Pyramides

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1 La pyramide rocheuse du Direktas, vue du nord. Notre itinéraire se découle dans la paroi ouest 2Vue de l' ouest sur l' Ala Dag: le Petit et le Grand Demir Kazik ( 3916 m ) et le Karanfil Dag 3En descendant du Demir Kazik: le long et très raide éboulis Photos Chlaus Lötscher, Littau longue vallée caillouteuse est suivie avec attention par un troupeau de chèvres qui s' est réfugié tout là-haut, dans l' ombre d' une paroi escarpée. Ni Henri, ni moi n' osons nous gargariser des mots « lait de chèvre frais », car la soif nous tourmente par trop tous les deux. Mais bientôt nous éprouvons une magnifique surprise: avant que la vallée ne s' amincisse en gorge, l' eau qui provient des différentes taches de neige est forcée de se précipiter du haut d' un rocher luisant en une étroite cascade. En hâte, nous jetons nos sacs et prenons une douche bien fraîche. Et pourtant, après une courte descente, la chaleur et l' air sec ont vite fait de nous remettre le gosier en feu. Plus bas, nous rencontrons un berger qui va là-haut rejoindre ses chèvres. Il ouvre un mouchoir dont il tient les neuds rassemblés dans sa main, et il nous donne à chacun une pomme. Nous le remercions cordialement. Puis il se remet à monter de son pas régulier, et il disparaît dans la gorge par laquelle nous venons de descendre. Quelle vie modeste mènent ces bergers!

Quand nous arrivons enfin à la zone des prairies sèches, nous sommes joyeux à l' idée que bientôt nous accueilleront de nouveau les frais ombrages des vergers. Mais, auparavant,je tombe dans un épineux, et je passe du temps à extraire ses douloureuses épines de ma main et d' un canon de mon pantalon. Nous parvenons finalement à ces jardins où un petit ruisseau frétille gaiement le long de la vallée. A l' ombre d' un grand arbre, agenouillé sur un tapis, un pieux musulman s' acquitte de ses prières. Un gamin, chevauchant un âne, nous rattrape et nous accompagne jusqu' au village.

Nous avons garé notre voiture près de la maison de pierre et de torchis d' une aimable famille. A peine sommes-nous arrivés que le père nous tend un gobelet de jus de citron coupé d' eau. Ce sont nos yeux seuls qui peuvent le remercier...

Traduit de l' allemand par G.W.

Pyramides

Alfred Bollinger, Meilen Les hommes peuvent gravir des montagnes et faire des montagnes La pyramide du Soleil de Teotihuacân - lieu où les dieux descendent du ciel — est une montagne. Les degrés de pierre qui conduisent à son sommet sont d' abord larges de dix lances, puis ils se réduisent de palier en palier et semblent, peu avant le haut, déboucher dans les nuages. Rien d' étonnant à ce que les Aztèques, qui vivaient plusieurs siècles après lesTeotihuacanos, aient cru que la pyramide était l' œuvre de Cyclopes. Et pourtant, la pyramide du Soleil est un travail de main d' homme.

Les pyramides mexicaines ne furent pas construites, comme celles de l' Egypte, pour servir de tombeaux, mais comme des montagnes qui portent le temple. Erigé sur la plate-forme supérieure, le sanctuaire domine les lieux habités, sépare le sacré du profane, et les lie à la fois tous deux par une succession de degrés filant vers le ciel. Le serpent à plumes, lui aussi, qui symbolise la force rayonnante des civilisations de l' Amérique centrale, incarne cette alliance entre le ciel et la terre. La montée par les degrés de la pyramide est comparable à l' itinéraire du grimpeur au milieu d' une paroi ou en n' importe quel point d' une arête en dents de scie. C' est le sentiment de la progression, le sentiment « d' être sur le chemin », tel qu' on le retrouve dans les figures à longs membres d' Alberto Giacometti. Pendant la marche, les perspectives changent. L' horizon s' élargit. Le fait d' atteindre le but, le sommet ou le temple, n' a au fond qu' une importance secondaire. Ce qui compte avant tout, c' est de grimper dans le roc et la glace, c' est de chercher son chemin, c' est le chemin lui-même.

