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Première ascension du Cervin le 14 juillet 1865

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PAR EMILE GOS, LAUSANNE

Avec 9 illustrations ( 74-82 ) Aucune montagne dans les Alpes n' a connu une célébrité pareille à celle du Cervin qui dresse dans le ciel, à 4478 m, sa pyramide prodigieuse.

Dans l' histoire étonnante de cette montagne, il n' est pas exagéré de dire que sa beauté prête à sa conquête un éclat prestigieux, jusqu' à son ombre qui, autrefois, inspirait l' effroi, comme si cette ombre immense projetée sur la vallée traînait avec elle le maléfice des abîmes. Et c' est à cette cime merveilleuse et terrible que, dès 1857, l' homme osa s' attaquer.

Jean-Antoine Carrel, simple montagnard de Valtournanche, est l' âme de cette première timide tentative: il demeurera l' un des chefs de cette aventure redoutable dans les années de lutte ardente qui s' ouvrent, et il se révélera, neuf ans plus tard, le conquérant du Cervin italien.

Mais l' attention des alpinistes britanniques est alertée: ils s' en rapprochent, examinent ce fameux Cervin. Trois tentatives ont déjà eu lieu ( sur les versants suisse et italien ) quand, en 1860, celui qui sera le héros de cette odyssée, le jeune Anglais Edouard Whymper entre en scène: il n' a que vingt ans et débute dans les Alpes. Dessinateur, il est envoyé en Suisse pour illustrer un ouvrage mais, chose curieuse, il est surprenant de constater que, dans la relation qu' il donne de son premier voyage dans les Alpes en 1861, il ne fait mention nulle part du Cervin, bien qu' il ait passé la Gemmi, qu' il soit monté à Saas Fee et Zermatt! 11 se contente de dire que la vision de ces hauts sommets lui inspire la passion des grandes ascensions.

Ce n' est que l' année suivante qu' il revoit le Cervin, en est ébloui et désire faire sa conquête. Il va s' attacher à ce rocher formidable non avec une passion comparable à l' amour, mais avec une sorte d' acharnement désespéré. Toutefois, il n' est pas le seul à le désirer: il y a également Carrel, et Carrel entend, lui aussi, être le conquérant du Cervin, la montagne de sa vallée. Et alors? Alors, il arrive que durant les six années qui vont suivre, une lutte tenace et farouche se déroulera entre les deux rivaux, tous deux décidés à vaincre.

Les tentatives se succèdent ( toutes sur le versant italien, le côté suisse étant jugé impraticable)1. Elles sont poussées très haut dans les murailles inviolées. Tantôt alliés, tantôt ennemis, Carrelet Whymper continuent la lutte. Le temps déjoue leurs audaces, les avalanches de pierres s' abattent, la neige les bloque. Cette lutte homérique pour la conquête de la cime vierge durera quatre ans. Quatre années durant lesquelles d' illustres alpinistes, les frères Parker, Hawkins, Kennedy, Macdonald, le professeur Tyndall, tous Anglais, et de non moins illustres guides, les Carrel, Maquignaz, Bennen, Zumtaugwald, Kronig, Bich, Christian Almer, Franz Biener, l' Abbé Gorret, font tentatives sur tentatives pour vaincre la montagne.

Whymper lui, tantôt accompagné de J.A. Carrel, tantôt seul, mais aussi avec son fidèle bossu Luc Meynet, porteur de la tente, essaie en vain de monter plus haut que les autres. En parlant de Meynet, Whymper dit qu' il se montrait inappréciable dans ses services malgré sa claudication et sa bosse! Il se contentait du relief des repas, couchait dehors pour ne pas gêner ses compagnons. Un jour qu' ils étaient seuls les deux au col du Lion, Meynet, en extase devant la vue magnifique qui s' offrait à ses yeux, regarda un long moment dans un silence plein de vénération, puis presque sans se rendre compte de ce qu' il faisait, il s' agenouilla, joignit les mains et s' exclama:

- Oh! mes belles montagnes, tandis que des larmes témoignaient de la sincérité de son émotion.

Whymper, précurseur de l' alpinisme acrobatique, avait imaginé, pour franchir les obstacles insurmontables, une sorte de crochet de fer, fixé au haut d' une perche à laquelle il se suspendait et d' où pendait une corde qui facilitait la descente.

