Noms de lieux alpins. IV. Esquisse toponymique de la Vallée du Trient

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Esquisse toponymique de la Vallée du Trient.

Par Jules Guex.

« J' aime Salvan, parce que j' y ai des souvenirs et que j' y connais de bonnes gens; j' aime y dormir pour être réveillé au petit jour par le cornet de son chévrier partant pour la montagne; j' aime y rester le soir pour descendre le matin, par le délicieux sentier de Gueuroz.»Jaoelle.

Le nom de l' auteur de mon épigraphe est inscrit dans le roc au défilé de Fontany; mais, ce qui est mieux, sa mémoire est aimée et vénérée chez les Salvanins d' aujourd: tous ont entendu parler de lui; quelques-uns l' ont connu qui le revoient encore, appuyé contre le vieux lavoir ( maintenant disparu ) et combinant avec son fidèle François Fournier quelque ascension nouvelle.

Salvan, Javelle, François Fournier, mon premier guide, et, là-haut, mon Glacier du Trient: souvenirs qui me sont très chers et qui, il y a trente ans déjà, m' ont incité, pour mieux connaître et mieux comprendre l' âme de ce pays, à étudier les noms des lieux qui le composent.

Les alpinistes qui me feront l' honneur de lire jusqu' au bout cette esquisse toponymique, n' oublieront pas que c' est à eux que je m' adresse, et non à des linguistes, qui seraient en droit de me reprocher et l' insuffisance de ma méthode et la témérité de quelques-unes de mes hypothèses. Qu' on ne croie pas, cependant, que j' assimile la toponymie à l' art d' imaginer d' ingénieux calem-bours étymologiques. La passion ( le mot n' est pas trop fort ) avec laquelle je me livre à ces recherches, depuis tant d' années, ne me fait pas oublier les plus élémentaires devoirs de la probité scientifique. Pour essayer de découvrir le sens et l' origine de ces noms de lieux, j' ai consulté les archives locales et les études publiées sur ces problèmes; j' ai surtout fait appel au concours indispensable des patoisants de la région, et ils me l' ont apporté avec une générosité, une amabilité, une conscience qui les honorent. Qu' on me permette de nommer ici, avec une infinie reconnaissance, ceux qui ont été mes meilleurs collaborateurs: M. Louis Coquoz, ancien instituteur, aux Marécottes, auteur, entre autres, de cette excellente monographie, pleine de choses intéressantes: Histoire et description de Saluan-Fins-Hauls; son fils, M. Denis Coquoz, qui joint à un émouvant amour de son pays natal l' art de noter, en véritable savant, ses observations, aussi bien sur les plantes que sur les mots de la langue de ses ancêtres; enfin M. Maurice Gabbud, journaliste à Martigny, un Bagnard dont le nom est familier et cher à quiconque s' intéresse à nos patois romands. Les rapports que j' ai entretenus avec ces messieurs sont parmi les meilleurs souvenirs que m' a laissés une longue campagne toponymique.

Le pays que nous allons parcourir est un très vieux pays, je veux dire: de colonisation extrêmement ancienne, parce que, de la vallée du Rhône à celle de l' Arve et à la Savoie, il offrait un passage facile; le point le plus élevé à franchir, le col des Montets, atteint à peine 1500 mètres d' altitude. Qui ne se rappelle les pages où Javelle évoque les premiers chasseurs qui s' y aventurèrent? Il me semble les voir, et je les suis dans leur itinéraire tout naturel et, en quelque sorte, obligatoire. Ils quittent Vernayaz, s' élèvent par la forêt du Mont, le long du torrent, là où zigzague la route actuelle. Entre les roches moutonnées, à gauche, et les terrains ardoisés, à droite, ils passent au défilé de Fontany, s' arrêtent au plateau des Marécottes et cherchent un point où franchir le terrible obstacle de la gorge du Triège. Devront-ils redescendre de cinq cents mètres jusqu' à son confluent avec le Trient? Mais non: depuis des millénaires, les bêtes sauvages: ours, loups, renards, cerfs, chamois et bouquetins ont tracé une piste sûre qui, des Marécottes, se dirige vers les Peutex, passe sur la Lex et, après un pas délicat, atteint le Triège, à la cote 1244, au-dessus de ses effrayantes cascades * ). Le gué est commode, où se trouve aujourd'hui le Pont deFenestrale: la partie est gagnée. A travers les bois, nos chasseurs passent à l' ouest de la tête de La Châ, et, par une marche horizontale, se glissent sous le plateau du Giétroz, pour atteindre le Châtelard, Vallorcine et le col des Montets.