Comme les volcans Citlaltepetl et Popocatepetl, les plus anciennes pyramides étaient rondes. Jaillissant d' un lac de lave solidifiée qui, aux 1Le Popocatepetl 2La Pyramide de Teotihuacân Photos Alfred Bollinger, Meilen temps historiques a coulé de la bouche de Xitle -un petit cratère adjacent - l' archaïque pyramide ronde de Cuicuilco se dresse en bordure de Mexico, la ville aux sept millions d' habitants. C' est à une époque plus récente que les montagnes artificielles prirent des formes stylisées: elles devinrent carrées ou rectangulaires, et leurs proportions s' accrurent. A Cholula, une église espagnole se dresse à la pointe d' une puissante pyramide qui domine au loin le haut plateau.

En nahuatl, la vieille langue amérindienne, Popocatepetl signifie la montagne fumante. A son côté s' étend, pareille à la silhouette d' une femme, Ixtaccihuatl, la blanche princesse. Les deux géants veillent sur la capitale, Mexico: le Popocatepetl, la pyramide masculine; Ixtaccihuatl, la femme ensorcelée.

A bord d' un taxi mal disposé, nous pétaradons vers Paso Cortez, entre les deux volcans. La piste poussiéreuse s' entortille à travers des forêts de pins clairsemés. C' est par cette route que s' avança un jour Fernand Cortez, le conquérant espagnol, avec des chevaux et des mousquets, pour attaquer Tenochtitlan, la métropole aztèque qui, semblable à une araignée, se tenait au milieu de ses lacs aux basses eaux. Tels des bras et des jambes gigantesques se dressaient de puissantes digues. Des conduites amenaient de l' eau fraîche dans la ville, au-dessus de laquelle s' élevait, menaçant, le quartier des temples. Du sang humain des victimes sacrifiées aux dieux adhérait aux sommets des pyramides...

Plus loin, nos roues cahotent, et des nuages de poussière s' élèvent derrière nous. Nous évoquons le souvenir de Fernand Cortez. Une vapeur suspecte se dégage de notre radiateur lorsque nous virons plus haut et pénétrons dans le domaine de la montagne fumante.

Fin de la route. Ombres du jour qui s' éteint. Les derniers rayons du soleil éclaboussent de violet les névés du volcan. En compagnie de deux étudiants mexicains, nous pataugeons dans une cendre épaisse en direction d' une nervure qui, interrompue par une tour de lave rouge sombre, monte élégamment jusqu' à un contrefort. Le bivouac doit se cacher là derrière.

Nous grimpons sur l' arête, entre deux hauts plateaux qui s' estompent dans le crépuscule. Immense pays, ridé de vagues comme la mer. La nuit nous enveloppe de sa noire houppelande. Les étoiles scintillent, âmes des morts dans la mythologie amérindienne, et particulièrement âmes des guerriers courageux. Sur le tuf, nos pas sonnent comme sur des dalles de faïence. Loin au-dessous de nous s' étendent deux mers de lumières, séparées par notre arête: Mexico à droite, qui étincelle et flamboie sans fin, témoignage du pouvoir de création des Mexicains d' aujourd qui, faisant accueil à la technique moderne, réussissent à combiner et à fondre ensemble les vieux usages indiens et des éléments vivants pour en former une nouvelle pâte; Puebla à gauche, dont notre regard embrasse l' étendue lumineuse, ville qui émerge tout juste de sa vie coloniale. Et là-haut, la lune tisse un mystérieux mouchoir de soie, or mat, sur la neige du volcan. Trois tours bizarres se dressent à l' horizon. Pas de vent. Nous parlons peu. Passage en traversée dans le couloir qui plonge entre le massif principal et l' arête. Nous trébuchons dans des pierriers mêlés de cendre et apparemment sans fin. Des débris roulent, et plus il y a de pierres éclatées, plus il y a de cendre. Peu d' air, mais délicieusement frais. Et là, tout brusquement, nous découvrons la tonne. Comme un tonneau de Diogene, elle s' appuie à un épaulement de la montagne. Nous y entrons en rampant. Altitude du Mont Blanc. Des planches nues comme couchettes. Des coups de vent ébranlent notre « boîte ».

