Sur les ruines d'une montagne; à la recherche du glacier de Tchiffaz

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A la recherche du glacier de Tchiffaz

Avec 1 illustration ( 91Par L. Saudran

« Le point scabreux, c' est la paroi de deux mètres. Elle me fit passer un vilain moment; il fallut se suspendre au bord supérieur, et durant une minute des plus désagréables mon pied chercha la saillie qui m' avait aidé à la montée, sans la trouver. Les bras se fatiguaient, tandis qu' un petit vent frais qui montait du glacier de Tchiffaz caressait ma joue comme une invitation. » C' est par ces quelques lignes que le nom de Tchiffaz est entré dans ma tête. Cela remonte à près de quarante ans, aux temps lointains où je faisais modestement et timidement mes premiers pas dans les Alpes vaudoises. Le petit Guide des Ormonts de Busset et de la Harpe, qui venait de paraître, fut le conducteur de mes premières courses. On ne péchait pas alors par excès d' au. Les Diablerets passaient pour une sommité réservée aux alpinistes éprouvés, et je n' osai m' y hasarder qu' après la construction de la cabane d' Entre la Reille, fort surpris et presque déçu de trouver cette ascension si facile en comparaison de certaines grimpées non cataloguées que j' avais faites dans la région. Quant à la Tour St-Martin, ou Quille du Diable, c' était une entreprise audacieuse, et les auteurs citaient en témoignage les quelques lignes de M. E. Wasserfallen reproduites ci-dessus. Au retour des Diablerets, nous fîmes le crochet classique vers la Quille du Diable et, parvenus au pied de la Tour, nous nous penchâmes avec un petit frisson sur le cirque dantesque qu' elle surplombe, au fond duquel gît solitaire le glacier de Tchiffaz. Qu' il paraissait petit et lointain, profond et perdu, écrasé entre les parois qui l' enserrent. Depuis ce moment germa en moi l' idée d' aller un jour lui faire visite.

Le massif des Diablerets dresse à l' ouest du Sanetsch un puissant bastion irrégulier. Très large d' abord, il porte une vaste terrasse où le glacier de Zanfleuron étale sa nappe tranquille, puis, brusquement, la chaîne s' étrangle en fer de lance, échancrée de chaque côté par deux cirques profonds, comme si quelque monstre avait entamé la masse de deux morsures symétriques. Au nord c' est Creux de Champ, avec le balcon de Pierredar, ses glaciers suspendus et ses cascades. Il est célèbre et, grâce à son accès facile, à la proximité d' un centre de villégiature, parcouru chaque été par de nombreuses caravanes. Le Creux du Vozé qui lui fait pendant sur le versant valaisan arrondit en un demi-cercle parfait, sous la Tour St-Martin, ses murailles délabrées, déchirées, labourées par les séracs du Zanfleuron qui vont nourrir le glacier de Tchiffaz, juché sur un palier à mi-hauteur. Etonnant parallélisme dans les formes, mais contraste non moins frappant dans l' aspect des deux cirques. Tandis que les parois de Creux de Champ, tournées au nord, sont cuirassées de glace et baignent dans une ombre bleutée, celles de Tchiffaz, plus abruptes, brûlées et ocrées par les soleils millénaires, rongées par les vents et les pluies, ont l' aspect aride et désolé des chaînes sahariennes, qu' accentue encore la longue traînée de décombres de la plaine de Derborence.

On ne sait trop comment aborder ce cirque. Les renseignements font défaut; les guides sont muets. Soit ignorance, soit qu' ils redoutent de s' en dans le dédale de ces hautes falaises et sur les cruels pierriers qui leur servent d' escarpe, les touristes n' y vont jamais. Peut-être aussi le souvenir des catastrophes d' antan inspire-t-il une secrète angoisse. En fait la montagne n' a jamais cessé de s' effriter, miette à miette. Seuls s' y hasardent les braconniers. Ils ont là une retraite mystérieuse, la fameuse Catse à Tougne, qui leur sert de gîte et de cachette, mais ceux-là ne parlent pas volontiers. Les passages qui permettent de franchir les hautes barres rocheuses — Porteur du Bois, Porteur Emet, Porteur à Mio, Porteur au Prêtre, etc. sont mal repérés, mal connus, et tous situés beaucoup plus à l' est. D' Anzeinde, c' est déjà tout un voyage pour y parvenir. Et puis, il est difficile de trouver des compagnons pour une expédition ingrate, dont on ne sait comment et où elle aboutira.

