Sentiers et traditions du Salève

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Par Paul Naville.

Tous ceux qui ont visité Genève connaissent ou tout au moins ont vu le Salève, cette chaîne calcaire qui borne au sud-est et au midi l' horizon de la ville.

Quant aux Genevois « ils savent cette montagne pour ainsi dire par cœur », et si, avant d' entrer dans quelques détails inédits, je donne à son sujet des indications succinctes, d' ordre tout à fait général, ce n' est pas pour eux que je le fais.

Jean Humbert dans son nouveau glossaire genevois paru chez les éditeurs Jullien Frères, place du Bourg-de-Four, donne comme définition de l' expression la Montagne: « Le Salève, la montagne par excellence pour les Genevois. » L' exemple suivant est fourni: « Dis donc, Bernard, que fais-tu jeudi matinNe sais-tu pas? On va déjeuner à la Montagne, et l'on revient avant midi „ par la Croisette ". » Evocation des temps anciens et paisibles où il n' y avait pas le chemin de fer Genève-Nyon-Lausanne, ni celui d' Annecy, ni les tramways, et où il ne pouvait être question, si l'on voulait passer une journée à la Montagne, que d' aller au Salève, ou « à Salève » comme on a encore coutume de le dire.

Cette chaîne s' étend du nord-est au sud-ouest sur 21 kilomètres de longueur, d' Etrembières au bord de l' Arve jusqu' au Pont de la Caille qui franchit le torrent des Usses.

Elle est située tout entière dans le département de la Haute-Savoie, mais sur un point, à Veyrier, au pied du Pas de l' Echelle, n' est distante de la frontière suisse que de moins de 300 mètres.

Le Salève présente, du côté de la vallée du Rhône, des parois de rochers et des gorges qui font les délices des varappeurs, et du côté de la chaîne des Alpes, des pentes boisées et relativement douces. Il est formé de trois parties: le Petit Salève ( 902 mètres ), le Grand Salève ( 1308 mètres ) et le Salève des Pitons ( 1380 mètres ), séparées par les cols de Monnetier et de la Croisette.

Peu de montagnes ont fait l' objet d' autant d' études tant de la part des botanistes que des géologues et des historiens.

Nombreux sont les savants, les poètes qui ont parlé du Salève, et parmi eux nous citerons les Saussure, les Alphonse Favre, les Amiel, les Coppée les Galloix, les Lamartine, les Petit-Senn, les Tœpffer... Mais nous n' avons pas l' intention de faire ici une monographie de « La Montagne » et nous renvoyons ceux que le sujet peut intéresser au bel ouvrage publié par la section genevoise du Club alpin suisse intitulé: « Le Salève » ( Georg et Cie, Genève 1899 ).

Un soir de séance, au club, nous devions faire à nos collègues le récit d' une course de printemps à l' Abbaye de Pommier, située au pied du Salève des Pitons.

La course — ce fut plutôt une promenade — dura une journée à peine. Elle f ut charmante, mais il y avait peu à raconter, et je saisis cette occasion pour décrire quelques recoins et sentiers et rapporter quelques traditions du Salève.

Ce sont des fragments de cette causerie que j' ai le privilège de présenter aux lecteurs des « Alpes ».

Les grandes prairies et les pâturages qui recouvrent la crête du Salève sont à mon avis un de ses principaux attraits.

Quelle liberté, quels espaces, quels horizons!

De quelque côté que le regard s' étende, il recontre des montagnes, souvent lointaines il est vrai. Voici d' une part le Jura depuis le Colombier de Culoz jusqu' au Chasserai, et de l' autre les Alpes et les Préalpes.

Sans insister sur le Mont Blanc, l' Aiguille Verte ou sur les Dents du Midi citons au hasard le Billat, les Dents d' Oche, les Cornettes, les Tours d' Aï et la Dent de Morcles, le Roc d' Enfer, Marcelly, le Buet, les Vergy, Soudine, le Parmelan, la Dent de Laufon, le Semnoz et le Grand Revard. Et lorsque le temps est clair, les Alpes du Dauphiné sont visibles. Certains jours de décembre, alors que la brume recouvre la plaine, elles paraissent même singulièrement proches.

