Toponymie orographique de la Suisse

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Avec 1 cartePar Frédéric Montandoli

VI Hoch, haut ei alt Dans notre article précédentl, il a été question, entre autres, de Monte Coco, de Kogl, de Guggen, puis de quelques substantifs rendant l' idée de « montagne » ou de « monceau »: kok, coch, giitsch. C' est de cette famille de mots, ou plus précisément du prégermanique kauko que dérive l' adjectif gothique hauhs, « haut », lequel a donné le hôh vieux haut-allemand et le hoch allemand. Ces trois derniers termes se sont formés par suite de la permutation, régulière et très fréquente, du A: au h. Dans d' autres idiomes indo-européens moins évolués, le k est resté inchangé, ainsi dans le substantif lituanien kaukaras, « colline, éminence ».

Höh et hoch sont des adjectifs dont la signification, « haut, élevé », est claire, puisqu' ils font partie de langues ou de dialectes modernes. C' est à cause de cette dernière circonstance qu' on les rencontre en très grand nombre dans toutes les régions de la Suisse alémanique, invariablement accolés à un terme signifiant « colline », ou « montagne », ou « rocher », ou « paroi », ou « arête ». Parmi plus de 150 ou 200 toponymes de ce genre que nous avons relevés dans l' Atlas Siegfried, on peut citer comme exemples typiques: Hoh-bühl, Hochberg, Hohensax, Hohjluh, Hohe Eggen. La forme Substantive est aussi passablement répandue: Auf der Höhe, Kastelhöhe, Höchi, ou simplement Höhe.

Que dire de plus sur ces noms connus de tout le monde et dont la signification n' est douteuse pour personne, sur ces termes dont le nombre est si grand qu' une carte où l'on indiquerait leurs emplacements respectifs ne présenterait — entre Rhin et Sarine — qu' une étendue pointillée à peu près uniforme?... De hoch et höh, nous croyons, en conséquence, devoir passer rapidement au haut français, puis à ait, aut, autan, formes plus archaïques qui demandent à être développées et expliquées.

On serait tenté de croire que le hoh alémanique et le haut français, de consonnances presque identiques et ayant exactement la même signification, peuvent se réclamer tous deux de la même origine. Il n' en est pourtant rien. Le haut français ne dérive pas de la racine kok-, mais de alt-. Uh n' est ici qu' une lettre parasite ou, comme le dit Littré: « L' A est due à la tendance qu' a eue la langue pour la prosthèse d' une h: huile, huit, huître, hurler, etc. » La diphtongue -au- n' est que le produit de la permutation de al à au. Etymolo-giquement parlant, le mot français haut devrait s' écrire aut, de la même manière que ses correspondants romanche et provençal. Dans les patois franco-pro-vençaux ( arc nord-occidental des Alpes ), l'on en est aussi resté à la forme 1 Voir Les Alpes, t. 19, mars 1943, p. 91.

originale en prononçant Vaut ou l' haut, et non pas le haut. Cette particularité d' un langage non écrit a parfois conduit à des confusions lorsqu' on a transposé sur les cartes des noms qui, auparavant, n' avaient jamais été imprimés. C' est ainsi qu' on se demande si deux Plan de l' Eau — l' un à la Combe d' Orny, sur Orsières, l' autre dans le vallon de Champex — ne sont pas en réalité des Plan de l' Haut, et si les Eaux, chalets sur Verbier, ne devraient pas s' écrire les Hauts, ou plutôt les Auts, comme ils Auts, colline entre Ems et Bonaduz ( Grisons ). Par contre, c' est bien l' idée de hauteur que les cartographes ont voulu rendre dans les noms suivants: l' Haut, alpage dominant le village de Mex et le cours du St-Barthélemy ( Dents du Midi ); Montagne de l' Haut et Pointe de l' Haut, vaste pâturage et sommet au nord de Champéry; Bois de l' Haut, colline boisée près de Palézieux; l' Haut de la Joux, au Moléson. En dehors des documents imprimés, on entend parfois parler, parmi les montagnards, de lieux-dits dénommés les Hautes, ou les Autes ( on prononce toujours lé-z-ôt ), ou la Combe des Autes, ou les Autes de l' Abbaye, etc., tous lieux situés sur des hauteurs, sur les pentes des montagnes, sur des crêtes. Dans des manuscrits anciens, on orthographie souvent Ottes ( comme dans le romanche: Piz Ot au lieu de Piz Aut ), par exemple dans la relation de la débâcle du St-Barthélemy en 1635: —...materiœ ex monte... retinuerunt cursum torrentis d' Ottes... ( le torrent de l' Haut de Mex ). Bien entendu, en parallèle avec le substantif haut, la forme adjective, haut, haute, fait partie intégrante de certains noms de montagnes, ainsi dans Haut Crêt, ancienne abbaye ( A lterest en 1150 ); Hauta Crétaz et Hauta Siaz, contrefort et précipice au Chamossaire; Hauts Prétoires, sur Verbier.

