Les merveilles du monde souterrain

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Une visite aux grottes de Postumia ( Adelsberg ) et de San Canziano, dans le Carso.

Par S. W. Poget.

Un sol calcaire est toujours riche en curiosités naturelles, gorges inattendues, sources énigmatiques, grottes et baumes, ces curieux puits naturels en relation fréquente avec des cours d' eau souterrains; mais aucun ne l' est autant que cet étrange pays du Carso — le Karst d' avant la guerre, d' hui italien — qui s' étend au nord de Trieste et de la Mer Adriatique, pays pierreux, plein d' imprévu, creusé, percé, foré naturellement comme une éponge. Ses dépressions bizarres, brusques affaissements du sol pareils à des amphithéâtres naturels de toutes dimensions et de toutes profondeurs, mesurant de quelques mètres seulement à quelques centaines de mètres, ses gouffres, ses abîmes, ses puits naturels, si nombreux qu' on en a exploré déjà plus d' un millier, ses gorges, ses rivières au mystérieux cours souterrain, ses grottes superbes aux voûtes parfois colossales, avec leur féerie de stalactites et de stalagmites, tout cela fait de cet étrange pays une véritable boîte à surprises.

C' est dans ces grottes féeriques et grandioses, merveilles du monde souterrain, que nous voudrions conduire aujourd'hui nos lecteurs, et, sur les centaines de grottes explorées jusqu' à ce jour 1 ), nous en choisirons deux qui se complètent admirablement l' une l' autre: celle de Postumia et celle de San Canziano.

Les grottes de Postumia, à une cinquantaine de km. de Trieste, étaient plus connues autrefois sous le nom d' Adelsberg, mais on sait que, dans les territoires annexés à la suite de la guerre, tous les noms ont été italianisés et c' est ainsi que le nom antique d' Adelsberg, si célèbre fût-il, a été remplacé par celui tout récent de Postumia; c' est la dernière localité italienne avant la frontière yougoslave.

Dans la colline rocheuse et boisée qui domine la bourgade, rien qui trahisse les merveilles de l' intérieur. L' entrée elle-même n' est qu' une ouverture quelconque dans le gris du calcaire. Muni de votre « ticket », vous pénétrez à l' intérieur et débouchez dans un boyau interne, sur un trottoir cimenté, devant une longue rangée de petits vagonnets. C' est la gare intérieure, où rien non plus ne retient l' attention. Un peu sceptique, vous vous installez à votre tour sur l' un quelconque de ces wagons, vous demandant si vous n' êtes point la victime de quelque réclame outrancière.

Les « wagons » se composent de simples bancs de bois, à deux places, fixés 3 par 3 sur un étroit plancher monté sur rails. Quand tout le monde est installé, le singulier convoi s' ébranle, serpent pacifique déroulant ses replis suivant les caprices de la galerie.

Pour justifier l' existence de cette minuscule voie ferrée, il faut dire que la grotte mesure une trentaine de km. de développement. Inutile d' ajouter qu' on n' en visite officiellement qu' une faible partie, spécialement aménagée à cet effet par la création de cette petite voie ferrée intérieure qui vous fait parcourir sans fatigue les premiers kilomètres, auxquels succède un bon sentier de sable durci, et surtout par l' installation d' un abondant éclairage électrique répandant dans ce monde ténébreux l' éclat puissant de ses 750,000bougies.

A peine est-on parti, que la curiosité un peu méfiante du début fait place à l' étonnement, puis à l' admiration la plus spontanée et la plus profonde.

Tout près du point de départ, vous retrouvez la rivière — la Piuca — dont vous dominez un instant le lit souterrain; puis, le couloir s' en écarte, pénétrant toujours plus avant dans l' intérieur de la montagne, parfois plus large et parfois moins, ondulant entre des piliers aux sculptures étranges, sous un plafond lui aussi abondamment sculpté d' où pend comme des glaçons un peuple de stalactites cristallins et étincelants. A leur rencontre montent les stalagmites, forêt étrange et pétrifiée, troncs de toutes les dimensions et de toutes les hauteurs, formant autant de colonnes ciselées, des plus sveltes aux plus massives, piliers étranges de cet étrange et mystérieux temple de la nature, sculpté comme une pagode hindoue.