Nous bavardons de montagnes proches et lointaines, des Alpes et des volcans du Mexique, puis des Andes que nous ne connaissons pas - que nous ne connaissons pas encore, du moins nous l' espé. Les alpinistes de tous les pays parlent la même langue; les mêmes objets peuplent leur cerveau que l' aventure enchante: arêtes et parois, amis, matériel de grimpeurs - avec abondance de pitons, de mousquetons, de cordes, de crampons, de sacs de bivouac - orages, joie et fierté des courses réussies, accidents mortels dans les Alpes et le vieux Mexique. La soupe que nous préparent nos camarades nous réchauffe pour les deux heures suivantes. Nous évoquons notre pays montagneux, le Fählensee dans lequel se mirent saules et parois de rochers. Puis nous nous serrons en frissonnant sur nos planches dures, jusqu' à ce que la première lueur de l' aube nouvelle filtre par le hublot.

Membres gourds. Des brouillards flottent là-haut sur la selle. Devant nous, une pente de neige en trapèze lance ses cannelures vers le ciel: secteur blanc du cône terminal du volcan. En face dort Ixtaccihuatl. Elle entre en songe dans cette heure matinale.

Quelques miettes de pain sec et un peu de fromage, puis nous attachons nos crampons, saisissons nos piolets et en route, pas à pas, degré par degré, comme sur la longue série de marches de la pyramide de Teotihuacân. Au rythme, toujours le même, de notre progression, nous pensons à ces jeunes gens, princièrement vêtus qui, à pas mesurés, gravissaient les degrés de la pyramide, brisaient leur flûte d' argile, et là-haut, dans le temple, étaient immolés aux dieux. Coutume horrible, particulièrement atroce dans sa monstruosité, tandis que des bataillons de prisonniers de guerre perdaient leur sang sous le noir couteau d' obsidienne des prêtres. Mais l' idée qui, dans la mythologie, a donné lieu à ces sacrifices humains, a quelque chose de fascinant: les hommes devaient sacrifier une chose vivante - leur coeur qui palpitait, tout gonflé de sang - afin d' assurer leur cours aux astres. D' après la légende des vieux Indiens, le soleil a été engendré par un dieu qui s' est jeté dans le feu et s' y est métamorphose en une boule embrasée qui a donné sa lumière à la Terre. Les victimes étaient nécessaires à la marche du soleil, de la lune et des étoiles, comme à la vie des dieux et des hommes.

A mesure que la longueur des ombres diminue sur le haut plateau, notre rêverie mythologique s' évapore. Au-dessous de nous, l' ampleur du paysage sans fin, jaune-brun, grille, nous saisit, et cette impression se concrétise en un sentiment d' heu liberté, en une sensation physique de l' im du pays. La pente est raide. Des vapeurs sulfureuses nous viennent du sommet. Et nous sommes encore loin du bord du cratère quand nous éprouvons une singulière euphorie. L' alti indique la cote 5200. Tous les deux pas, nous nous couchons sur la neige et nous rions. Ivresse des hauteurs. Nous évoquons le souvenir de récits himalayens. Ici aussi, il se pourrait que l'on mît une heure à lacer ses chaussures. Il faut un grand effort d' arrachement pour se remettre debout. Et là, de petits « pénitents » de glace tout crevasses, un labyrinthe glaciaire en miniature, puis de la cendre noire: le cratère. Nous nous laissons choir sur le sol et somnolons. Un rêve qui, plus tard, à la maison, nous a réjouis, nous l' avons fait là pour la première fois: le bonheur qu' on éprouve à embrasser du regard le haut pays mexicain.