Aussi bien, ces premiers chasseurs et colons ont-ils laissé des traces de leur passage et de leur habitat. On croit avoir reconnu, près de Salvan, des dolmens, des pierres à écuelles, de mystérieuses inscriptions indéchiffrables sur les rochers. Mais il y a mieux. En 1876, mon regretté cousin François Doge, alors petit collégien, fit une trouvaille sensationnelle: entre les Peutex et le Triège, près de la Lex, à quelques pas de la piste millénaire, il découvrit dans une fissure de rochers une admirable hache en bronze, qui dormait là depuis deux ou trois mille ans, oubliée par quelque bûcheron ou chasseur des peuplades pré-helvètes, ligures, je pense, puisque les Celtes connaissaient l' emploi du fer 2 ).

Que l'on considère que ce bronze salvanin est un alliage d' étain, venu de Cornouailles, et d' un cuivre qu' on ne trouvait pas sur place. Cela implique une organisation commerciale, des échanges en nature avec de lointains pays, et nous permet de conclure que nos ancêtres, soi-disant sauvages, n' étaient pas des demi-brutes. Quel dommage que l' histoire ne sache à peu près rien d' eux! C' est le mérite de certains noms de lieux d' autoriser quelques conjectures sur leur langage.

Mais comment allons-nous parcourir ce pays que j' aime et dont je crois bien connaître tous les sentiers, et presque tous les noms, sans pouvoir me flatter d' être à même de les expliquer tous? Nous le diviserons en plusieurs secteurs, limités, en bas, par le Trient, et, en haut, par les crêtes de son bassin hydrographique. Nous y examinerons les noms de la carte Siegfried, et quel ques-uns qui n' y figurent pas x ).

Quelque lecteur se dira peut-être que mes modestes études, venant après le monumental Essai de Toponymie de Jaccard, sont assez inutiles. Sans doute, j' emprunterai à Jaccard quelques explications quand elles me paraîtront justes, et je citerai ma source. Mais il m' arriverà plus souvent de remplacer ses hypothèses par les miennes, quitte à errer plus gravement que luiLa vérité toponymique sur cette région ne sera connue qu' au jour lointain, hélas! où aura entièrement paru le Glossaire des patois de la Suisse romande. Mais, à ce moment-là, l' auteur de ces lignes aura depuis longtemps posé sa plume et ne s' occupera plus de toponymie, la plus charmante des sciences de plein air.

De Vernayaz au Triège.

( Rive gauche du Trient. ) Vernayaz. En 1279, Verneije. Cette forme archaïque représente assez bien la prononciation locale moderne. Cependant les aimables conducteurs des C. F. F. lui préfèrent, comme chacun sait, l' horripilant Verncijâzel — Si la racine verna « aulne » est gauloise, il n' en faudrait pas conclure que Vernayaz ait été fondé par les Véragres. C' est un nom de formation romane, qui signifie: lieu où croissent des aulnes, comme ses innombrables frères et sœurs: Verne, Vergnaz, Varnei, Vernek, Verneyre, Vcrnasson, Vernozet, Barneusa ( Zinal ) et bien d' autres.

[Vouardctta] ( croix de la... ) —croix de la « petite garde », qui s' élevait autrefois au neuvième tournant de la route. Dans nombre de noms patois, le W germanique a subsisté et n' est pas devenu un G comme en français.

Le Pontet. L' ancienne route, à la sortie du bois, vingt minutes avant d' arriver à Salvan, passait d' une rive du vallon à l' autre par un « petit pont », aujourd'hui disparu.

[Fontanypetite fontaine. ( Peu avant le défilé où se trouve l' inscrip qui rappelle le souvenir de Javelle. ) Salvan. En 516, Silvanumfen 1307 Servons; plus tard Salvans, Sarvan et autres formes encore, qui, toutes, se rattachent à silva « forêt ». Mais faut-il nécessairement en déduire une forme primitive ( vicus ) Silvanus « ( village ) de la forêt », comme le fait Jaccard, sans hésiter, et tant d' autres après lui? La prudence s' impose, et l'on pourrait, à plus juste titre, y reconnaître un nom d' homme ( un ancien propriétaire ), quelque Siluanus ou Silvanius. C' est du reste plutôt le nom d' un « pays », d' une paroisse. L' agglo des maisons entourant l' église s' appelle la Velia « la Ville ».

[Le Tsateletpetit château. Nom d' une des têtes des roches moutonnées, à l' est de l' église.

[La Plannale plateau. ( Même région, comme les deux suivants. ) [Les Itavèrasscschamps de raves. ( F. Fournier y possédait quelques champs. ) [Les Vourzessaules marceaux, osiers.