Une impression toute particulière vous saisit, une impression de jamais vu, d' insoupçonné. On croit rêver et l'on ne serait point étonné de voir surgir un chœur de fées de quelque obscur recoin de ce palais enchanté.

Aux étroits boyaux succèdent de vastes salles, quelques-unes de dimensions absolument inattendues, telle la « salle de danse » ou la « salle de concerts », où 8000 auditeurs peuvent se sentir à l' aise.

Dans ce décor toujours changeant, toujours nouveau, lentement bien qu' encore trop rapidement au gré des visiteurs émerveillés, le convoi progresse, sous le vif éclairage des lampes ou des projecteurs électriques fort habilement dissimulés un peu partout, illuminant « a giorno » ce bizarre empire souterrain.

Au bout de dix minutes on descend et, sous la conduite d' un guide, on continue à pied, avançant à la découverte, toujours parmi l' infinie variété de formes produite par le lent et incessant travail de la nature: stalactites immaculés, piliers et colonnes, toujours sculptés et parfois constellés de petits cristaux étincelant comme des diamants, ou résonnant comme des flûtes sous la caresse d' un morceau de bois. Sur un point, le plafond est hérissé de petites « chandelles » de pierre pendant comme une mousse de glace de l' effet le plus fin et le plus pittoresque. Ailleurs, ce sont de longs rubans translucides qui s' accrochent à la paroi, donnant l' impression de draperies, de soieries, de voiles merveilleux.

On aimerait, dans ce pur sanctuaire de la nature, pouvoir errer, s' attarder, rêver à son aise! Malheureusement il faut suivre le cortège et, par surcroît, notre guide se croit obligé de signaler à notre attention les innombrables figures plus ou moins reconnaissables ou grotesques dont la fantaisie a peuplé ce monde enchanté, et cela sans nous faire grâce d' une seule. Nous voyons le Lion, le Dragon, l' Eléphant, le Rhinocéros, la Grenouille, les Bananes, le Trône de Saint-Pierre, la Chaire, la Tour de Pise et bien d' autres « curiosités » pour enfants et bonnes gens, dont la banale énumération des hautes régions du rêve nous fait retomber sur terre, sans ajouter quoi que ce soit à la beauté de ces lieux, exception faite pour le curieux petit « Gnome » bizarrement accroupi sur le sol et qu' on salue avec gaieté.

Après une heure de cette promenade enchantée, on se retrouve au terminus de la ligne — à 3 km. de la sortie — et, de nouveau, sagement alignés deux par deux sur les bancs du train minuscule, les visiteurs refont en sens inverse le chemin déjà parcouru.

Les grottes de San Canziano, elles, se trouvent à une vingtaine de km. de Trieste.

On peut s' y rendre en auto; on peut aussi y aller à pied de la station de Divaccia, d' où une charmante promenade de 3 km. vous amène sur place. Au bout d' une demi-heure de marche le sentier s' engage dans un petit bois de pins parfumé de cyclamens, à l' extrémité duquel un belvédère s' avance. La curiosité vous y mène et vous restez médusé de surprise au bord d' un gouffre vertigineux creusé à pic devant vous! Tout au fond, une rivière aux eaux vertes qui serpente, sortant en cascade d' un pont naturel, pour bientôt rentrer dans la paroi, juste à vos pieds, à 164 mètres de profondeur, comme vous l' apprendrez tout à l' heure au cours de la visite!

Rochers, parois à pic, pentes raides, arbres et broussailles, la silhouette du village sur l' autre bord du gouffre, forment un cadre des plus pittoresques à ce cirque grandiose.

A gauche, l' ouverture béante d' une vaste grotte, un sentier qui zigzague dans sa direction. En face, une petite chute que vous reconnaissez pour l' avoir vue sur les réclames. C' est là.

Quelques minutes plus tard, vous dégringolez vous-même sur le sentier entrevu, accompagné d' un guide pourvu de cierges et de magnésium, pour une promenade sous terre qui promet d' être originale.