Lors d' une de ses escalades solitaires le long de la pente de glace sous la Tête du Lion, il fit une chute de 300 mètres dans un couloir de neige, s' en tira avec quelques contusions et... repartit pour le Cervin!

Ainsi les années passent et le Cervin demeure toujours invaincu. Cependant le dénouement approche: Whymper, las des échecs subis sur le versant italien, cherche une autre voie. Le 9 juillet 1865, il est au Breuil abandonné de Carrel ( qui est retenu par un mystérieux client italien ), quand le 11 juillet survient un jeune Anglais, Lord Francis Douglas, un passionné de haute montagne, nouveau prétendant lui aussi au titre de vainqueur du Cervin. Ils sympathisent, décident d' unir 1 Cependant, en 1860 et 1861, les frères Parker font, sans guides, deux tentatives sur le versant suisse et atteignent les altitudes de 3474 met 3566 m.

En janvier 1862, T. S. Kennedy, Peter Perren et Peter Taugwalder essaient vainement de gravir le Cervin en hiver et renoncent devant les difficultés rencontrées à quelque 3350 m.

Chute de pierres au Cervin ( Dessin de Whymper ) leurs efforts et partent pour Zermatt où Whymper a la surprise de rencontrer Michel Croz, son guide préféré dans maintes conquêtes, un des meilleurs guides de l' époque. Croz est arrive la veille avec deux Anglais, le Révérend Ch. Hudson et Mr. R. D. Hadow, qui ont l' intention de tenter, eux aussi, l' ascension du Cervin.

Ils consentent à céder leur guide, à condition bien entendu, de faire partie de l' expédition. Whymper, trop heureux de s' attacher le valeureux Croz, accepte et engage encore le guide Peter Taugwalder et son fils comme porteurs. Tous ces messieurs ont fait leurs preuves; ce sont tous de bons alpinistes et la caravane, organisée d' une façon fortuite, quitte Zermatt le matin du 13 juillet à destination du Cervin dont l' assaut est décidé. Hélas! note Whymper, quel récit différent j' aurais eu à faire si un seul des anneaux de cette chaîne fatale de circonstances imprévues se fût rompu.

Le 13 juillet au soir, la caravane bivouaqua au pied de l' arête est ( le Hörnli ), et le 14 était sur pied avant l' aube; il faisait si clair que les alpinistes pouvaient se diriger sans lanternes. Pendant la plus grande partie de la grimpée, ils n' ont même pas recouru à la corde. Hudson et Whymper marchent à tour de rôle en tête de la colonne. Ils font une première halte à 3900 m, puis reprennent la grimpée pour parvenir au névé ( appelé aujourd'hui l' Epaule ).

Peu après, arrivés à l' endroit où la paroi se redresse ( les Rochers Rouges, où sont placées maintenant des cordes fixes ), ils sont obligés de s' engager à droite dans la face nord, seul passage vraiment dangereux ( et où aura lieu la catastrophe à la descente ). Cette paroi recouverte de neige et de glace est très scabreuse et il faut admirer les alpinistes d' en être sortis sains et saufs. Parvenus plus haut, ils reviennent à gauche pour reprendre l' arête proprement dite et peu après arrivent au sommet.

A 1 h. 40, écrit Whymper, le monde était sous nos pieds, le Cervin était conquis. Que fait Whymper en arrivant à la cime? Anxieux, il interroge la neige, mais la neige est immaculée, sans traces. Carrel ne l' a point encore foulée et Whymper est vainqueur. Mais ce vainqueur n' est pas sans noblesse. Penché sur le précipice italien, il scrute les murailles sachant qu' en ce moment même J.A. Carrel et ses compagnons tentent un suprême effort, et quand enfin il aperçoit ses rivaux malheureux à 300 mètres sous la cime, il a cette pensée généreuse: - J' aurais beaucoup donne pour que Carrel fût avec nous en ce moment, car nos cris de triomphe durent leur porter un coup terrible.

Nos compagnons nous ayant rejoints à Vextrémité septentrionale de Varête, Croz saisit alors le bâton de la tente que nous avions emporté et le planta dans la neige, à V endroit le plus élevé.

- Bon! voilà la hampe, mais où est le drapeau?

- Le voici, répondit-il en ôtant sa blouse, qu' il attacha au bâton.