[La Parela paroi ( qui domine le Trient, en face de Gueuroz ). Le Biolley = lieu où croissent des bouleaux; du latin betulletum. [Creu leucreux ou fosse aux loups.

[Sex du Sérél = rocher du « sérac », qui ressemble, par sa forme cubique, aux séracs qu' on fabrique dans les alpages.

Les Marcots, prononcez Marécot = terrain marécageux.

Salvenay ou mieux Savenay = lieu où croissent des chauèna, en français sabines, du latin [Juniperus] sabina, sorte de genévrier.

La Matse. Il y en a au moins deux dans la région, sans compter les [MatsassesJ: l' une sur le chemin de Van, l' autre près de la Médettaz, qui ne figure pas sur la carte S. Et il y en a bien d' autres en Valais. Jaccard y voit un synonyme de l' italien mazze, du romanche mazza « massue », désignant des forêts de hêtres exploitées en têtards: ces vieux troncs seraient semblables à des « massues ». Est-ce bien exact? M. D. Coquoz me dit que ce mot ne s' emploie plus dans la région, mais qu' il pouvait bien signifier: tête, éminence rocheuse. Bridel signale le verbe emaka; et le Glossaire des patois de la Suisse romande, le verbe amalchijé « écraser, serrer, coincer », ainsi que le nom commun amalse « appareil de serrage », sorte d' étau à châtrer les taureaux. La forme non composée matse pourrait signifier, comme on l' a dit parfois, « piège à gibier » et désigner des lieux où on les plaçait habituellement.

L' Adrelittéralement « ce qui est à droite »; partant: bien exposé au soleil. C' est le nom général des propriétés situées au-dessus de Salvan et bien ensoleillées.

Les Tseppelets. Selon Jaccard, diminutif du latin cippus « souche, branche ». Le patois local d' aujourd ne confirme pas cette traduction, pas plus qu' il n' autorise, me semble-t-il, une dérivation de teppa « motte de terre — terrain gazonné en pente ». Le nom de lieu français « les Teppes » désigne des friches, des terrains improductifs. A rapprocher peut-être d' un nom de famille de Salvan: Chappelet.

[La Monture] =la meunière; c'est-à-dire ruisseau du moulin, qui traverse le quartier de la Comba.

[Tanna é îayègrotte aux fées.

[Les Combassespetites ou mauvaises combes. Racine gauloise, signifiant à l' origine: fond d' un navire, et plus tard vallon, vallonnement, ravin.

Le Tsarvo. Peut-être du latin ( montem ) calvum « ( mont ) chauve ». Mais cet adjectif latin vient d' une forme plus ancienne: calva « crâne » d' où « tête ».

Jour du Ban = forêt à ban, où il est interdit d' abattre des arbres, parce qu' elle protège le village de Salvan contre les avalanches. Même sens que les Devens vaudois ( latin de/ensum, défendu ), germanisés en Deweng près de Louèche, et que les Dannholz de la Suisse allemande.

Jeur de la Comba = forêt qui domine le quartier de Salvan nommé la Comba.

Jour des Luex ( prononcez Loué ). Une loué est en général un terrain allongé, escarpé et uni. Bridel le traduit à tort par « haute pointe des montagnes ». Etymologie incertaine.

Jeur des Tsoumes ou Choumes = forêt où le bétail « chôme », c'est-à-dire se couche à l' ombre entre deux repas.

Le Djoit. Désignation inconnue dans le pays pour cette sommité. Mais il y a une loué du Djoa. Le patois actuel semble ne plus posséder ce mot djoa. A-t-il quelque rapport avec dzô, djô, qui s' emploie ailleurs dans le sens de juchoir, entassement de pierres peu solide? Je ne sais. Il pourrait aussi représenter le mot gaulois latinisé jugum, au sens de « montagne », comme on l' a constaté dans Beaujeu ( France ), synonyme de Bcaumonl.

Les Marécottes. Forme féminine de Marcol expliqué plus haut.

Le Cergneux = propriétés « cernées », c'est-à-dire entourées de murs ou d' arbres, selon Jaccard.

Planajeur ( prononcez Planadjyeuplateau, « plan » dans la forêt.

Les Peutex. Ne vient pas de putidus « laid », comme l' affirme Jaccard. ( Le site est charmantSignifie: terrain humide, imprégné d' eau. L' ancien français poutie, l' italien poltiglia et le provençal pauio veulent dire: bourbier, et doivent avoir la même origine: le latin pultem. A rapprocher peut-être de peutau « chose malpropre », que signale Bridel.