Des environs du sommet de Grange-Tournier, point culminant du Grand Salève, on distingue la Barre des Ecrins, la Meije, le glacier du Mont-de-Lans et les Grandes Rousses.

Mais revenons aux prairies.

Le matin à la première heure, et au crépuscule, quelle solitude! Le chant des alouettes rompt seul le grand et apaisant silence. Les prairies ondoient sous le souffle d' une brise légère.

« Je suis, dit la Prairie, l' esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l' inspiration. J' agiterai ton âme. Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions.

Le laboureur monte ici de la plaine le jour qu' il est de loisir et qu' il désire contempler. Un instinct me l' amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle. » Ainsi parle Maurice Barrés et à la Prairie décrite par lui il oppose la chapelle placée au centre, qui en est la règle, le lien. Elle est là pour épurer le rêve, pour orienter les élans.

Mais je voudrais aujourd'hui vous décrire plus spécialement quelques régions du Grand Salève plus ou moins ignorées; je veux parler de ses pentes boisées inclinées au levant qui, si elles ne présentent pas une grande variété, jouissent cependant de deux privilèges: une vue incomparable sur la chaîne des Alpes et sur les Préalpes des Dents d' Oche au Semnoz, et une solitude absolue, car il y a bien des recoins de cette région, et même des chemins que j' ai cent fois parcourus et où je n' ai jamais rencontré âme qui vive.

Mais nous allons procéder méthodiquement — peut-être un peu trop sèchement à votre gré — et étudier quelques-uns de ces sentiers par lesquels on gravit le Salève en partant de la région nord se dirigeant vers le sud de la chaîne.

Voici le sentier de la Source du Renard. Il part du second tournant de la route des Trez-Arbres au-dessus de Monnetier ( tournant est ).

Il grimpe rapidement et il faut de temps à autre s' aider des mains.

Il parvient dans un charmant bois de hêtres. Là est un creux où il y a toujours un peu d' eau; c' est la source du Renard.

Nous arrivons à la voie du chemin de fer sous laquelle nous passons.

De là nous pouvons gagner les Trez-Arbres par un sentier qui côtoie cette voie, ou bien rejoindre le sentier de Frevoie qui, parti de l' Hôtel Bellevue, aboutit dans les près sous la ferme de Grange-Passay.

Ce dernier sentier est monotone parce que tout le temps dans les buissons.

Cependant il arrive qu' à la fin de mai cette région forme un tapis de fleurs des prés et spécialement de marguerites.

Un autre sentier bien marqué, et même assez large, part d' Essert.

Connaissez-vous le village d' Essert? Autrefois il y avait une seule commune d' Essert. Mais les villages sont séparés par le Viaison. Les relations n' étaient pas commodes. Des difficultés sont nées, l' administration s' en est mêlée; et actuellement il y a deux communes.

Le village d' Essert a un air de prospérité. Il possède de jolies fermes, des vergers, des jardins fleuris, des ruches, des fontaines abondantes, une humble petite église portant le millésime de 1584, qu' on n' ouvre plus guère que pour les baptêmes et l' office des morts.

On a devant soi la colline d' Ezery qui coupe les préalpes dont la base est cachée.Voici le sommet du Môle, celui de Soudine, et là-bas, vers le nord, les Voirons, Langin, le coteau de Monthoux.

Le sentier prend au haut des prés qui dominent le village; il débute par un chemin creux, souvent humide, région de fougères, de bruyères, de châtaigniers et de sapins.

Il y a lieu d' observer tout le long du Grand Salève, d' Essert jusqu' au delà de la Muraz, une zone séparant les cultures de la région aride des broussailles dans laquelle surgissent plusieurs sources et qui forme un banc de molasse recouvert des essences que nous venons d' énumérer. Elle a un caractère fort différent de celui que l'on prête généralement au Salève.