C' était là un bien pauvre étendard. On le vit cependant de partout à la ronde: de Zermatt, du Riffel, du Val Tournanche. Au Breuil, ceux qui guettaient l' arrivée des guides se mirent à crier: « La victoire est à nous! » Les bravos pour Carrel et les vivats pour l' Italie éclatèrent de toutes parts. Ce n' est que le lendemain qu' ils furent désabusés, lorsqu' ils apprirent la victoire remportée sur le versant suisse.

Se rendant compte que Whymper les a devancés, les Italiens redescendent, mais trois jours après, le 17 juillet, J.A. Carrel qui accompagnait J.B. Bich accomplissait la deuxième ascension, première par le versant italien.

Whymper et ses camarades passent une heure solennelle sur l' extrême pointe de la cime, à se reposer, à manger, à admirer la vue incomparable qui s' étend autour d' eux. Ils sont toutefois un peu nerveux en pensant au passage dangereux qui les attend à la descente. Les voilà encordés: on a pris les cordes un peu au hasard, mais Whymper s' attarde encore à faire un dessin et finit par les rejoindre pour s' attacher avec les Taugwalder.

Michel Croz part le premier, lie à Hadow qui n' est pas très solide, le Révérend Hudson le suit, sûr de lui, puis vient le petit Lord svelte et élancé, enfin la cordée Taugwalder rejoint et se lie aux autres. Whymper est donc ainsi place entre les deux Taugwalder, et c' est une procession de sept hommes attachés à la même corde qui descend.

Le cap. J. P. Farrar, eminent alpiniste anglais et ancien président de l' Alpine Club, a sévèrement jugé plus tard la composition fortuite de la caravane à la descente et son manque de cohésion. 11 déclara notamment que si la caravane s' était scindée, on eût pu admettre l' ordre de descente suivant: Hudson en tête, Hadow, Michel Croz dernier. Deuxième cordée: Whymper en tête, Taugwalder fils, Douglas, Taugwalder père; ou encore du moment que les sept grimpeurs ne formaient qu' une seule cordée, la disposition la plus indiquée eût été: Hudson en tête, Douglas, Taugwalder fils, Hadow, Michel Croz ( qui pouvait éventuellement aider Hudson et surveiller Hadow ) enfin Whymper et Taugwalder père.

Dans sa lettre au Times le 8 août 1865, Whymper raconte le drame comme suit:

Les grimpeurs se trouvant alors au passage scabreux, le pauvre Croz venait déposer sa hache à côté de lui et, afin de donner une plus grande sécurité à Hadow, il était occupé à lui placer ses pieds dans la position qu' ils devaient avoir. Puis il se retourna pour descendre lui-même quand, à cet instant, Hadow glissa, lui tomba dessus et le renversa. J' entends, ajoute Whymper, une exclamation d' épou poussée par Croz, puis je le vis ainsi que Hadow tomber dans le vide, le moment d' après Hudson était arraché de la paroi et Lord Douglas immédiatement derrière lui. Tout cela se fit dans l' espace d' un instant, mais aussitôt que nous entendîmes les cris de Croz, Taugwalder et moi nous nous cramponnî mes aussi fermement que possible, la corde qui était tendue entre nous se rompit au milieu de l' intervalle entre Taugwalder et Lord Douglas.

La tente du Col du Lion ( Dessin de Whymper ) Luc Meynet, le bossu ( Dessin de Whymper ) Pendant deux ou trois secondes, nous vîmes nos malheureux compagnons glisser sur le dos, écartant leurs mains pour essayer de sauver leur vie, puis ils disparurent l' un après l' autre et tombèrent de précipice en précipice jusque sur le glacier du Cervin 1200 m plus bas. Durant un quart d' heure, nous restâmes absolument immobiles au même endroit; les deux Taugwalder paralysés de terreur pleuraient comme des enfants et tremblaient tellement que nous craignions départager le sort des autres.

Ainsi périrent nos malheureux compagnons. Enfin, après un long moment, le vieux Pierre accrocha une corde à un rocher et nous nous trouvâmes réunis tous les trois.

Aussitôt, je demandais à voir la corde qui s' était rompue et je m' aperçus avec une profonde surprise, que dis-je, avec horreur, que cette corde était la plus faible des trois! C' était une vieille corde, qu' on aurait da garder en réserve, pour le cas où il aurait fallu en laisser une accrochée aux rochers. Pendant les deux heures qui suivirent, je crus à chaque instant toucher à mon dernier moment, car les deux Taugwalder, énervés, étaient incapables de me prêter la moindre assistance. Finalement, nous fixâmes141 des cordes aux rochers les plus solides, tout en restant attachés les uns aux autres. Malgré l' appui qu' elles nous offraient, les guides terrifiés n' osaient presque pas avancer.