La Médcttaz. En 1732 Meidelaz. Aucun mot du patois actuel ne peut expliquer cette forme. Aussi je propose de lire L' Amédella = propriété d' Amédée. Ce serait une formation analogue à celle de nombreux toponymes: Perraudetta, Videmanetta, etc.

Les Leyzettes. En 1294 Lesetes. Selon Jaccard, diminutif de lex « rocher ». C' est assez plausible.

La Creusa. De la même famille que les Craux, Croux, Crosex, Crausaz, etc., qui remontent à l' adjectif latin corrosum « creux », dans le sens de large ravin, vallon.

Goletta ( col de la... ). Diminutif de gueule, employé par métaphore dans le sens de couloir, passage étroit, goulot, goulet.

LeTemelet, à rapprocher des formes Thoumalay ( Etivaz ), Cmala ( Savoielieu où abonde le thymier ou sorbier des oiseleurs.

Le Luisin, prononcez Louèjin. Peut-être dérivé de louèLes formes archaïques me sont inconnues.

Emaney ( Vallon et « montagne » d ). En 1324 Amaney ( archives de l' Abbaye de St-Maurice ). Vers 1800, Murith écrit, avec une négligence fâcheuse pour un homme de science, Nomanei. Je rapproche, non sans hésitation, la forme archaïque Amaney du verbe patois amanar ( Genève ) et de ses deux frères, amanèyi ( Fribourg ) et amanéié ( Savoie ), tous composés du manaihi de Bridel. Ils signifient: manier, c'est-à-dire préparer le pis d' une vache à la traite, en le palpant. Amaney, aujourd'hui Emaney, désignait-il peut-être le lieu où se fait cette opération?

Kyeu d' Emaney = col d' Emaney.

Pointes à Boulon. Création des alpinistes et des cartographes modernes. Dans le pays, on désigne par l' expression in aboyon ou in abouyon deux grandes vires ou terrasses gazonnées, en pente très déclive, qui s' étendent dans les parois du cirque d' Emaney, à l' altitude de 2400 m. environ. Autrefois on s' y aventurait pour en récolter l' herbe. Le patois actuel de Salvan ne fournit pas la traduction de ce mot aboyon. Mais ces terrasses inclinées au bord d' un précipice font penser au verbe patois aboklya, abohlyé, abouohlyo, abotsé, suivant les régions, dont le sens fondamental est incliner, pencher en avant.

Le bruit des cascades qui franchissent ces terrasses ne me semble pas autoriser un rapprochement avec le nom d' un torrent près de Collonges ( Valais ): VAboyeu « l' aboyeur ».

[Baia combabelle combe. Nom donné, par ironie, semble-t-il, à la combe pierreuse et neigeuse qui aboutit au col de Barberine.

Le Triège. A la page 475 de son Essai, Jaccard écrit: « Triège, torrent entre Salvan et Finhaut; du vieux français triège, endroit où se croisent trois chemins, de Salvan, Finhaut, Emaney; le torrent avait jadis un autre nom: le Petit Trient. » — J' ai trop souvent critiqué Jaccard dans ces études pour ne pas lui rendre sur ce point un éclatant hommage. C' est là, à mon avis, une des plus jolies trouvailles du botaniste-toponymiste d' Aigle.

Mais il n' est pas inutile de compléter son explication trop brève et, au premier abord, un peu ahurissante. Rappelons que, si le latin quadruvium, « croisée de deux routes », est l' origine de Carrouge, Carouge, Carni, etc., le latin trivium, « point d' où partent trois chemins », a donné en vieux français triège, parfois orthographié triaige, tries, triesio 1 ). Comment ce mot a-t-il pu devenir le nom d' un torrent? Ce problème ne peut être résolu que si l'on fait appel aux lumières de l' alpiniste, autant qu' à celle du toponymiste. Reportons-nous à quelque deux mille ans en arrière, à une époque où les habitants de nos Alpes n' avaient pas les moyens de construire des ponts en ciment armé, en métal, ni même en maçonnerie. Supprimons par conséquent tous les aqueducs et viaducs qui franchissent le Triège dans le voisinage du Tretien. Supprimons le vieux pont, situé un peu en aval du pont de la route actuelle, construite en 1855. Ce vieux pont ne date guère que du XVIIe siècle, et on n' a jamais pu y faire passer du bétail. Pour s' en convaincre, il suffit de lire ce qu' en disait Murith vers 1800: « En suivant le sentier, nous gagnons le haut de la descente qui conduit auTreken ( lire: Tretien )... C' est un fond immense entre des roches entassées les unes sur les autres, où roulent en cent cascades des eaux impétueuses qui inspirent l' effroi lorsqu' on se voit forcé de descendre par des escaliers mal établis et dangereux, où chaque 1 ) C' est sans doute l' origine de l' appellation donnée à certains tissus: le triège semble formé de la rencontre de trois fils, ou, si l'on préfère, de deux perpendiculaires et d' une diagonale.