Après avoir suivi la direction ouest, nous atteignons le haut de la région des sapins et des châtaigniers; là le sentier tourne brusquement à droite, s' engage dans une région de broussailles et de pierres pour reprendre bientôt sa direction primitive.

On peut observer dans ces pentes du Salève, de même qu' au Pas de l' Echelle, passablement de tilleuls.

Arrivé aux environs de la cote 1000, le sentier se perd à peu près. Il faut tâtonner pour arriver dans un charmant bois de chênes dit bois « Corajod », puis dans les prés de Grange-Passay.

Il faut compter d' Essert à Grange-Passay une heure et quart environ.

Un des moyens les plus agréables de gravir le Salève est de partir de la Muraz, de passer aux hameaux de Cologny, de chez Joindet, à la Ferme de chez Blondin. Là vous laissez à gauche le chemin à char qui conduit, par chez Briant et les Mouilles, vers le hameau de vers le Feu et au delà de la Croisette.

Montant tout droit, vous arrivez aux maisons de « versla Joie », où prend sa source le ruisseau assez important du même nom qui, en passant par la Muraz, va se jeter dans le Viaison.

De grands arbres entourent la source. Tout près sont quelques fermes.

Ce lieu a du charme mais recèle une certaine mélancolie peu en rapport avec le nom qu' il porte.

De là vous pouvez, par un sentier rapide, aboutir dans le vallon de la Pilaz.

Mais reprenons depuis chez Blondin, sur la droite, le chemin qui nous conduit entre des haies, et une partie du temps en palier, enfin au travers d' un bois de pins, jusqu' à la Ferme des Molliets.

Elle est bien à part des autres, cette ferme, difficile d' accès; mais pour l' amant de la nature, c' est là un lieu charmant.

La vue qu' on y découvre sur les montagnes, assez semblable à celle dont on jouit depuis Essert, est admirable.

A côté de la ferme est une fontaine qui ne tarit jamais. Et dans le verger au mois de mai quels admirables arbres fruitiers en fleurs!

En arrière de la maison, de beaux noyers, de grands prés, des champs cultivés qui vont jusqu' à la forêt.

Les gens du pays vous disent: une bonne ferme, de beaux champs, mais le travail dur.

En effet, l' accès est difficile, les chemins sont rocailleux, les terrains en pente, et souvent vous verrez le char de foin auquel sont attelés les bœufs, retenu par le coup d' épaule des paysans et des faneurs pour qu' il ne verse pas à droite ou à gauche. Là-haut la vie est primitive et elle est rude.

Cependant poursuivons notre route.

Que percevons-nous... un bruissement. Ne semble-t-il pas un murmure d' eau? Hélas c' est le mirage. Pas d' eau mais le frémissement des feuilles des trembles.

Le tremble est une désillusion non seulement à cause du mirage; mais parce que comme bois, même de feu, il ne vaut pas grand' chose et puis il est en quelque sorte la mauvaise herbe qui pousse dans les lieux où la forêt a été rasée. Et en effet, ces taillis de trembles se trouvent sur l' emplacement où il existait, il y a quelque trente ans, une splendide forêt de sapins, forêt si belle que ceux qui descendaient autrefois de la montagne avaient appelé le chemin fort pierreux qui conduisait à la forêt, le Purgatoire, et la forêt elle-même le Paradis.

Il n' y en avait pas, je le crois, sur tout le Salève une autre aussi belle et aussi impressionnante. Elle était semblable à quelque mystérieuse église gothique.

Cependant les hoirs Dupont qui possédaient le bien se sont sans doute dit que le Paradis c' était pour une autre vie et la forêt profonde, apaisante, livrée aux bûcherons s' est transformée, pour les propriétaires, gens réalistes, en espèces sonnantes et trébuchantes.

Pour tout vous dire, le tremble lui-même, me semble-t-il, tend à disparaître.