Une grande heure plus tard, nous nous frottons les yeux. Un « Où sommes-nous? » presque angoissant. Alors le regard plonge dans le gouffre du cratère d' où jaillissent des vapeurs de soufre. Le fond en est d' un jaune-vert vénéneux: une puante cuisine de sorcières. Les flancs de la cuvette circulaire qui y plongent abruptement luisent d' une lueur rougeâtre. Le sommet est à portée de main. Encore 50 mètres. Il nous faut une minute pour nous ressaisir et forcer notre tete bourdonnante à remettre nos jambes en action. Même impression que dans un train de montagne qui vous ramène dans la vallée. Le bord du cratère tangue et bascule.

Au sommet du Popocatepetl. Des cumulus en ourlent la pointe. Entre deux tours de nuages, nous voyons s' élancer, solitaire, une autre pyramide, le Citlaltepetl, solennel et énigmatique. Nous prenons quelques photos, presque mécaniquement. Le filtre ultraviolet de mon appareil tombe dans la cendre. Mais l' ivresse des hauteurs me possède au point que je ne me baisse pas pour le ramasser. Qu' il reste là! petite obole à la montagne fumante, offerte presque aussi naïvement que la pièce de monnaie jetée par les touristes dans la fontaine de Trevi. Vertige des profondeurs au bord du cratère. Nous descendons. Regards à la dérobée dans l' entonnoir où des vapeurs montent de la terre brûlante. Une pensée à cette nuit de l' An pleine de feux sur le Stromboli, alors que des gerbes de flammes jaillissaient comme de la bouche d' un fakir, alors que la lave, d' abord jaune clair et toute fluide courait sur la pente, pour couler plus épaisse et ramper plus bas pareille à un serpent rouge sombre. Et ensuite l' union tumultueuse et bouillonnante du feu et de l' eau, le contact créateur de ces deux éléments de nature opposée. Naissance ardente de la terre, secret des premiers jours qu' on surprend sur le vif dans chaque volcan. Le Mexique est un pays où les sillons d' un champ tout à coup s' ouvrent sous la poussée d' un nouveau volcan, témoin le Paricutin. Terre qui n' a pas renoncé à lutter pour produire de nouvelles montagnes, jeune terre brûlante.

Plongée sur le névé raide, puis glissade dans la cendre volcanique. Champs noirs, panaches poussiéreux. Nous ne nous arrêtons qu' aux Trois Croix, le long desquelles grimpent des fleurs à demi desséchées. L' ivresse des hauteurs a passé. Nos pensées sont redevenues tranquilles et claires. Coup d' œil en arrière. Cendres, névés, bords fumants du cratère. Pyramides du Popocatepetl et pyramide de Teotihuacân dédiée au Soleil, demeures où naît le feu. Terre rouge dans le cratère du volcan, papillons comme symboles des flammes sur la frise des temples. Le calendrier du moyen âge de l' Amérique centrale fixait un cycle de 52 ans, au terme duquel on éteignait le feu dans les maisons indiennes et dans les temples. Femmes et enfants étaient enfermés, les femmes enceintes cachées dans des jarres à mais faites d' argile, tandis qu' une procession de prêtres gravissait dans l' obscurité de la nuit les pentes du Huixachtecatl. A sa cime naissait le nouveau feu, qu' on allumait avec un vilebrequin à moulinet, et il brûlait sans flamme, flambeau de vie au-dessus du haut plateau du Mexique. Alors on savait que le monde indien continuerait d' exister, et l'on pouvait descendre le feu et le rallumer dans les foyers.

Traduit de l' allemand par G.W.

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