VIIG faux-pas coûterait la vie, escaliers placés dans les sinuosités d' un horrible précipice, mais qui aboutissent à un pont de pierre solidement construit1 ). » Avant l' existence de ces ponts, où franchissait-on le Triège? Où passait le voyageur qui se rendait de Salvan à Finhaut? De la cote 800 environ jusqu' à la cote 1244, la gorge est impraticable, infranchissable sans travaux d' art importants. Mais, à ce point 1244 2 ), par basses eaux, on peut passer à gué sans danger, et un pont de bois, très modeste et très court, permet d' at l' autre rive en temps d' orage et de crue soudaine. C' est ce pont pittoresque qu' on appelle dans le pays Pont de Fenestrate 3 ).

Et pour gagner l' alpe d' EmaneyMême obligation. Le beau chemin, par le Temelet, est tout récent; il n' y a pas plus de cinquante ans qu' on l' a ouvert dans des parois abruptes. Il fallait franchir le torrent au point 1244, remonter la rive droite, puis, vers la Tenda, repasser sur la rive gauche.

Donc, autrefois, et jusqu' en 1855 pour le bétail, on devait passer de toute nécessité à ce point 1244, sous le mayen de la Crettaz. Un coup d' œilsur la carte, si bien dessinée par Ch. Jacot-Guillarmod, le prouve surabondamment. Il y avait donc là un irivium, un triège, pour Salvan, Finhaut, Emaney. On comprendra sans peine que l' expression locale: passer au Triège, ait fini par s' appli au torrent tout voisin, qui jouxtait le trivium, le Triège * ).

Notons, en passant, que, dans nos Alpes, je ne connais pas d' autre exemple d' un cours d' eau qui ait été baptisé de la sorte, puisque Triège n' évoque l' idée ni de l' eau, ni de l' une de ses particularités, ni du lit même où elle coule: la Rogive est une eau rouge; la Drance, une coureuse; la Frintze, une fissure; la Gugra, une gorge; la Borgne, un trou.

Du Tretien au Six Jeur.

( Rives gauches du Trient et de l' Eau. ) Le Tretien. En 1889, un alpiniste que je connais bien, traversant ce hameau, posa la question suivante à un vieillard qui fendait du bois au bord de la route:

« Comment écrivez-vous le nom de votre village? Sur ma carte, il y a Triquent. Cependant vous dites: Tretien?

— Eh bien! voilà... Le commencement c' est t.. .r.. .i = tri. Ou bien, t.. .r.. .e = tre.

— Et le reste?

... Comme vous voulez! » Essayons d' élucider ce problème. Murith écrivait vers 1810 Treken et Trecken. Sur la carte Siegfried, jusqu' en 1890 on lit Triquent; dès lors Treuen. Mais l' horaire du Martigny-Châtelard porte: Trétienl Un beau désordre!

Pour y voir clair, rapprochons Treuen de quelques noms de formation analogue:

Trayèze, du latin trans Vesbia, sur la carte: Outreuièze — au delà de la Vièze Trereune, » » trans Rhodanus, » » » Outre Rhône = au delà du Rhône Tréjogne, » » trans *Jogona, » » » Tréjogne — au delà de la Jogne Or, le Rentier de Salvan, en 1732, désigne le territoire qui nous occupe par ces formules: in pago d' Ultra Trien, « dans le pays d' au delà du Trient » — ultra Trien apud Salvan, « au delà du Trient près de Salvan».Le Trien de ces formules c' est le [Petit] Trient d' autrefois, le Triège actuel. ) Tretien représente donc une forme primitive Trans Trient, lieux situés « au delà du ( Petit ) Trient ». Enfin, comme on dit toujours le Tretien, je ne saurais admettre une forme primitive Ultra Trient: ce qu' on lit dans le Rentier de Salvan est la traduction pédante d' un notaire latinisant, tout comme nos Outrevièze et Outre Rhône, que je verrais avec plaisir remplacés par le Travièze et le Trerhône.

Les différents quartiers du Tretien portent les quatre noms suivants:

Léamont = le haut, ou là-haut. Prononcez Léyamon ou Liamon.

Le Botzatei ( nom de famille ).

Le Planiu = le plateau, le « replat ».

Leybas = le bas.

La Crettaz, latin crista « la crête ».