Peu à peu l' arbre de la montagne, qui dans ces régions croît lentement mais donne un bois bien serré près duquel il est bon de se chauffer au coin de la cheminée dans les soirs d' hiver, peu à peu l' arbre de la montagne — le fayard — tend à remplacer le tremble, et si le bûcheron ne revient pas trop vite, il y aura là dans quelques années une hêtraie.

Celui qui ignore l' histoire du lieu ne peut se douter du Paradis de jadis.

En cherchant, à grand' peine, on trouve encore quelques vieilles souches de sapins vermoulues et recouvertes de mousses, et chose curieuse pour moi profane, il n' y a sur l' emplacement ancien de la forêt aucun sapin.

Il existe bien quelques rejetons de l' ancienne forêt, mais guère qu' aux abords seulement du lieu qu' elle occupait.

Puisque nous causons forêt je veux vous dire l' anxiété des gens de la Montagne, de ceux qui vivent de son sol.

C' est Michel Bovagne, le fermier de Grange-Gaby 1 ) depuis quelque quarante ans, qui me l' a révélée.

« Sur la montagne, me disait-il, les pâturages disparaissent, les bois envahissent tout. Bientôt il ne restera plus de libre que les prés de la Grande Gorge, sur les sommets. » Une des raisons principales de cette conquête progressive de la forêt, c' est la disparition des troupeaux de chèvres. Les chèvres, sont les grands adversaires des arbres; ce sont elles qui détruisent les ronces, les pruniers sauvages, les noisetiers, les aliziers, les trembles, les genévriers, la multitude des arbustes sauvages, les pousses des jeunes sapins et fayards2 ).

Et Michel Bovagne me désigna telle et telle parcelle de broussailles actuelles qu' il avait connues dans le temps jadis comme bons et authentiques pâturages.

Et moi-même j' ai pleuré la prairie disparue.

Il y a quelque trente ans en effet, il était au lieu dit la Tatte des Recules, dans le grand bois de Grange-Gaby entre le chalet de ce nom et la ferme des Molliets, au milieu de la forêt, une petite prairie. On y cueillait des fougères, des embresailles et de la bruyère; c' était une retraite admirable.

De là, la vue s' étendait sur tout le plateau des Bornes et sur les Alpes. Le dimanche matin, jadis, nous y faisions halte et les sons du gros bourdon de Reigner et des cloches de Pers, de la Muraz, d' Arbusigny parvenaient très clairs et sonores jusques à nous.

Maintenant on ne peut plus entrer dans la prairie, car la forêt l' a complètement et définitivement conquise.

Tout près de là, en plein bois, sont des vestiges de murs de clôture, d' un étang. Eh! oui, il y avait là un chalet et probablement des pâturages assez importants.

Quand existaient-ils? Il y a cent ans, deux cents ans ou plus? Nous ne savons rien à ce sujet. Des vieux d' autrefois que nos pères avaient questionnés, ignoraient tout de l' histoire de cette habitation.

D' ailleurs si nous parcourons la montagne, nous nous rendons compte facilement que le nombre des chalets a été beaucoup plus considérable autrefois qu' il ne l' est aujourd'hui.

On voit encore les ruines de celui de Grange-Tournier, au midi du sommet du même nom.

Entre Grange-Passay et la ligne du chemin de fer vous aviez la ferme « chez Fichet »; sur la Grande Gorge on observe plusieurs ruines.

A Grange-Marin, un peu au-dessous de l' Hôtel du Mont-Blanc, il n' y avait, me disait le père Ducimetière, pas moins de huit granges.

Plusieurs d' entre elles étaient, il faut le dire, peu importantes. Alors chacun des habitants des villages voisins avait la sienne sur la montagne.

Jadis la population était stable, mais est venu le grand développement industriel et ferroviaire du milieu du XIXe siècle.

Les fils des agriculteurs en grand nombre ont quitté le village.

Il y avait moins de bras pour cultiver la terre. Ailleurs on gagnait mieux sa via. Les granges étaient délaissées. Peu à peu la forêt a repris ses droits.

