Noël au Rotondo

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25—27 décembre 1936.

Par Henri Béguin.

Chose étrange, en effet, que ce bruit de crémaillère qui monte doucement dans la nuit de la « Schöllenen » où une atmosphère humide et sombre rend l' homme mélancolique. A peine l' eau glaciale d' aspect bleuâtre trouve-t-elle son chemin à travers cette rocaille pittoresque devenant de plus en plus étroite et raide pour faire tout à coup place à une vallée des plus charmantes et paisibles, l' Urserental, le cœur de la Suisse. Nous traversons ce gentil Andermatt, tranquille comme la fumée qui monte de ses cheminées tout droit dans le ciel; bon signe, paraît-il, le temps sera beau. Nous nous dirigeons sur Realp en traversant l' antique Hospenthal dominé par sa vieille tour. Les peaux de phoque font à merveille leur travail apprécié provoquant dans la neige poudreuse le craquement familier aux skieurs; ce bruit se mélange au son sonore des cloches de la vieille église de Realp. Un dernier rayon du pâle soleil de décembre touche à peine les plus hautes cimes, et l' élégante silhouette du Pizzo Lucendro envoie son feu dans l' infini. Nous montons dans la neige et dans la nuit, le sac est lourd; une bise froide, vive, serre les lèvres. Arrivés à l' Oberstaffel, nous passons sur la droite du glacier Wyttenwasser pour nous engager dans la dernière montée qui va nous conduire au refuge du Rotondo ( 2575 m. ). Les lignes déchirées des « Ywerberhörner » prennent des formes nettes et sauvages derrière lesquelles surgit le disque d' une lune lançant sa lumière pâle et froide sur les pentes neigeuses. La cabane qui offre un réconfort à tous ceux qui ne craignent pas l' effort, perdue dans ce beau coin du St-Gothard, n' est plus éloignée; nous augmentons notre allure, car la faim commence à se faire sentir. Enfin, nous arrivons. Soupe fumante, spaghetti à la tomate, thé, ananas et l' atmosphère agréable de la cabane, quelle merveille! Il fait bon vivre! Avant de monter au dortoir, je sors pour goûter le charme de cette nuit calme et pure de Noël. Toujours le Pizzo Lucendro; derrière sa fine arête mille étoiles montent dans le ciel et scintillent au firmament. Il semble que leur éclat est plus puissant dans cette nuit de fête. La plaque d' argent monte... monte majestueusement et donne aux hauteurs endormies un étrange sentiment de volupté.

Pendant que les arêtes rocheuses des Lecki- et Stellibodenhorn se baignent dans les premiers rayons de soleil d' une matinée merveilleuse, nous montons en zigzag la pente passablement raide qui conduit au Leckipass ( 2903 m ) où nous arrivons vers les 8 heures 1/z. Vite nous enlevons nos bois que nous plantons dans la neige et, les yeux brillants, nous grimpons d' abord au sommet du Stellibodenhorn ( 3018 m .), puis, peu après, au Leckihorn ( 3062 m. ). La vue est splendide sur nos Alpes chéries: là-bas, dans le fond, vers le sud-ouest, le Finsteraarhorn, roi de l' Oberland Bernois, domine tous ses frères ensoleillés; un peu plus au nord, la belle forme blanche du Galenstock se détache dans le bleu foncé et barre majestueusement l' horizon. Un immense cercle de cimes s' étendant jusque dans les Grisons s' offre à notre regard, panorama gigantesque dont on ne se sépare qu' avec peine, car il semble que des liens invisibles vous retiennent à jamais devant cette splendeur.

Du Leckipass nous nous engageons sur le versant sud du Leckihorn pour gagner le Muttenpass ( 2951 m .) et, tout en cassant la croûte, nous admirons l' immense forteresse du Pizzo Rotondo, avec sa dangereuse structure qui semble s' opposer à toute tentative. La traversée du névé qui nous sépare du Wyttenwasserpass ( 2840 m .) est vite faite, et déjà d' un seul « Schuss » nous volons jusqu' au refuge, à travers l' immense ombre que projette sur notre piste le Wyttenwasserstock.

De bonne heure nous quittons la cabane si accueillante du Rotondo et, en suivant nos traces du jour précédent, nous remontons au Leckipass. Le temps est merveilleux, aucun nuage au ciel. Nous jetons un dernier coup d' ceü à la silhouette grandiose du Blindenhorn avec le Griesgletscher qui en part semblable à un fleuve; cette vision gigantesque me rappelle des plaisirs d' autrefois. Cependant il faut quitter ces souvenirs; le présent nous attend. Nos « Hickory » sentent la descente; nous filons, nous glissons à rapide allure de terrasse en terrasse tout au long de ce fameux Muttengletscher, ne laissant derrière nous qu' une gerbe de neige poudreuse tout scintillante, qui se disperse bientôt; on retient son souffle, les yeux coulent; quelle sensation! quelle joiel Un seul élan et déjà ce paradis de glacier qui tout à l' heure nous appartenait encore n' est plus qu' un immense tapis blanc et paisible.

Quelques minutes de repos pour nous permettre de revivre comme dans un film cette descente inoubliable, et déjà nous nous engageons dans une pente très inclinée qui doit nous mener au Thierberg ( 2749 m. ). Le soleil chauffe, la sueur coule sur le front; il est 14 heures; devant nous s' étend la vaste Thierbergalp couverte d' un duvet de neige étincelante; le parcours de ce plateau est un plaisir reposant, mais dès la Deyeren, quelle surprise se déroule devant nos yeux: un versant presque à pic tombe directement de 700 m. sur Realp. Quelle chance! la neige est bonne, elle offre à l' amateur du « Télémark » le plus grand plaisir. Déjà un des nôtres s' élance dans le blanc irrésistible, ne laissant derrière lui qu' un beau dessin dans la neige; nous le suivons; les maisons de Realp grandissent de minute en minute. Nous y sommes; on nous attend; un vrai type de la Suisse Centrale nous invite d' un sourire confiant à mettre nos sacs dans son traîneau. De sa belle voix, il anime sa bête qui part d' un joli galop sur la grande route toute droite. Derrière le traîneau, en file, nous tenons la corde; les skis crient sur la neige dure de la piste; quel plaisir final, cette modeste partie de « Skijöring ». Le jour va sur sa fin; nous traversons Andermatt, tout fiers de notre cheval et, après une poignée de mains cordiale à notre bel homme barbu, nous nous enfonçons dans les mystères de la Schöllenen. En bas, les grands contours de la route du St-Gothard. Et c' est Göschenen.

L' express gronde dans le noir du tunnel... déjà il nous emporte dans le brouillard de la plaine où le devoir nous rappelle;.. .tandis que tout en haut dans le ciel lumineux le fragile et délicat rayonnement d' une étoile se perd dans la paix du Rotondo.

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