La Tenda. Peut-être participe passé féminin du verbe tendre, dans le sens de prairie ou alpe étendue. M. D. Coquoz le traduirait plus volontiers par « esplanade au-dessus d' un précipice ». Même nom dans le Val d' Anni. Le patois de la Vallée d' Aoste emploie tenda dans le sens de « tente, remise, écurie ».

Blantsin ( lac ). Ce mot patois a généralement le sens de « terre blanchâtre, argileuse et friable ». J' ajoute que les névés persistent très tard dans la cuvette peu ensoleillée de ce sauvage petit lac.

Dent du Midzô, nommée Dent d' Emaney sur la carte Siegfried, et Dent d' Onze heures par quelques auteurs. Située au sud des chalets d' Emaney, elle est pour les vachers une horloge commode: le soleil est au-dessus d' elle à midi, d' où son nom.

Dent ou Pointe de l' Etava. Cette modeste sommité a été, elle aussi, baptisée par les vachers d' Emaney. En effet, située au SW de leurs chalets, elle est un élément de leur cadran solaire. Quand le soleil passe au-dessus de son sommet, les vachers savent qu' il est deux heures environ, et qu' il faut commencer la traite de l' après, en patois l' étava. Ce joli mot vient du latin octava ( hora ) « la huitième ( heure ) ». Je rappelle ici le verbe bagnard étyevâ ( latin: octavare ) « faire la traite de la huitième heure », les heures étant comptées autrefois, comme on sait, à partir de nos 6 heures du matin.

L' Ecreleuse — « Fécrouleuse », soit lieu où abondent les éboulis. Comparez la Rogneuse ( Bagnes ).

La Barma. D' un mot gaulois balm « caverne, parois de rochers ». La Rebarma = la « rière Barme » — qui est derrière la Barme. Le Lavancher = couloir d' avalanches.

[Bouffa] ( Tête de la...lieu où il y a constamment de la brise, des « bouffées » d' air. ( Se faire raconter la légende dont ce lieu fut le théâtre. ) Les Bourloz. Même sens que Breuleux et que l' allemand Brandisholz = lieux défrichés par le feu. ( En patois, bourlâ = brûler. ) Couvignc ( forêt de la... ). Comparez Cuvigne ( Gruyère ), Kevegne ( au Pillon ); du patois covagne, kevegne « vieux sapin branchu et couvert de lichens ».

Larzey ( forêt du... ). Latin laricetum — lieu où croissent des lardzes, nom régional du mélèze. Comparez le romanche Larschaida, même sens.

La Châ. Orthographié sur d' anciennes cartes, mais par erreur, L' Achat et Lâchât. En Savoie, les Chaz sont nombreuses et désignent généralement des « esplanades rocheuses».On raconte que cette forêt était le lieu de rendez-vous des sorciers et sorcières et que, par les nuits sombres, on y pouvait « apercevoir » leur sabbat ou « synagogue ».

Le Tey ou Thet = le toit ( latin tecium ).

Finhaut. Jaccard croit y reconnaître un composé, formé de fin ( latin finis « territoire, limite » ) et de l' adjectif haut, que l'on traduirait par la fin haute, c'est-à-dire la limite, la frontière haute. Murith, vers 1800, dit de Finhauis ( sic ): « C' est la paroisse la plus élevée des Alpes, nommée en latin Summae Alpes. » Et Javelle lui-même n' hésite pas à écrire: « Ce nom disait assez qu' on croyait toucher à la limite des lieux habitables. » Pour détruire cette légende persistante, il suffit de constater qu' en 1294 on écrivait Finyaux, en 1307 Feniaz, qu' aujourd encore on prononce: les Féniô ou les Finyou, que les gens de Finhaut s' appellent les Fenijolin ( au féminin: Fenyolintse ), qu' il y a au Giétroz un lieu-dit appelé le Vieux Féniô, enfin que le même nom se retrouve à l' Alpe de Derbon avec l' orthographe Fegnoz. La forme de 1294, Finyaux, à peine modifiée de nos jours, doit être rapprochée des lieux nommés Fénil, Fenalet, Fenillet, et surtout de Fenieux ( Haute-Vienne ) et Feigneux ( Oise ). Tous ces noms sont des dérivés du latin foenum « foin », et désignent l' endroit où l'on serre le foin, donc les Granges. Je le regrette pour la légende.

La Cotz, mieux: La Cotse ( hameau de Finhaut ). Ce mot patois signifie: angle d' un bâtiment ou d' un champ, coin et lieu retiré.

Léamont ( expliqué plus haut ).

[Les Eterpis«extirpés », c'est-à-dire lieux défrichés en arrachant les arbres et les buissons.

