Pour ceux qui n'aiment pas le Cervin

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Par François Gos

Un vague crépuscule s' étend sur le paysage qui va s' assombrissant. Dans l' ombre, des villages se succèdent, avec leurs maisons-jouets, sagement ordonnées. Par delà les crêtes boisées des collines surgit la chaîne du Säntis, déjà neigeuse. Le morne film se déroule, scandé par le bruit rythmé du train. Je rêvais aux grands sommets lointains des étés disparus, lorsqu' à une gare monte un gros monsieur. Il a un large sourire en remarquant mon insigne du C.A.S., « Et moi aussi, dit-il, j' aime la montagne... » Tout fier, il brandit sous mon nez, une canne décorée de ces plaques-souvenirs, comme on en voit partout dans les bazars. Vous voyez: « Petite Scheidegg, Murren, Interlaken, et le Righi, et le Cervin... » Moi: « Ah! oui, pauvre Cervin, tant de fois galvaudé »: Fermant les yeux, j' ignore mon enthousiaste voisin qui aime à sa manière la montagne, mais alors me poursuit, comme une hantise, cette profanation commerciale de la plus belle de nos cimes. En effet, dans toutes les vitrines de la station où elle règne, ne voit-on pas, plus ou moins déformée sur maints objets, sa silhouette; elle en devient obsédante même avec ses prétentions artistiques. Et de gradation en gradation, de la carte postale à l' agrandissement photographique, de la mièvre aquarelle, aux larges évocations picturales de ceux qui s' y sont « frottés », la montagne solitaire, de simple souvenir, devient certes évocatrice de beauté, mais d' une beauté toute relative, fuyante, morcelée, incomplète, car qui peut se targuer d' en rendre l' exact reflet? Pourtant, ne voudrait-on pas pouvoir attirer vers une contemplation plus profonde, l' alpiniste amateur, le voyageur indifférent, le passant frivole et pressé, que l'on souhaiterait convertir à son propre enthousiasme, et lui dire: « Oh! mon frère, il est d' autres joies que tu ignores, il est une beauté cachée que tu ne vois pas, que tu ne peux comprendre. Il existe, grâce à la montagne, une participation à l' infini et une extase immense, envahissante, qui, peu à peu, se dévoile et grandit. » Or, précisément, ce Cervin, tant de fois reproduit même jusqu' à la parodie, ne concrétise-t-il pas à nos yeux, et lui seul, avant d' autres cimes, cette harmonie de formes, de lignes, pour qui sait le contempler, et aussi le gravir ( non seulement le nez au rocher, mais avec des yeux grands ouverts ).

Emotions, subtiles évocations: c' est la ronde fantastique, celle des vainqueurs d' antan, et celle de tous les trépassés, qui traverse la nue au-dessus des abîmes... Et le Mont isolé, ruine abandonnée d' un fabuleux monde disparu, devient, pour bien des humains, une perpétuelle source de vie et de beauté. En lui, l' âme tourmentée retrouve son tragique coutumier, ou encore un indicible apaisement, lorsqu' après tant d' efforts et la lente escalade, le sommet enfin est atteint. Pour l' alpiniste véritable, quelles visions, quel royal couronnement à son énergie! Le Cervin, pour qui sait le comprendre, devient un centre de forces psychiques, et un puissant aimant, il attire et groupe en un faisceau la gamme insensée de variantes multiples.

Il faut l' avoir vu par les soirs fulgurants, il faut avoir saisi sur sa crête ultime l' étincelle qu' y dépose l' aurore, il faut l' avoir vu magiquement disparaître dans les brumes et l' avoir contemplé, en double, dans l' eau miroitante des petits lacs, il faut aussi l' avoir connu sous ses aspects innombrables et changeants pour le comprendre et pour l' aimer. Mais encore, si nous observons seulement cet amas de rocs et de glace, il nous faut convenir qu' il s' équilibre, tel l' édifice d' une fantastique architecture: l' arête de Zmutt, jaillie du glacier, monte, s' incurve, s' assouplit. Elle se perd sous la croix du sommet, tandis que, de l' autre côté, proche de Théodule, s' échafaude la pente raide de Furggen avec les formidables ressauts qui se soudent et terminent les à-pic du versant italien. Entre ces deux lignes-maîtresses, voici encore l' arête suisse aux gendarmes déchiquetés. La longue oblique de glace qui coupe la face nord, la rejoint en son milieu, et plus haut, immuable, la plaque toujours blanche de l' Epaule domine le gouffre profond, de tragique mémoire...

En somme, tel est le thème plastique, le schéma, l' ossature du grand Mont. Les heures du jour le taillent et le cisèlent sans trêve ni repos, d' un jeu toujours mouvant d' ombres et d' éclatante lumière. Sa fine pointe s' est tôt allumée d' or et de vermeil, de feu incandescent. Il semble alors, que des fanfares tonitruent dans notre émotivité... Le jour grandit et passe, puis, tel un grand sphinx, le Cervin, devenu sombre, dresse sa silhouette face à l' éternité de la nuit étoilée.

Il reste là pour nous comme la vigie dressée à l' entrée d' un monde inconnu: il restera toujours le Grand Fascinateur.

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