Vous vous souvenez du conte d' Alphonse Daudet: Woodstown: « Une masse sombre et menaçante s' étalait en demi-cercle. C' était la forêt qui regardait. Elle regardait cette ville insolite qui lui avait pris sa place au bord du fleuve. Toute une avant-garde de ronces, de lianes s' allongeait qu' aux premières maisons des faubourgs... » En 1853, lorsque Ernest Naville fit l' acquisition de Grange-Gaby, il n' y avait pas le recul nécessaire pour faire de telles considérations.

A ce moment toute la région autour de la ferme était en pâturages. Autour du rocher de Faverge pas un seul arbre, pas la moindre ombre.

Cependant un peu plus loin, près de Grange-Gaby, on montrait avec fierté deux ou trois fayards, actuellement encore debout d' ailleurs.

Et l'on se mit à semer, à planter...

Quant aux fayards, il n' y avait pas besoin de s' en occuper, il suffisait d' éloigner les chèvres, et les petits bosquets que ce menu bétail s' était occupé à arrondir, à tailler, un peu comme on taille à Versailles, devenaient des arbres.

Les arolles ne réussirent pas; les mélèzes donnèrent un beaucoup meilleur résultat; il en est bien venus, mais il fallait tabler avec un fort pourcentage de perte.

Les pins constituèrent un succès, mais arrivés vers la cinquantième année, ils deviennent friables et ont peine à supporter les neiges lourdes d' octobre et de mars. C' est avec l' épicea qu' il y a les résultats les meilleurs.

Je tiens à rappeler le souvenir de l' homme qui près de cinquante ans a travaillé au reboisement du Salève, à savoir François Cotton.

Né en 1820, il fit, comme sapeur sarde, les campagnes d' Italie et de Crimée et il prit part au siège de Sébastopol.

En 1860, il entra au service d' Ernest Naville et y demeura 48 ans. Dès le mois d' avril, chaque année, il montait à Grange-Gaby et là s' occupait à soigner la pépinière, à transplanter les petits arbres et à entretenir les chemins.

Le soir, en été, il demeurait longtemps assis près de la maison. Sa présence était trahie par le foyer incandescent de sa pipe. Et il était bon de l' entendre raconter ses souvenirs et de causer avec lui.

En bon Sarde du temps jadis, il ne savait ni lire, ni écrire. Au mois de mars 1909 on apprit qu' il avait quitté ce monde à l' âge de 88 ans, et son maître qui était né quatre ans avant lui, le suivit dans la tombe au mois de mai de la même année.

François Cotton passait pour être fort comme un Turc. Sa mémoire était remarquable. C' était un consciencieux et un fidèle. Son attachement à son maître était proverbial. Il aimait bien qu' on l' appelât gouverneur.

Puisque nous parlons de Grange-Gaby, rappelons que le plus ancien texte connu relatif à ce chalet se trouve dans les Archives de Genève. Il est contenu dans un acte de la fin du XVIIe siècle.

« Judith Rilliet, veuve Lefort, admodie à Hon. Claude, à savoir treize vaches pour les mener à la montagne de Salève, lieu dit: Grange-Gaby et retirer les fruits le premier mai et jusqu' en octobre sous la ferme de 35 florins, 4 livres de beurre et 4 livres de fromage pour chacune desdites vaches1).»Le chemin à voiture qui conduit de Monnetier au Grand Salève — on dit volontiers la route — fut terminé en 1859. Le coût en fut payé en majeure partie par un généreux célibataire genevois, Daniel Picot.

A propos de route, nous tenons à rappeler une tradition.

Autrefois avant que les chartreux de l' Abbaye de Pommier eussent tracé dans la plaine la route de Genève à Annecy par le Châble, cette dernière passait par le sommet du Salève.

Elle aurait été la voie romaine dénommée en latin: Via Strata, ce qui est devenu: la voie d' Etraz.

La tradition veut aussi qu' entre Etrembières et Cruseilles il y aurait eu 24 relais ou restaurants.

Une étude serait à faire sur les lieux dits « Au Salève ». A titre de mémoire je vous en citerai deux ou trois.

