Souvenir de l'Obergabelhorn

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Par Jean Savard.

Au sommet du Mont Durand, nous regardions fort penauds la profonde coupure qui nous séparait de l' Arbenjoch. Notre but, le Gabelhorn, que nos bras tendus par l' escalade croyaient déjà toucher, avait franchi cet abîme imprévu d' un bond. Chercher un passage — voir? Mais nous ne distinguons rien — qu' un bombement de glace qui s' incline devant nous, plonge et disparaît 1 ).

Si, au moins, une corniche ou une cassure nette permettait de s' avancer jusqu' au bord du vide pour mesurer du regard la pente à parcourir!

La courbe que nous sentons s' enfoncer sous nos pieds d' un mouvement enveloppant n' est que l' apparente intersection de la surface du ciel et de celle de la glace.

Nous cherchons avec angoisse une ligne réelle, une seule — une ligne qui soit l' intersection de deux plans matériels. Mais il n' y a plus de ligne réelle, il n' y a qu' une surface — une surface mathématique idéale limitant l' espace vide et la forme de la pente. Et cette forme elle-même nous semble vide aussi, car nous ne la voyons pas se creuser sous nos pieds.

Partis du Mountet vers minuit, nous avions su étouffer notre crainte du mauvais temps. Dans la gaîté du ciel enfin éclairci, dans les rochers solides et chauds, où nos mains ramassaient du soleil, coulant dans l' eau de fusion du verglas de la nuit, dans l' harmonie bleutée des horizons italiens, nous n' avions pas pressenti la possibilité d' un échec. Nous avions oublié la cime du Gabelhorn pour nous identifier avec l' unité de la montagne.

Nous étions montés jusqu' au col avec la neige qui cherchait le soleil, avec la pente qui cherchait l' horizontalité de sa tangente. Et l' élan des lignes de la glace, qui venaient se perdre dans les rochers sommitaux du Mont Durand, nous avait portés comme une vague porte la pirogue au sommet de la barre. Mais la vague, brusquement, s' enfuyait devant nous pour déferler dans la descente; et nous demeurions accrochés au rocher — comme des épaves — impuissants à rejoindre ce mouvement des lignes qui nous avait dépassés.

Que faire? C' était si bon de se laisser porter par l' effort de la montagne vers la lumière I Nous regardons encore la pente qui plonge!

Non. Je n' ose obéir à la ligne qui fuit.

A droite, des rochers émergent de la glace. C' est là que nous passerons.

Sur de méchantes dalles, nous perdons une heure à sautiller de pierre en pierre, à lutter par des gestes maladroits contre le rayonnement de la pesanteur qui, depuis le sommet de l' arête, se précipite vers le glacier et nous frappe au passage. Malgré tous " nos efforts nous ne parvenons pas à descendre. Nous ne pouvons que nous battre contre la force qui pèse sur nos épaules, nous battre pour maintenir un précaire équilibre — un faux équilibre que romprait immédiatement la moindre tentative de descente. Car ce geste ne serait pas un geste d' obéissance et d' adaptation, mais un geste de vaincu. Rien ne va plus. Nous remontons. Au sommet, de nouveau, nous regardons la pente.

Il faut coûte que coûte descendre la pente de glace, tout droit, face au Mountet.

Car les pierres, tout à l' heure, tombaient sur le glacier, mais la forme de la coupole de glace, limitant sans discontinuité le vide qui l' enserre, révèle une puissance d' adaptation qui doit être notre guide.

Et soudain, le glaciairiste que je suis devenu depuis quelques années, tressaille devant le bombement qui s' enfonce sous nos regards et nous cache la rimaye. J' ai retrouvé le sommet de la vague; je n' aurai pas à descendre, mais à me maintenir sur la vague qui descendra avec moi.

Un éclat lumineux dans l' œil! Ah! Ah I Ils nous surveillent au télescope, là-bas I II s' agit de leur montrer du travail bien faitl Impossible de « s' assurer » sur une pente pareille; mais nos quatre-vingts mètres de cordes atteindront probablement la zone de sécurité. Aussi l' un de nous filera-t-il à bout de corde, tandis que son compagnon descendra comme il pourra. Et dans le rôle de guide qui lui était dévolu, ce dernier rencontra la joie saine, exempte de toute vanité, de tout sentiment de supériorité ou de gloriole.

La montagne, seule, nous donne parfois la sensation d' être bons à quelque chose, d' être au moment présent absolument irremplaçables. Nous savons que ce quelque chose est de peu de valeur; nous ne tirons aucune vanité des prouesses sportives. Mais « considérant chaque chose comme une fin en soi », un passage de rocher franchi, une pente de glace gravie, nous donnent parfois le sentiment de la possession totale, jamais de triomphe, mais toujours de connaissance!

Le premier, à bout de corde, crie que tout va bien et saute la rimaye.