Un article de M. L. Spiro dans un journal de Lausanne vint réveiller le désir qui sommeillait depuis tant d' années. Le 4 juillet 1943, J. Gander et moi quittons le refuge Barraud avant 5 heures, avec l' intention de suivre la voie indiquée par M. Spiro. L' aube annonce une journée splendide. Nous sommes impatients d' aventure et tout bouillants d' ardeur à la découverte, mais la montée des interminables gazons des Loex Tortays va bientôt tempérer cette fougue. Arrivés au haut de cette ignoble pente ( P. 2452 ), à l' endroit où le chemin habituel des Diablerets fait un crochet à gauche pour franchir le premier banc de rocher, nous tournons carrément à droite, vers l' est et, coupant à travers un névé, prenons pied sur une large vire d' éboulis, entre deux ressauts. Les sabots des chamois y ont tracé une piste que nous abandonnons bientôt pour nous tenir le plus près possible de la paroi amont, dont le renflement en surplomb nous met à l' abri des projectiles possibles. Pour l' instant toutefois rien ne bouge.

Entre les Loex Tortays et Tchiffaz, le versant sud des Diablerets développe sur plus de deux kilomètres une haute muraille légèrement convexe, rayée de haut en bas par de nombreuses ravines et nervures plus ou moins saillantes, éventrée en son milieu par une large balafre, et surmontée d' une sorte de château-fort ébréché et menaçant qui porte le sommet. On ne saurait mieux le comparer qu' à une hotte renversée. Région tourmentée et compliquée, entassement informe de ruines anciennes et de ruines futures, dédale de vires et de gorges, pays hostile, inhospitalier, qui n' a ni la grandeur, ni l' ordonnance que l'on voit aux Dents du Midi. Notre itinéraire doit nous conduire, comme par un chemin de ronde, à travers toute cette face, et nous ferons connaissance avec ses innombrables replis. Nous allons d' une nervure à l' autre, démasquant chaque fois un nouveau pan, un nouvel aspect de la montagne; mais partis à la découverte de ces terres vierges, notre désir de voir la suite de l' aventure s' impatiente de trouver chaque fois un nouveau contrefort qui barre la vue au delà. A 7 heures, nous sommes au P. 2613, sur l' épaule d' une échine bien dessinée qui descend du sommet vers le Pas de Cheville, exactement sur la ligne frontière Vaud-Valais. C' est par là qu' ont dû passer Marius Blanc et Widmer lors de leur escalade directe de la face sud des Diablerets en 1935. Devant nous s' ouvre la plaie béante du Dérotchieu, zone de fracture ou d' arrachement des terribles éboulements de 1714 et 1749, dont nous pouvons suivre des yeux l' immense coulée dès son origine jusque dans la plaine de Derborence. La cassure semble encore toute fraîche; ce sont des plaques de calcaire noirâtre qui vont se redressant jusqu' à la verticale. Au-dessous, le gigantesque entonnoir par où cette masse de millions de tonnes s' est déversée sur Derborence, un couloir large d' environ 500 mètres, aux flancs burinés et crépis d' une sorte de boue durcie et compacte comme du ciment, piqués de blocs de toutes dimensions, avec çà et là un mince rideau de caillasse. Le couloir va se rétrécissant vers le haut jusqu' à une profonde cheminée, aujourd'hui encore enneigée, par où nous pourrions certainement gagner le plateau supérieur du glacier au P. 3056. Toutefois, comme notre propos est Tchiffaz et non pas le sommet des Diablerets, il nous faut traverser en le remontant ce vaste champ de décombres jusqu' à la prochaine crête qui dessine ses ressauts sur le ciel. Ce fut le plus dur morceau de la journée. La pente est aussi raide qu' elle peut l' être, les clous mordent à peine sur ce terrain, et tout ce qui est gravier libre file sous le pied dès qu' on le touche. Cela nous oblige d' avancer par saccades rapides qui nous mettent hors d' haleine. Ici une trouvaille nous laisse aussi surpris que Robinson devant l' empreinte de pas sur le sable de son île: sous un bloc, au milieu de ces terres vierges, une vulgaire bouteille ayant contenu de l' eau minérale. Chasseur? Braconnier? Ils n' emportent pas de l' eau minérale. Touriste? Géologue? Peut-être un des topographes qui, sous la direction de C. Jacot-Guillarmod, ont levé la carte au 1: 25 000 ( feuille 480 ), particulièrement bien dessinée pour cette région. Nous continuons à peiner et ahaner sur notre pente, contournant les plus gros blocs, utilisant les autres pour nous élever de quelques mètres, et cela jusqu' à la hauteur d' un névé qui étale son cône grisâtre au débouché de la cheminée susmentionnée. Il est 8 h. 30, le soleil de juillet chauffe les parois qui nous dominent et descelle les cailloux. Quelques sifflements aigres rayent l' air autour de nous et nous font précipiter l' allure. Sans perdre de temps à tailler des marches dans la croûte durcie, nous courons à travers le névé en direction d' une veine de quartz blanc où nous trouvons la vire escomptée qui nous permet d' esca la barre rocheuse limitant à l' est le couloir du Dérotchieu. C' est avec un halètement de satisfaction que nous prenons pied sur le palier supérieur, en terrain presque plat; mais telle est notre impatience que sans reprendre haleine nous continuons à remonter obliquement, toujours vers l' est, la ter-rass » de dalles, de neige et de gravats, visant le pied d' un gros bastion rocheux en forme de proue de navire qui nous masque encore une partie du paysage. Derrière on devine un gouffre, au delà duquel surgissent les dernières falaises de Tchiffaz avec leur cimaise de neige. L' écran se déplace soudain, comme si la terre avait basculé, et tout le cirque nous apparaît d' un seul coup, dans son ensemble, avec tous les détails de son architecture. On ne se doute guère, lorsqu' on le considère de la plaine de Derborence, qu' il est d' un contour si parfait et d' un relief si vigoureux. Les jeux de la perspective et de l' éclai en abolissent la forme et en ravalent le dessin.

