en 1958, à chercher le bon cheminement, avant de battre en retraite, quelque cent mètres sous le sommet Nous retrouvons les fissures de IV qui nous avaient, alors, paru d' une grande difficulté et nous les gravissons à nouveau, avec non moins de peine. Babar, en tête, mène la charge tambour battant et ne s' arrête que lorsqu' il est à bout de corde. Quand je le rejoins sur l' arête SE, je lui dis:

- Je n' ai plus de forces; je dois être éprouvé par l' altitude.

- Eh bien! mon vieux, me répond-il, qu' est que tu vas f... plus haut! On n' a encore rien fait de dur. En tout cas, ça m' assommerait de revenir par la même voie.

Plus haut, c' est la cheminée terminale: IV sup., 24 mètres de hauteur, 30 centimètres de largeur, deux parois lisses; inclinaison proche de la verticale. Je regarde Babar monter. Comme toujours, il s' élève sans effort apparent, malgré le sac qui le gêne. Aux deux tiers de l' escalade, il y a un emplacement de repos. En y parvenant, il m' annonce que le plus difficile est fait, puis repart. « Non! crie-t-il, c' est plus difficile encore! » Lorsqu' il est en haut, il m' invite à le rejoindre. Et j' apprécie tout le charme de cette horrible cheminée Je piétine, ne trouve presque pas de prises. Le sac, les crampons, le piolet en trouvent, eux, et s' y accrochent avec insistance. Les « experts » qui cotent ça en IV sup. devraient bien revoir leur table des difficultés! En arrivant auprès de Babar, j' ai la gorge aussi sèche qu' un tuyau de caoutchouc racorni. Ma seule consolation sera, quelques instants plus tard, d' entendre les copains gémir en gravissant le même passage.

Quelques mètres au-dessus de nous se dresse la flèche de l' Aiguille de Roc. On peut en atteindre l' extrême pointe avec ou sans lancer de corde. Babar préfère le second procédé. Je le vois, après une tentative infructueuse, se hisser de gratton en gratton et, finalement, saisir la bonne prise et se rétablir au haut de la dalle. A mon tour, je m' en vais tâter des grattons, avant de goûter l' exal de me dresser enfin sur cette Aiguille qui, depuis l' an passé, m' obsédait bien souvent.

Alors que nos amis se battent avec la cheminée, Babar place le premier rappel et descend vers la Brèche Aiguille de Roc—Grépon. Au bas d' un mur lisse et surplombant, d' une trentaine de mètres, la corde nous dépose sur une arête de neige, à l' extrémité de laquelle commence le deu- xième rappel. Babar disparaît à mes yeux, puis je l' entends s' exclamer: « Je crois bien que la corde n' est pas assez longue! » Heureusement, au bout des 35 mètres, au moment où l'on est suspendu dans le vide et prêt à tournoyer, les pieds loin du rocher, une petite plate-forme vous reçoit gentiment. Et 5 ou 6 mètres plus bas, c' est la Brèche, sombre coupure inhospitalière, où le soleil ne parvient pas. Nous avions prévu d' y manger un peu. Comme nous sommes toujours sans appétit, nous supprimons cet intermède et le remplaçons par une accolade à la gourde.

Le temps paraît devoir se gâter. La Verte a mis son bonnet. Il s' agit de faire vite et d' atteindre, avant le mauvais temps, sinon le sommet du Grépon, tout au moins la vire qui vient de la fissure de l' Epaule pour pouvoir, le cas échéant, nous échapper par le C.P. Babar réclame une corde, afin que nous puissions remonter le Dièdre Frendo pendant que nos camarades descendent le second rappel sur la nylon abandonnée à leur intention. Comme personne n' apparaît, Babar s' im et tempête.

Je ne sais pourquoi j' imaginais le dièdre Frendo évasé et incliné, alors qu' il se présente resserré et vertical. Grâce aux « clous » en place et aux étriers que Babar pose pour nous - car lui ne s' en sert guère - nous nous en tirons assez bien. En revanche, un passage beaucoup plus difficile fait suite et nous éprouve tous. Mais nous y retrouvons le soleil et la certitude qu' une fois cet obstacle franchi, les difficultés extrêmes, hormis la Knubel, seront derrière nous. La jonction avec la voie du Grépon—Mer de Glace est en effet à deux pas. Aussi, tandis que les deux autres cordées sont encore en train de batailler plus bas, nous repartons, Babar et moi, pour gravir plus posément les dernières fissures qui nous séparent de la cime.

Pour ma part, j' espérais qu' une fois la Brèche Balfour atteinte, Babar allait me « fiche » la paix, car j' étais plus proche de l' épuisement que de la grande forme. Mais il sut si bien faire du charme que je ne pus lui résister: « Tu verras, sans le sac, ça ira tout seul. Je t' expliquerai comment il faut t' y prendre. Tu seras bien content d' être allé au sommet » - « Après tout, me dis-je, un passage de V sup. de plus ou de moins... » En réalité, cette Knubel est moins terrible que je ne le craignais. Le V sup. ne dure que quelques mètres et je fus, comme le prévoyait Babar, heureux d' être monté au sommet. C' était la quatrième fois que j' escaladais le Grépon, mais ma deuxième visite au sommet, car deux fois je m' étais arrêté à la Brèche Balfour. Je m' étendis sur la roche plate. Babar se coucha à côté de moi. Il y avait tout juste 8 heures que nous étions partis de Tour Rouge. « C' est un beau sommet, ce Grépon », me dit Babar. Puis il ajouta: « Je crois que c' est la plus belle des Aiguilles de Chamonix. » ( Bulletin du GAO )

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