Vers 6 heures du soir, nous arrivâmes à la neige de l' arête ( l' Epaule ) qui descend vers Zermatt et dès lors nous nous trouvâmes à l' abri de tout danger et cherchâmes en vain quelques traces de nos infortunés compagnons. Penchés par-dessus l' arête, nous les appelâmes de toutes nos forces, mais aucune voix ne répondit. Convaincus enfin qu' ils étaient hors de la portée de la vue et du son, nous nous recueillîmes en silence en pensant à ceux que nous avions perdus.

Nous nous préparions à descendre quand, soudain, un arc immense se dessina dans le ciel, s' élevant très haut au-dessus du Lyskamm. Pale, silencieuse mais parfaitement nette et arrêtée, excepté aux extrémités qui se perdaient dans les nuages, cette mystérieuse apparition semblait une vision d' un autre monde. Frappés d' une terreur superstitieuse, nous suivions avec stupéfaction le développement graduel de deux grandes croix placées de chaque côté de cet arc étrange. Si les Taugwalder n' avaient pas aperçu les premiers ce phénomène, j' aurais douté de mes propres sens. Mes guides lui attribuèrent une relation surnaturelle avec l' accident; quant à moi, je pensais que c' était peut-être un mirage où nous jouions quelque rôle; mais nos mouvements n' y apportaient aucun changement. Les formes spectrales demeurant immobiles, c' était un spectacle terrible, merveilleux, unique dans mes souvenirs, et les circons-tancesdans lesquelles nous nous trouvions ne faisaientqu' augmenter l' impression qu' il produisit sur nous.

La nuit tomba; pendant une heure, nous continuâmes à descendre dans l' obscurité. Finalement, trouvant une misérable dalle, à peine assez large pour nous étendre tous les trois, nous passâmes le reste de la nuit à grelotter. Dès l' aube, nous nous remîmes en route et descendîmes en courant sur l' arête du Hörnli jusqu' à Zermatt.

Au sujet de l' apparition que virent dans le ciel Whymper et ses guides, il est intéressant de noter que trois jours après l' accident, Carrel et ses compagnons qui descendaient du Cervin sur le versant italien, ignorant la catastrophe qui venait de se produire du côté Suisse, assistèrent à la réapparition des Croix de Whymper. Il ne saurait être question ici de sens surexcités, non plus que lors de la La cheminée du Cervin ( Dessin de Whymper ) vision identique qu' eurent en septembre 1871 ( six ans après l' accident ) Miss Brewort et W. A. B. Coolidge également au Cervin et, détail singulier, à l' endroit précis d' où Whymper et les Taugwalder purent contempler l' apparition.

Reprenant son récit, Whymper raconte que, à peine arrivé à l' Hotel a Zermatt, Seiler le suivit en silence dans sa chambre.

- Qu' est donc arrivé, monsieur, me demanda-t-il?

- Je suis revenu seul avec les Taugwalder.

Je n' eus pas besoin d' en dire davantage, il fondit en larmes, puis sans perdre un instant en lamentations inutiles, il courut réveiller le village. Immédiatement les caravanes de secours s' organisèrent, puis rentrèrent plus tard en disant que, sur le glacier du Cervin, au pied de la face Nord, ils n' avaient retrouvé que trois cadavres, le quatrième, celui de Lord Francis Douglas, avait disparu. On ne l' a jamais retrouvé et l' abîme a garde son mystère.

Une semaine après l' accident, le gouvernement valaisan fit procéder à une enquête pour éclaircir cette histoire de la corde maudite. Whymper fut interrogé, puis les guides. Leurs réponses ne contribuèrent pas à faire la lumière.

- La corde a-t-elle été coupéeNon, le vieux Taugwalder, guide valeureux et honnête homme, n' a pas coupé la corde. Pour sauver sa propre vie, un guide ne coupe pas la corde qui le lie à son voyageur.

Parmi les iris violets et les petites croix, on peut voir au cimetière de Zermatt les tombes des vainqueurs du Cervin. Sur la stèle de Michel Croz, un des plus grands preux de l' histoire de la conquête des Alpes, il y a cette épitaphe:

A la mémoire de Michel Croz; né au Tour, vallée de Chamouni. En témoignage de regrets de la perte d' un homme brave et dévoué, aimé de ses compagnons, estimé de ses voyageurs, il petit non loin d' ici, en homme de cœur et guide fidèle.

