Retraite aux tours du Bockmattli

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PAR RUEDI MEIER, STÄFA

Avec 1 illustration ( 100 ) C' est en début de saison, pour notre première varappe de l' année, que nous avons été conduits à réaliser une sorte de « première » inattendue et involontaire aux tours du Bockmattli, dans le Wägital. Nous avions grimpé d' abord très convenablement l' arête abrupte. Mais au « passage clé », un mur lisse rendu plus difficile par les pluies des jours précédents, ni mon camarade Walti ni moi-même ne sûmes mettre la main sur le verrou. Le passage vers le sommet nous resta fermé. Résignés, nous conclûmes que nous avions trop exigé de nous-mêmes pour une première course. Nous ne voulions pas prendre plus de risques, et nous décidâmes de faire une retraite honorable.

Mais par où, cette retraite? Nous étions collés presque au sommet d' une paroi de plus de deux cents mètres. Nos regards plongeaient à nos pieds sur le sentier venant de l' Alpe de Schwarzenegg, où grimpaient justement quelques promeneurs contemplatifs. L' un et l' autre nous savions sans nous le dire à quoi nous pensions. Quel plaisir ce serait d' être couché là-bas dans le gazon à regarder les grimpeurs faisant leurs acrobaties dans les parois vertigineusesNous avions du temps devant nous; nous étions bien équipés, avec une corde de réserve de 45 mètres, trois anneaux de siège, de la cordelette, une bonne douzaine de pitons et quelques mousquetons.

Nous écartâmes, après une courte discussion, la solution de descendre par l' arête où nous étions montés. Elle ne permettait pas l' emploi de la double corde. Restait donc la paroi. Sa moitié supérieure tombe presque à pic, mais de lieu en lieu des vires de gazon et d' éboulis la traversent. Suit une zone moins raide, coupée obliquement par une gorge qui, pour autant qu' on puisse le

Face nord

du Fletschhorn

Photos Erich Vanis, Vienne 92 En pleine pente 93 Dans la « traversée sur les nerfs »

Face nord

du Fletschhorn

Photos Erich Vanis, Vienne 92 En pleine pente 93 Dans la « traversée sur les nerfs » voir, paraît praticable. Après, nos yeux n' en savent plus rien... Nous espérons que cette gorge nous permettra de tourner une partie de l' escarpement inférieur, et que la suite sera négociable en rappel. Encore faut-il que notre corde atteigne un replat...

Le temps nous laisse sans inquiétude. Le ciel est couvert sans doute, des nuages flottent autour des parois; mais le soleil parvient à percer le plus souvent. Non sans hésitation nous commençons nos préparatifs pour un premier rappel. Il y a là un piton solide: il faut y passer une boucle; puis la corde tombe dans le vide. Je m' assure qu' elle atteint le premier replat et me lance dans la descente du premier surplomb. La vire se révèle très inclinée et n' offre qu' un appui précaire. Encore assuré d' en par Walti, je mesure du regard le rappel suivant. Ça passe... A mon appel Walti descend. Pas d' assurage possible. Pour me tenir pendant que je plante un piton, mon camarade reste accroché à la double corde. Il n' y a rien de mieux à trouver, sur la vire de gazon étroite et semée d' éboulis, qu' une fente à l' extrême bord, où le rocher est plus solide. Le piton que j' y plante doit servir d' abord à mon propre assurage pendant que je haie la corde de rappel. Quand elle siffle par-dessus nos têtes, nous savons que désormais il n' y a d' issue pour nous que vers le bas. Le piton doit servir maintenant à m' assurer pour la suite du travail: il faut ramener la corde qui pend dans le vide, la passer dans l' anneau de cordelette, la lancer, s' assurer qu' elle atteint un replat, vérifier encore l' ancrage - et en route de nouveau pour 20 mètres dans le vide. Nous répétons ces manœuvres trois ou quatre fois, avec de petites variantes, sur des vires qui exigent la plus grande prudence, et chaque fois un piton d' ancrage. Mais soudain, un surplomb exige un détour.

Nous avons gagné la vire, sous le toit, au moyen d' un facile pendule le long de la muraille. Et tout à coup la corde nous échappe à l' improviste et s' immobilise hors de notre portée. Au moment où nous avons réussi à la ramener, nouvelle angoisse: elle refuse de coulisser. Nous essayons à tour de rôle d' en venir à bout au moyen des gestes les plus concertés. C' est en vain. Que faire? Impossible de remonter en varappe. D' autre part, cette corde nous est indispensable. Avec les 30 mètres qui nous restent, impossible de rappeler jusqu' au replat suivant...

Nous n' avons qu' une possibilité: remonter à la corde elle-même au moyen de nœuds de Prusik. Nous avons en main, heureusement, les deux extrémités de la corde. Avec résolution je sors mes deux cordelettes de siège, les assujettis toutes deux à la corde de rappel avec un nœud coulissant, les fais passer à travers mon attache de ceinture et les noue en étriers, où je passe les pieds. Ensuite je lève un pied aussi haut que possible, fait glisser vers le haut de la corde fixe le nœud coulissant qui correspond. Je tends alors la jambe, et me voici pendulant vers l' extérieur, debout dans l' an. Au tour de l' autre jambe, de l' autre nœud, et me voici debout sur le deuxième pied, 30 centimètres plus haut. Comme je me félicite à présent d' avoir exercé cette technique un jour à la maison!