Nous sommes à 2850 m. environ, sur un promontoire bien dégagé, presque horizontal, le faîte de l' aile occidentale de l' amphithéâtre. Celui-ci arrondit sous nos pieds ses gradins superposés, surplombés par la tranche bleue du Zanfleuron. Juste en face de nous, la Tour St-Martin se dresse en sentinelle à l' extrême bord de l' abîme. Et tout au fond du cratère, à quelque 300 mètres au-dessous de nous, voici enfin le glacier de Tchiffaz, enchassé entre les parois.

Il est 9 h. 30. Depuis 5 heures nous avons marché presque sans arrêt, sur un terrain qui a mis nos jarrets et notre souffle à rude épreuve, et aurions bien mérité un moment de repos. Mais au lieu de rester sagement assis, nous ne pouvons nous tenir de déambuler sur notre belvédère pour mieux goûter l' imprévue et sauvage grandeur du site.

Et maintenant qu' allons faire? Descendre au glacier de Tchiffaz? Un large couloir neigeux, à notre gauche, y conduirait sans faute, mais il est sous la menace directe et imminente des séracs du Zanfleuron dont c' est le chemin habituel. A droite nous serions hors de leur trajectoire, mais les ressauts de la paroi ne nous permettent pas de juger si le passage est possible. Et puis ce n' est pas tout d' y arriver, il faudra en sortir. Ici intervient l' inexorable arithmétique des heures qui nous prescrit d' être à Gryon pour le dernier train. Tout bien considéré, nous jugeons plus sage d' essayer de gagner le plateau supérieur du glacier des Diablerets et de rallier Anzeinde en passant par le sommet. Revenant sur nos pas, nous cherchons un endroit propice pour forcer la dernière falaise, évidée à sa base et surplombante comme elles le sont presque toutes sur ce versant. L' épaule et le piolet de Gander me permettent de m' agripper à l' encorbellement. Encore quelques mètres difficiles, puis la muraille se garnit de bonnes prises, et nous sommes bientôt réunis sur le glacier. Nous mettons le cap directement sur le sommet des Diablerets que nous atteignons en 50 minutes. Bien que nous n' eussions pas atteint le but final de notre excursion, nous étions contents de notre journée. Nous avions exploré des terres nouvelles, débrouillé bien des points de la topographie de la montagne, escaladé les Diablerets par une voie inédite et originale. La visite au glacier de Tchiffaz sera pour une autre fois.