[Forêt des Availlesforêt des éboulements. Voir Bridel, notice ovallhe, avallhe — et Jaccard, ovaille.

[Crotte au Dzangrotte à Jean.

[Tsené de Tyeudrècouloir des coudriers.

[Tsené de Crepponscouloir des becs rocheux.

[Les Montuiresmontoirs, c'est-à-dire rochers où grimpent les chèvres, par exemple.

Le Besson. Ce nom, qui signifie « jumeau », est celui d' un torrent qui « bifurque ». ( Voir la carte S. ) La Rasse ( torrent jumeau du Besson ). On l' appelait autrefois Torrent de la Rasse, c'est-à-dire de la scierie.

La Léchère, prononcez Letsire. M. L. Coquoz le traduit par « lieu où l'on donne au bétail la léchée du sel ». Cependant les nombreuses Léchère de France ( du latin Liscaria ) indiquent la présence de cette plante de la famille des cypéracées qu' on appelle la laiche ( latin lisca ).

Le Gous = le clos.

[Plan Foyiplan feuille.

[Farties.] h' F initial représente, dit Jaccard, un s étymologique; donc Sarcitas « esserts, friches ». Comparez les Farliesses, près des Haudères.

Fenestrate. En 1324, Fenestralis. Semble dériver de fenêtre. Mais on cherche en vain, dans la configuration du terrain avoisinant, la fenêtre, c'est-à-dire l' ouverture, le col qui justifierait cette étymologie tentante. Elle pourrait bien être un de ces panneaux trompeurs où souvent les toponymistes donnent tête baissée. Qu' on songe que Fénétrange ( France ) était en 1070 Filistenges et vient d' un nom de femme Filista! Quelle leçon de prudence!

La Beffa ( arête dentelée se détachant du Bel Oiseau ). Probablement, par permutation de Ys en /, de raissa, ressa ( prononcé reffa ) « scie, dents, arête ».

Luex de Balayé ( entre Fenestrate et le col de la Gueula, sous le sommet du Bel Oiseau ). Prononciation locale: Loué de Balayé, ou mieux: in Balayé ( avec é fermé ). J' ai pensé tout d' abord au latin bellum acereum « bel érable », qui, dans le patois de Val d' miez, se dit bal ayè ( avec è ouvert ). Mais, à Salvan-Finhaut, cette forme ayè ( origine probable des noms Aï, Ayerne, par exemple ), n' est pas connue. Du reste, en Valais, on emploie la forme izérablo, du latin acerabulum « érable ». ( Voir le nom d' Isérables. ) Bal ayé serait-il bellum aucellum « bel oiseau »? Mais' à Salvan-Finhaut ce mot ayé ne s' emploie pas ( l' oiseau s' y nomme poudzin, qui a une tout autre étymologie ). Y a-t-il été employé autrefois? Je ne voudrais pas l' affirmer, cependant le latin aucellus « oiseau » a pris des formes innombrables dans nos patois, et, en Savoie seulement, je relève 28 prononciations différentes: izé, izê, izei, izi, izel, ijé, ijê, ijoué, ijô, ivoué, êzé, êjè, êjë, êzié, êzô, êjô, éjô, ëijô, ôjêi, oujé, oujel, uzé, uzel, âjô, ouajé, ouazé, ouêzé, ayé.

Veuillez considérer la dernière: ayé. C' est celle qu' on emploie à Morzine, à 20 km. seulement du Bal ayé de Finhaut. Suis-je en droit de supposer que, autrefois, dans la Vallée du Trient, oiseau se disait ayé? Cela n' a rien d' invraisemblable, et je conclus: Bal ayé peut venir de bellum aucellum et signifier « bel oiseau » x ).

L' avant prononciation: ouêzé, nous sera utile à l' article suivant.

Bel Oiseau. Le nom de cette sommité, que je croyais être une création toute moderne, à cause de sa forme française, figure, vers 1800 déjà, sur la carte de Weiss et Meyer ( Atlas de la Suisse ). Je n' en ai pas trouvé, malheureusement, de mention plus ancienne. La Limitatio inter Silvanum et Vallem Ursinam de 1307 ( archives de Salvan ) ne le porte pas, et cela est naturel, car l' actuel Bel Oiseau ne fait pas limite entre l' ancienne paroisse de Salvan et Vallorcine. Si je l' y ai cherché, en vain, hélas! c' est que l' Atlas de la Suisse le place à la frontière, au nord-ouest du Perron. ( On devine que le dessin de cette carte est très inexact. ) Bel Oiseau est-il tout simplement une formation française moderne? C' est possible, mais j' ai des doutes.