Quant à Edward Whymper, il mourut de sa belle mort à Chamonix en 1911. Il est enterré là-bas, au pied des grandes conquêtes de sa jeunesse. Sur le bloc funéraire, ces mots sont gravés:

Edward Whymper - author-explorer Mountainer. Born in London 27th April 1840 - Died in Chamonix 10th September 1911.

La conquête du Cervin avait exigé dix-huit tentatives s' étendant sur neuf années et se répartissant comme suit:

1857 21862 7 1858 11863 1 1860 21865 2 1861 3 soit 15 par le versant italien et 3 par le versant suisse.

* SOUVENIRS SUR MA RENCONTRE AVEC EDWARD WHYMPER En juillet 1906, mon frère Charles et moi, âgés respectivement de dix-huit et vingt ans, avions gravi sans guide le Cervin, y transportant non sans peine un énorme appareil de photo 13/18 pour ne réussir, hélas! que quelques bien médiocres photographies!

Au sommet du Cervin, Whymper appelle Croz, car il vient d' apercevoir les alpinistes italiens à quelque 300 m sous la cime ( Dessin de Whymper ) De retour à Zermatt, nous avions téléphone à notre père en séjour à Saint-Nicolas pour lui dire que tout s' était bien passé et que nous descendions le rejoindre. Parvenus à destination et parcourant la ruelle sous la gare, nous avions eu la surprise de le voir venir à notre rencontre accompagné d' un grand vieillard aux cheveux argentés. A notre stupéfaction, nous l' entendîmes dire:

Monsieur Whymper, voici mes deux garçons qui arrivent du Cervin!

On imagine notre gêne, notre émotion, de nous trouver brusquement, arrivant du Cervin, face à son conquérant! Très digne, le grand homme nous avait serré la main et félicité, ajoutant:

- Vous allez venir boire le champagne avec moi! Installés autour de la table de la salle à manger de son hôtel, il avait bien voulu nous questionner pour savoir dans quelles conditions était la montagne, sa montagne! Très intimidés, nous répondions par monosyllabes, ne sachant que dire. Après avoir trinqué, il nous avait dit:

- Mais vous devez être fatigués, allez vous reposer et revenez me voir demain, je vous donnerai un petit souvenir relatif à la première ascension du Cervin.

Le lendemain, en présence de notre père, de mes frères Charles et François, d' un petit ami âgé de huit ans ( qui est devenu le Dr W. Dollfus de Zurich ) et de moi-même, il avait sorti d' un tiroir cette magnifique estampe de Michel Croz et, très calmement, hésitant sur les mots, avait écrit moitié en anglais, moitié en français, le texte que l'on peut lire sur la photographie reproduite dans ce numéro des Alpes ( n° 74 ) et dont l' original figure contre la paroi de mon petit studio à Lausanne.

L' entretien s' était prolongé et Whymper, qui parlait assez bien le français mais avec un fort accent, nous avait parlé des montagnes, évoquant des souvenirs de ses ascensions. Bien à regret,

Lappland

83 Nordische Einsamkeit j' avais été oblige de partir le jour même pour aller à Viège reprendre ma bicyclette et rentrer à Clarens où nous habitions.

Mon frère Charles, lui, eut la chance de le revoir les jours suivants; Whymper, sans qu' il fût sollicité, lui reparla de la catastrophe de la première ascension, entretien relate dans le livre Près des Névés et des Glaciers.

Lors du projet de construction d' un chemin de fer au Cervin, mon frère lui avait écrit pour le supplier, lui le héros, de protester contre ce projet. Sa réponse ne le consola pas:

Je suis Anglais, disait-il, je pense que ce serait un affront pour la Suisse, qu' un étranger élevât la voix pour protéger SES montagnes.

Fidèle à Zermatt, mon père revoyait régulièrement Whymper chaque année, ainsi qu' à Genève dans son atelier de peinture où il interprétait pour lui sur son violon sa vision du Cervin.

Il se trouve donc aujourd'hui que mon frère François, le Dr W. Dollfus et moi-même sommes parmi les rares survivants en Suisse qui ont eu l' insigne honneur de connaître le vainqueur du Cervin.

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