( A suivre )

Passage du Sanetsch avec une bicyclette

( 28-30 avril 1943ParAu cours d' un tour à bicyclette au premier printemps de 1943, je me trouvais à Sion au soir du mardi 27 avril, y étant venu par Yverdon, Lausanne et Villeneuve. Le printemps avait été beau et chaud, l' année était avancée, et ma première idée avait été de rentrer chez moi ( bord du lac de Morat ) en remontant le Valais jusqu' à Brigue, pour de là passer par le Tessin que je ne connaissais pas encore. Seulement, pour ce faire, il aurait fallu traverser un petit coin de territoire italien par Iselle et Domodossola, c' était la guerre, il y aurait eu des difficultés pour passer, sinon même impossibilité, je dus donc bien vite y renoncer. Aussi cherchai-je une autre route pour le retour, et ne voulant pas revenir sur mes pas, pensai-je à passer par un col des Alpes bernoises. La Gemmi? Non, me dit quelqu'un, c' est bien raide, mais il y a le Sanetsch, c' est plus long, mais moins pénible. Alors, va pour le Sanetsch! Ce qui m' encouragea aussi dans ce projet, c' est que j' avais appris que depuis quelques jours déjà la route du Gothard était ouverte. Ayant quand même certains doutes, je cherchai ce soir-là à Sion à me renseigner. Les quelques personnes que je pus interroger ne s' opposèrent nullement à mon idée, au contraire. J' allai aussi frapper à un bureau de renseignements, où l'on m' en aurait peut-être détourné... malheureusement, il était trop tard, c' était fermé!

Le lendemain matin donc, mercredi 28 avril, en route! Mon ami, un de mes anciens maîtres, natif de Sierre et pur Valaisan, a pratiqué le Sanetsch, y étant monté bien des fois au printemps, me dit-il, avec sa classe — pourtant pas avec des vélos, et encore, je pense, seulement jusqu' à l' hôtel. Il y eut là malentendu entre nous. Il m' accompagne jusqu' au sortir de la ville, me donne les dernières indications, et nous nous quittons. Il est 8 h. 30 et le temps splendide. J' atteins bientôt l' agglomération de Savièze où j' achète quelques provisions de route, mais je comptais être de retour chez moi le soir même... Là, un vieux, puis plus loin une vieille, auxquels j' adresse quelques mots, mais sans oser leur déclarer absolument que je suis en route pour passer le col, n' ont pas l' air de croire que le Sanetsch est praticable en ce moment déjà avec une bicyclette — l' un dit même qu' il faudrait... des skis! et l' autre qu' il y a « trop de neize ». Bah! pensai-je dans mon ignorance et ma présomption, ils croient cela à cause des années précédentes, mais cette année-ci c' est sans doute différent, il a déjà fait si chaud. Et puis ils n' y ont tout de même pas été voir! Je continue donc ma route. Si j' avais su comme ils avaient raison et ce qui m' attendait là-haut, comme j' aurais fait demi-tour et sans hésiter un instant! Altitude de Sion: 531, du Sanetsch 2234. Tout était là, avec encore une terrible aggravation, la bécane, pesant quelque 20 kg. Comme impedimenta c' est affreux, car notez qu' on ne peut mettre la machine sur son dos comme un sac et ne plus s' en occuper — il y faut l' épaule et encore une main pour la tenir, c' est ainsi un bras qui est immobilisé et n' est plus Die Alpen - 1945 - Les Alpes28 libre pour autre chose... Mais tout cela m' était caché en cette belle matinée du 28 avril — ce n' est qu' après coup, « après l' événement », comme disent les Anglais, que les explications viennent!