Un de mes amis, un peu celtomane, prête à cet Oiseau une origine celtique, l' adjectif ouxellos « haut, élevé », et traduit sans hésiter: Bel Oiseau = beau sommet, invoquant plusieurs noms de France: Oissel, Oisseau, etc., qui désignent en effet des points élevés, des hauteurs. C' est en vain que je lui fais remarquer l' énorme différence de prononciation qui distingue Oiseau de Oisseau.

Je crois qu' il faut chercher une explication plus«ornithologique », mais je conviens que la désignation patoise de notre montagne ne facilite pas la solution du problème. En effet, on l' appelle parfois dans le pays Barloueijé. Et M. Denis Coquoz, qui m' a procuré ce renseignement intéressant, m' assure que ce mot ne correspond à aucune signification de lui connue. Je me demande si cet énigmatique Barloueijé ne serait pas une déformation de Bal oueijé. ( A Evolène, promenade se dit en patois promenarde. Près de Vevey, l' ancien nom Mellet est devenu Merkt.Si Bari égale bal, il signifierait bel. Quant à oueijé, presque identique à ouêzé cité plus haut et employé à Sixt, il serait une des nombreuses formes prises par le latin aucellus « oiseau ». Donc, Barloueijé serait comme un doublet de Bal ayé, expliqué tout à l' heure, qui serait monté sur le sommet voisin, chose fort naturelle. Enfin, de nos jours, les cartographes l' auraient traduit en français: Bel Oiseau.

Il est cependant difficile d' admettre l' emploi simultané, dans la même région, de ces deux formes populaires synonymes: ayé et oueijé. La question reste ouverte...

Tête à Guète. Prononciation locale authentique mais difficile à rendre: Tel oe ghyé — avec g dur mouillé, suivi d' une voyelle intermédiaire entre é et i. Ne signifie pas: Tête aux geais, comme on pourrait le croire: geai se dit en patois valaisan dzi et dzé et non ghyé.

Ce ghyé est tout simplement la prononciation régionale de mon nom de famille: le bizarre Tête à Guète de la carte signifie très clairement: la Tête aux Guex. ( Comparez la Tête aux Veillon, la Dent aux Favre, etc. ) Chacun sait que ce nom de famille est très répandu en France, dans le canton de Vaud et dans le Valais romand, avec des orthographes diverses. J' ai relevé dans des documents d' archives, en Valais, Gay en 1348, Guey en 1353, Guex en 1373, parfois même Guez, Gués. Dans un acte de 1373, il est question d' une sentence en faveur de Jeannette Prognet de Salvan contre Jean Guex du même lieu.

Je demande humblement aux cartographes de l' avenir de bien vouloir corriger le nom de ce modeste sommet. Que l' absurde Tête à Guète redevienne au plus vite la Tête aux Guexl Le Meyen. C' est le Mayen qu' il faut lire. Etymologie: pâturage où les vaches séjournent au printemps ( en mai ) et en automne. ( Voir la très intéressante notice de M. le professeur E. Muret sur ce mot dans le Bulletin du glossaire des patois romands, 7e année, 1908. ) Le Châtolard = le château. Ce nom est aujourd'hui le seul vestige des fortifications qui barraient le passage aux Savoyards belliqueux et querelleurs. On appelait autrefois cette redoute: Fort de la Madeleine.

Le Giétroz. Pour ce nom, voir Les Alpes, janvier 1930, dans Esquisse toponymique de la Vallée de Bagnes, notice Giétroz. Est sans doute de la même famille que le français gîte « lieu où l'on couche ». Dans le Bas-Valais, djyètre prend parfois le sens très particulier de « traces laissées dans l' herbe par l' homme ou l' animal qui s' y sont couchés ».

S' il faut en croire la tradition, Le Giétroz serait le berceau de la famille Guex ou Gay, qui y possédait quelques biens aux lieux dits: la Balma, le Crosier et les Combes. De là seraient sortis les noms doubles en usage encore aujourd'hui: Gay-Balmaz ( en 1694 Guès-Barmaz ), Gay-Crosier ( en 1694 Guez des Creux ) et Gay-Descombes 1 ).

Gueula ( col de la... ). Du latin gula « gueule », c'est-à-dire « couloir étroit ». La Gueula était donc à l' origine, non pas le nom du col, mais plutôt du couloir rocheux où le sentier, aujourd'hui modifié, zigzaguait avec peine pour atteindre la plaine d' Emosson.

Six Jeur. Si l'on prononçait Sidjoeu, pourrait signifier « le rocher de la forêt », comme l' affirme Jaccard. Mais on dit dans le pays: é Chijeu, ce qui est très différent et reste pour moi inexplicable.A suivre. )

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