Ça va aussi bien qu' on peut l' espérer, mais lentement et non sans une grande dépense de forces, car les nœuds coulissent difficilement. C' est un sentiment très particulier que de se dresser à chaque fois sur l' étrier, dans l' air libre! Le regard glisse au loin sans obstacle jusqu' au lac de Zurich, où je puis reconnaître justement mon village, à travers la brume de chaleur. Si les miens me voyaient!... Dans la profondeur, sur le sentier herbeux, je constate, mi-amusé, mi-fâché, que des curieux me regardent gigoter comme si j' étais là pour leur offrir un spectacle de cirque. La manœuvre devient difficile au passage où la corde touche le rocher. Il est heureusement bref. Enfin voici le replat sous le point d' ancrage... Nulle part la corde n' est coincée! Simplement, la cordelette fixée au piton a été mesurée un peu court, pour économiser notre matériel qui diminue rapidement. Je me contente, en redescendant à la double corde, de m' assurer que ni elle ni la cordelette ne s' en. Grand soulagement quand le filin cède à nos prudentes sollicitations et siffle à côté de nous!

12 Les Alpes - 1961 - Die Alpen177 Nous ne sommes pas pour autant au bout du compte. Il nous reste plus de cent mètres de paroi et un ressaut inconnu nous sépare du sol ferme. Les rappels continuent, et bientôt nous atteignons la région moins inclinée, à mi-hauteur. Mais la cordelette est épuisée: il n' en reste que quelques mètres dans le sac... là-bas au pied. Une traversée d' une demi-longueur nous conduit dans la gorge au fond de laquelle nous pouvons effectivement varapper sur une longueur encore. C' est bien inconfortable en vérité, car le sol est couvert de pierres folles et ne permet aucun assurage. Tout ce qui tombe de la paroi se rassemble visiblement dans ce couloir. Grimpant de deux mètres dans le bord gauche, je puis enfin assurer la descente de Walti sans risquer de recevoir des pierres. D' ici la gorge s' incurve brusquement vers la droite avant de déboucher en plein vide. Qu' allons découvrir après? La corde sera-t-elle assez longue? Y a-t-il des replats? Il faudra bien que ça passe: remonter est impossible, et il n' y a pas d' alternative.

Avec les plus grandes précautions - Walti ne trouve aucun point où m' assurer et peut à peine me tenir -je varappe jusqu' au débouché de la gorge. A grand-peine je parviens à jeter un regard sur la suite du parcours. La muraille tombe presque verticalement et de plus haut que nous n' avions prévu. Cependant il semble y avoir des vires suffisantes, bien que fort étroites. Ainsi donc, faisons machine arrière pour trouver où ancrer le rappel. C' est plus vite dit que fait. Après bien des recherches, nous trouvons enfin une fissure pour un solide piton. A défaut de cordelette nous devons y laisser nos anneaux de siège, l' un après l' autre. Et tandis que nous avons jusqu' ici rappelé au mousqueton, nous sommes forcés de continuer avec la bonne vieille méthode à la Dülfer, sous la cuisse et sur l' épaule.

De nouveau un rappel suit l' autre. Deux fois, trois fois, il ne nous reste en main qu' un demi-mètre de corde quand nous atteignons le replat. Mais au moins nous y sommes! Quand nos anneaux de siège sont sacrifiés vient le tour des mousquetons. Notre provision de pitons diminue elle aussi de façon inquiétante, tandis que sous nos pieds ne se montre aucun rocher praticable en varappe. Et voilà quatre heures que nous battons en retraite! Les crampes bien connues commencent à se faire sentir dans mes doigts: après un long rappel, c' est à peine si je puis desserrer la main. Cela vaut tout de même mieux que si elle s' ouvrait d' elle!

Mais tout a une fin. Nous entendons déjà des grimpeurs se demander, sur le chemin du retour, d' où ces deux-là peuvent bien tomber. Ont-ils fait une nouvelle « directe»Encore un piton à laisser sur place. Encore une corde à passer autour du corps douloureux... et voici que je viens atterrir sur une plaque de neige au pied de la paroi. Bientôt nous sommes sur le plancher des vaches, nous serrant la main comme si nous avions gravi un haut sommet. Merveilleux sentiment de détente et de reconnaissance... Nous avons échappé à notre paroi.

L' inventaire est bientôt fait: un seul piton et un seul mousqueton pendent à ma ceinture. Tout le reste du matériel est dans la paroi. Il a fallu payer de ce prix une fausse estimation des difficultés; mais nous en sommes plus riches d' une aventure et d' une expérience.

Avec la soudaine détente, la faim se fait sentir. Corde roulée, nous atteignons en quelques pas le dépôt de nos sacs, et nous faisons tout ensemble un dîner et un goûter en contemplant tout à loisir le chemin descendu en rappels. Mais il faut renverser péniblement la tête pour le tenir sous les yeux. Nous avons été battus sans doute, mais nous sommes heureux. Sur le chemin du retour nous faisons déjà des plans pour le prochain dimanche. Mais ce sera une course sans rappels: nos cuisses et nos épaules en gardent une marque trop cuisante.Traduit par E. Px. )

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