Je quitte Savièze, tout va bien, je puis rouler sur certains bouts de route, car route il y a ici, et non sentier comme plus haut. Y avais-je pensé à cela? Hélas! je crains que non et ainsi j' avoue une ignorance de plus. Au bout de trois ou quatre heures je passe devant l' hôtel ( ou restaurant ?) du Midi, fermé, naturellement. Plus loin je casse la croûte, l' appétit ne manque pas! Et je monte toujours, la route cesse je ne sais plus exactement où, mais il fait toujours très beau, cette après-midi, et la vue sur les cimes valaisannes est splendide, avec le Cervin en pleine figure si l'on peut dire. Cependant les heures passent et le paysage change très graduellement: des plaques de neige se présentent, de plus en plus nombreuses, rapprochées — ma bécane, poussée depuis longtemps, il faut souvent la mettre sur l' épaule maintenant, et le sentier, où est-il? j' entends le bon, lequel est-ce? car dans ces pâturages où je me trouve il y en a plusieurs. Y étant pour la première fois de ma vie, je vais comme je puis, c'est-à-dire absolument à l' aventure... Le sommet du col — dont je suis encore loin — est une large échancrure, je cherche à deviner si le passage est sur la droite ou sur la gauche. Je prends à gauche quand, tout subitement, ayant tourné la tête vers la droite j' aperçois à peu près au même niveau que celui où je me trouve, quoil' hôtel du Sanetsch, tout blanc et ensoleillé, avec le sentier droit au-dessous! Force m' est de le rejoindre et pour cela non plus de grimper, mais bien de marcher en écharpe, en travers de la pente, marche dangereuse et qui me vaut une glissade, de quelques mètres seulement, mais qui aurait pu être plus grave, j' ai mon vélo sur l' épaule et, avec une seule main, comment me retenir? Un raidillon gravi, me voilà à l' hôtel; j' en fais le tour; il est fermé et bien fermé partout, hélas! n' ouvrant ses portes, paraît-il, qu' au mois de juin, mais je découvre une petite dépendance, sorte d' appentis sans porte, où il y a un tas de paille à peu près propre. Il est maintenant 16 heures. J' ai abandonné l' espoir de passer le col aujourd'hui, bien sûr, mais j' ai encore le temps d' aller plus haut, en reconnaissance. Je marche encore une demi-heure lorsque je trouve un chalet avec cette inscription: « Dieu protège Zanfleuron », et une longue étable tout auprès — les deux bâtiments dans le même état que l' hôtel: toutes ouvertures, petites ou grandes, closes à n' y pouvoir passer un fêtu de paille! Je sais maintenant assez exactement où je suis, pourtant cela ne m' est pas d' un grand secours. A l' extrémité de l' étable, un petit réduit avec de la paille, mais toute souillée. Je laisse là ma machine — personne ne me la prendra et pour causeet redescends à l' hôtel du Sanetsch où je passe la nuit dans mon appentis, tant bien que mal, enfoui, mais pas assez, dans la paille.

Eveillé d' assez bonne heure le lendemain ( jeudi 29 avril ), je regarde dehors: adieu la belle journée d' hier! il neige, il fait froid... Il faut pourtant partir. Je mange ce qui me reste, remonte à Zanfleuron, reprends le vélo et, en avant!