Tout en descendant et en admirant les fort beaux paysages produits par ces rochers et la rivière, vous faites moisson de renseignements.

Vous apprenez que cette étrange rivière qui joue à cache-cache dans les rochers s' appelle le Timavo, qu' elle a sa source à 47 km. de là, qu' aux abords de San Canziano elle se creuse une gorge de plus en plus profonde, entre dans le rocher, passe sous le village à cent mètres de profondeur, reparaît dans le gouffre où nous sommes et qu' après avoir à nouveau disparu elle ressort, 33 km. plus loin, aux abords de Monfalcone, où enfin elle se jette à la mer après un cours de 2 km.

Vous apprenez encore que le cirque où vous êtes mesure de 300 à 400 mètres de diamètre avec une profondeur variant de 122 à 164 mètres, qu' à deux reprises, en 1826 et en 1851, le mystérieux canal souterrain s' étant obstrué quelque part, l' eau ne trouvant plus d' issue était montée, nouveau déluge, remplissant le gouffre à moitié! Chemin faisant, on vous montre, gravée sur un rocher, la marque du niveau atteint par les eaux. C' est effrayant!

Tout, d' ailleurs, à San-Canziano, est fait pour surprendre le visiteur novice. C' est ainsi que le plafond de certaines salles atteint 70 et même 90 mètres de hauteur et que l' arche du pont naturel du milieu du cirque mesure 50 mètres de haut. Rappelons en passant que la hauteur de l' à pic du belvédère au niveau du Timavo est de 164 mètres.

Tout en devisant, nous sommes arrivés à l' entrée de la grande caverne aperçue d' en haut sur la gauche. C' est une salle considérable, sèche et bien exposée, qui fut habitée par toute la succession des populations, depuis l' âge de la pierre. Le produit de ses fouilles, poussées jusqu' à 4 mètres de profondeur environ, a enrichi le musée de Trieste. On a conservé à l' entrée un « témoin » du sol vierge.

De cette grotte, nous descendons, tournons, montons, ici au bord de la rivière, là 50 mètres au-dessus, faisant tours et détours à la lueur de nos cierges, toujours et partout accompagnés du grondement des eaux au fond du gouffre noir, décuplant l' impression de mystère de ce sombre voyage. Ce vacarme des eaux que vous ne voyez pas mais que vous sentez autour de vous dans la profondeur et dont l' écho exagère encore l' importance, produit une différence d' impression profonde avec le calme de la grotte de Postumia. Seule une salle existe où l'on n' entend plus le moindre murmure et que pour cette raison l'on a baptisée la « grotte du silence ».

Parmi les impressions de la visite, je m' en voudrais de ne point citer les vers de l' Enfer de Dante appliqués au rocher à certains points caractéristiques du parcours. Ces vers sont choisis et illustrent le passage avec une telle vérité d' expression qu' on les croirait composés sur place par l' illustre poète.

Dans ces grottes, nous retrouvons — bien qu' avec moins de richesse peut-être — les mêmes phénomènes étranges et magnifiques de concrétion qu' à Postumia: parois et plafonds sculptés, colonnes ciselées, rubans colorés. Une ou deux nouveautés cependant, telle la salle dite « delle Fontane », où des rubans de pierre soudés les uns aux autres sur le sol semblent former une quantité de « baquets » étagés sur la pente.

Ici et là, le guide allume une de ses charges de magnésium qui, pour quelques instants, dissipe les ténèbres, projette de fantastiques lueurs sur les parois du gouffre et vous en fait réaliser toute la profondeur et la beauté.

Le retour au haut par une autre voie escarpée passant sous l' arche du pont naturel au-dessus des cascades du Timavo termine la belle impression de grandeur, de mystère et de pittoresque que laissent ces grandioses grottes de San Canziano. Très différentes de celles de Postumia, plus sauvages de nature, elles montrent un autre aspect de l' érosion fluviale.

Ces deux merveilles de la nature se complètent l' une l' autre admirablement.

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