La grande combe qui du haut de la grande gorge s' incline au levant se nomme Creux de Livron. La combe du bois en dessous de Grange-Gaby: Combe de Pulinge; les deux bois de fayards qui se trouvent près du chalet de la Pilaz: sur les Platons et les Mians.

Le Salève aussi a ses légendes.

En voici une qui n' a l' air de rien, mais qui dénote bien l' esprit de finesse des Savoyards. L' histoire se passe à Grange-Marin, en dessous de l' actuel Hôtel du Mont-Blanc, où se trouvaient autrefois, dit-on, huit chalets.

« Là jadis, le loup et le renard travaillaient ensemble.

C' est le matin, ils sont au repos derrière les granges.

Le renard dit au loup: on m' appelle.

Le loup répond: va voir.

Le renard va voir et entre dans la laiterie où il boit son saoul puis il revient vers son compagnon et lui dit: il est né un enfant.

Vers les onze heures le renard dit: J' ai bonne oreille, j' y vais voir. Il retourne à la laiterie et boit la metia. Le loup questionne. Le renard répond: c' était le baptême. Ils ont voulu que je sois parrain.

Puis vers quatre heures même scène et cette fois avant que le loup ait bronché, le renard boit le restan. » Ecoutez maintenant la légende de Monnetier.

« Au-dessus de l' emplacement du village il y avait un camp romain.

Le seigneur y amène un paysan et lui dit: tu vois cette combe. Je te la donne. Tu y prendras courage, et tu y bâtiras un cimetière. » « Combe », « donner », « courage », « cimetière », rapportez, je vous prie, tout cela aux noms des familles de Monnetier: les Descombes, les Vidonne, les Corajod, les Ducimetière!

Ces légendes nous paraissent sans doute un peu enfantines, mais c' étaient les récits que jadis on narrait autour de l' âtre et puis dans le patois savoyard ils prenaient une saveur et une vie que nous ne pouvons pas rendre en français.

C' est le père Ducimetière du Mont-Blanc qui me racontait cela, au printemps 1927.

Il me disait qu' une autre fois il en aurait d' autres à me dire!

Mais quelques semaines plus tard la maladie le terrassait. Au moment où je le quittais il me narrait encore cette histoire:

« Quand l' empereur Napoléon III visita avec l' impératrice Eugénie la Haute-Savoie, la calèche qui les emmenait s' arrêta à Arbusigny, village au pied du Salève, sur le plateau de Borne.

Alors le maire, ceint de son écharpe, s' avança au-devant de ses augustes hôtes et dit: „ Bonjour Monsieu l' Empereu. Vous avez bien fait d' amener votre dame pour lui faire voir notre belle Savoie"»1 ).

Là-dessus, je tire l' échelle, car n' est pas finir en gloire, que de raconter qu' un Empereur a visité le Salève.

Mais notre Salève ne s' allie peut-être pas très bien aux pompes de ce monde et nous ne voulons pas non plus le faire passer pour une des merveilles de l' univers. Mais les beautés naturelles d' un lieu ne sont-elles pas rehaussées par l' esprit de ceux qui les admirent et qui les célèbrent! Que sont ces beautés naturelles sans ceux qui savent les apprécier.

Avez-vous pensé à tous les spectacles merveilleux de la nature qui existent, que ce soit les effets du soleil dans les glaces du Pôle ou des champs de fleurs admirables dans les montagnes de l' Asie ou d' ailleurs et qu' aucun œil humain ne contemple jamais?

La beauté seule n' est donc rien s' il n' y a des yeux pour la contempler, des cœurs pour l' aimer.

Aussi notre Salève serait peu de chose sans tous ceux qui le chérissent et nous reconnaissons avec un certain orgueil que les Genevois, tant les poètes qui l' ont chanté que ses amants, les simples promeneurs, qui en toutes saisons le gravissent et le parcourent, ont contribué et contribuent toujours à proclamer et à faire connaître sa grandeur un peu austère et son charme intime.

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