Mais aujourd'hui ça devient sérieux, tout à fait, et ma marche en pleine neige maintenant est de plus en plus pénible et lente. Tous les quinze à vingt mètres au plus, je suis obligé de m' arrêter, en plaquant ma bécane sur la neige, tant pour me réchauffer ( je ne porte qu' un léger pardessus ) que pour reprendre haleine. Je fais donc halte, puis recommence, refais halte, puis, sitôt un peu réchauffé et le souffle un peu retrouvé, je repars... à l' aventure. Je suis maintenant au sommet, je m' aperçois que je ne monte plus, mais ce sommet est étendu. Il est entre 9 et 10 heures. Mes forces baissent, mes lèvres commencent à enfler de froid et toute nouvelle petite avance nécessite un plus grand effort. Une idée vient me traverser l' esprit, qui paraît assez terrible au premier abord: en sortirai-je? Voilà où j' en suis, et cela par ma faute, et celle, toute involontaire, de ceux qui m' ont laissé venir. J' y ai pensé, hier déjà, et me suis dit: Mais c' était archi-fou de me laisser venir... ici! Mais j' y suis et que faire? Dans un moment, sans doute, je serai à bout de forces — j' ai 65 ans — et il faudra, je pense, abandonner, avec la suite que cela comporte inéluctablement: l' engourdissement graduel et la fin... Ai-je peur? Franchement je ne crois pas m' en souvenir. Peut-être suis-je ainsi fait que je me résigne facilement, docilement, à l' inévitable. Ou est-ce plutôt que le froid et l' épuisement obnubilent plus ou moins les facultés? Je ne saurais me prononcer absolument là-dessus. Tout à coup, deux hommes devant moi, venus je ne sais d' où, sont debout sur l' étendue blanche. Ce sont deux soldats — je ne m' en rends pas compte tout de suite — deux Welches, un caporal de Genève et un appointé de Lausanne, sauf erreur, qui sont en tournée d' inspection du téléférique du Sanetsch, versant bernois, dont j' ignorais l' existence, et des installations qui s' y rattachent. Ils sont montés de d' Oex il y a trois jours avec quelques soldats bernois, des vieux des vallées d' en bas. Ces deux me disent qu' ils ont aperçu quelque chose de loin, « quelque chose d' allongé », qu' ils se sont mis alors derrière un rocher pour observer...: un homme, ici, et avec une bicyclette encore! Ils ne me communiquent pas les réflexions qu' ils ont dû faire alors, mais on les devine. Ils ont failli déjà redescendre à la plaine la veille, mais doivent ce matin aller encore jusqu' à l' hôtel d' où je viens, chose à laquelle ils ont été près de renoncer vu le mauvais temps. Moi, c' est à peine si je puis parler pour leur expliquer... Inutile pourtant de faire de longs discours en cet instant. Ils m' enjoignent de laisser là ma machine — ils la prendront eux-mêmes au retour — de marcher jusqu' à la cabane où je trouverai leur cuistot en train de préparer le dîner de la petite troupe et qui me donnera de quoi me réchauffer ( l' appointé, le brave, m' a déjà sorti un petit paquet de biscuits d' Ovomaltine ), ils m' indiquent le chemin. Je passerai le reste de la journée avec eux, ajoutent-ils, et demain matin, descente tous ensemble sur Gsteig. Ça va, je suis sauvé! Nous nous séparons, et le reste de l' aventure se passe comme ils l' avaient dit, sauf qu' il me faut une heure et demie jusqu' à la cabane, au lieu d' une heure seulement comme on me l' avait annoncé.

Vers midi mes deux sauveteurs sont de retour, les vieux arrivent avec leurs pelles à déblayer la neige, nous mangeons tous ensemble. L' après je me soigne ( j' ai une forte écorchure à la jambe ) et me repose sur une couchette qui est là. Le soir, souper, après quoi on s' en va tous coucher dans les baraquements qui sont à une certaine distance. Comme les autres je dors enveloppé dans une couverture avec une toile de tente autour — c' est la première fois de ma vie que je passe une journée et une nuit avec de la troupe. Le lendemain, lever matinal, déjeuner de nouveau à la cabane, puis enfin départ. La descente est lente tout au long des lacets enneigés, nous marchons à la file indienne, caporal en tête armé d' un piolet pour sonder ou dégager tant soit peu le sentier, et les vieux qui suivent ( moi je suis en queue ) répètent de temps à autre: « Zitte nähme, Zitte nähme! » — allez doucement, allez doucement, car on pourrait glisser et tomber... Une fois en bas, je retrouve ma bécane qui est arrivée par le téléférique, prends congé de ceux qui se sont trouvés sur ma route de façon si... providentielle, ainsi que l' a exprimé l' un d' eux, puis me remets en route pour enfin rentrer chez moi, cela avec deux jours de retard, mais sans autre suite grave.

Morale de l' aventure: Grimpez sur les sommets, traversez des cols si vous le voulez, cela est beau et bon, mais non hors de saison, et plutôt sans bicyclette!

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