Son compagnon, à son tour, descend. Il ne voit que quelques mètres s' incurvant sous ses yeux — quelques mètres de cette surface lisse et arrondie qui limite le vide.

Tout d' abord, il tâtonne, et quand il taille ses marches, il pense au faux mouvement qui le précipiterait.

Mais il a, bientôt, le sentiment d' obéir à la pente et non à une technique. Il laisse toute la pente descendre en le portant; et s' il taille toujours et pose ses pieds de marche en marche, ce n' est plus pour progresser sur une glace immobile et traîtresse, mais pour se maintenir au niveau de celle-ci. Et quand il atteint le maximum de convexité, il voit le glacier, tout en bas, si loin, il y a une telle solidité dans cette calotte harmonieuse de glace, dans le vide même qui la prolonge — la notion de chute existe si peu dans toutes les lignes qui jamais ne se heurtent, mais toujours se raccordent — qu' il se dit que l' air le porterait comme une eau tranquille.

Dès lors, c' est la sécurité totale. Il ne taille plus, mais se fie à ses crampons. Il descend, d' un rythme égal et balancé — sans regarder où se posent ses pieds.

La corde se balance — en cadence avec ses mouvements.

La glace se balance — en cadence avec la corde.

Le sommet du Besso se balance — en cadence avec la glace.

Dans tout l' horizon offert à ses regards, il retrouve ce même rythme, oscillant en harmonie avec lui-même.

Alors, pourquoi tomber?

Au bas de la pente, nous nous sommes retournés, une dernière fois pour jeter sur la glace un regard reconnaissant. C' est un instant de notre vie qui demeure inscrit par les traces de nos crampons — un instant sans inquiétudes, sans recherche — complètement impersonnel — pendant lequel nous nous laissions porter totalement par un rythme — un instant qui fut d' une plénitude apaisante en nous donnant le sentiment d' appartenir à un tout dont rien ne pouvait nous arracher! Nous nous sentions immensément riches, comme si toutes nos pensées, nos actions, s' étaient fondues dans la cadence infaillible d' un pendule se balançant d' un bord à l' autre de l' horizon.

Et ce rythme qui nous berçait entre le Rothorn et la Dent Blanche se traduit par une force physique, brutale, joyeuse, dès que nous touchons les rochers de l' Arbengrat.

Le sommet du Gabelhorn est une nouvelle richesse offerte que le rythme vibrant encore en moi va me permettre de saisir. Et mes bras plongent dans les fissures, étreignent un bloc avec passion — et je chante de joie quand je le sens contre mon corps, quand je me sens soudé à lui. Je le quitte à regret pour me ruer vers le prochain. Je joue avec celui-ci, et, tout en me rétablissant, il me semble céder sous mon poids dans une lutte amicale.

Une pierre qui s' éboule ne crée pas la notion d' un danger mais celle d' un bon tour joué sans méchanceté. Nous sautons alors sur sa voisine, que nous voudrions mordre — comme de jeunes chiens.

Et, dans le passage plus difficile, conduisant à l' arête près du sommet — quand nous tirons violemment sur nos bras — sans appui pour les pieds — nous voyons alors le ciel tout près, au-dessus de la crête, et notre force nous semble aussi grande que l' inertie de la montagne que nous tirons vers nous pour découvrir le ciel.

Nous sommes au sommet, rayonnants et graves!

Il y a douze heures que nous marchons!

Debout sur le plus haut rocher, j' agite mon foulard — non pas pour faire des signaux — mais parce qu' un tel mouvement est encore en moi, qu' il me faut le prolonger par celui de l' étoffe qui claque dans le vent.

Nous hurlons, sans savoir pourquoi!

Mais de la cabane, on répond par des iodels. Je sursaute et trébuche. J' avais oublié! Il y a des hommes qui nous regardent.

Et nous nous cachons derrière un rocher, car nous voulons être seuls avec notre joie.

Il neige sur la Dent Blanche. L' orage pour 5 heures!

Il faut filer — et vite!

Je ne sais plus comment nous nous sommes tirés du chaos de l' Arben, que nous ne connaissions ni l' un ni l' autre. Mais nous étions parvenus, ce jour-là, à déposer le fardeau de nos coutumes citadines, et, livrés à notre seul instinct, nous sautions sur les séracs branlants qui grondaient derrière nous, dévalions sur le piolet les pentes les plus glissantes, trouvant notre route dans un mouvement irréfléchi et joyeux de jeune animal dans son élément.

Et au bord du torrent, parmi les pâturages de Schönbühl, nous contemplons une dernière fois le Gabelhorn.

La tempête siffle sur le sommet. Le rideau retombe.

Nous trouvons un sentier, et, à son contact, nous sentons soudain notre fatigue immense. Déjà se brise en menus fragments, se disperse et se perd toute la richesse que nous tenions là-haut dans nos bras.

Le Gabelhorn reprend ce qu' il avait donné.

Pourquoi y avait-il un sentier?

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