Le substantif haut ou aut correspond authentiquement à plusieurs autres substantifs indo-européens de sens identique ou similaire: — en latin, alta ( pluriel de altum ), « lieux élevés, hauteur » ( dans Virgileen irlandais, ait, « éminence » ou « coteau»en gallois, allt, « falaise, rocher escarpé»en italien, alto, « le haut, le sommet ». Dans le dictionnaire Littré, parmi les sept définitions du substantif haut, nous en relevons deux, l' une générale, l' autre spéciale, à savoir: — a ) « Montagne, éminence », avec une citation de Molière: Sur un haut vers cet endroit étoit leur infanterieb ) « Le haut, la partie supérieure de la ville de Genève où habitent les gens riches », avec une citation de Rousseau: Il était, lui, un garçon du haut. A cela, nous pouvons ajouter une phrase extraite d' un roman contemporain: ...il se leva et reprit sa route « vers les hauts », comme on dit dans le pays, jusqu' aux crêtes du signal de Chexbres...; puis ces quelques mots, cités par Ad. Gros et provenant d' un acte de 1624:... conduit en un haut vulgairement appelé Crest, ( à Montpascal, Savoie ). En latin, le mot alta a été utilisé par Pétrarque, dans le récit de son ascension du Mont Ventoux en 1336: Et eunt homines admirari alta montium, c'est-à-dire: « Et les hommes vont admirer les cimes des montagnes. » Sur une carte d' Espagne, nous lisons: Alto de Bernorio et Altos de Encia, sommet et chaînon dans les Monts Cantabres, et sur une carte d' Italie: Cime dell' Auta dans les Dolomites, et Colle di Altare dans le massif de la Ciamarella. Cette ancienne racine celtique ou latine s' est probablement perpétuée dans certains toponymes de la Suisse alémanique. En effet, Auf dem Altenberg ( plateau dans l' Argovie occidentale ) paraît être l' équivalent de Auf dem hohen Berg plutôt que de « sur la vieille montagne ». De même les Altegg, les Altenalp, les Altengrat. Ce qui renforce cette manière de voir, c' est que dans quelques noms orographiques simples, l' idée de vétusté n' aurait que faire, mais bien celle de hauteur; ainsi dans Altein, haute région entre Arosa et la vallée de Davos; dans Alteis, la blanche coupole dominant le passage de la Gemmi; dans Alten, montagne du Wäggital; et surtout dans Im Alten ( « sur la hauteur » ), chalet à 2000 m ., perché sur une pente abrupte dans le massif au sud-est de Linthal ( Glaris ).

Dans l' adjectif altus, alta, altum, on a voulu voir un participe du verbe alô, alere, « nourrir ». L' étymologiste latin Sextus Pompeius Festus ne s' est pourtant pas compromis en écrivant altus ab alendo dictus, c'est-à-dire: « on dit que altus dérive de alendo », et, de son côté, Quicherat indique sept significations différentes pour ce mot, dont aucune ne contient l' idée de nourrir. Le mot français « nourri » correspond au participe latin alitus, lequel a été utilisé, entre autres, par le grammarien Priscianus. Dans leur article alô, alere, MM. Ernout et Meillet ont inclus altum et alitum, mais en faisant cette réserve: « Le participe altus s' est spécialisé dans le sens de haut ( qui a grandi ) et n' a plus de rapport sémantique avec le verbe, aussi a-t-il été remplacé par alitus ». Et quelques pages plus loin, à l' article altus,a,um: « De tout temps, l' adjectif signifie seulement haut et profond... Le neutre altum désigne la haute mer ».

Après ces considérations étymologiques ( qui sortent quelque peu de notre cadre, mais que nous avons tenu à mentionner, pour être complet ), examinons deux toponymes franco-provençaux: Autaret et Autan.

L'on a souvent écrit, par agglutination du déterminatif V: le Lautaret ou Col du Lautaret au lieu de Col de l' Autaret. Plusieurs passages alpestres portent ce nom, mais aussi de hauts pâturages, des « montagnes ». L' alpe du Lautaret, dans le district d' Hérens ( Valais ), s' écrivait li Altaret en 1238, et Alpem des Autares en 1239, ce à quoi l' abbé Gremaud a ajouté: « très probablement en souvenir d' anciens autels de l' époque païenne ». En réalité, du radical aut-, exprimant l' idée de « hauteur, élévation », sont issus, d' une part le mot latin altare, « autel », c'est-à-dire « tertre ou petite hauteur sur laquelle on sacrifiait aux dieux », et d' autre part: altaret ou altare ou autaret, « point le plus haut d' un sentier aboutissant à un col ou à un alpage, à une montagne ». Ainsi que nous l' avions signalé naguère 1, il y a probablement une intime corrélation entre Autaret et l' adjectif comparatif sanscrit uttara, dont le sens est « plus élevé, supérieur ».

Le toponyme Autan, avec toutes ses variantes, est d' une fréquence relative dans la partie sud-occidentale de la Suisse. ( Nous disons relative parce qu' il s' agit ici d' un terme archaïque ne pouvant prétendre à être aussi répandu que les Haut romands et que les Hoch alémaniques ). Voici quelques exemples, tirés de l' Atlas Siegfried:

1 Article Les Alpes et le sanscrit, dans Les Alpes, t. 10, mars 1934, p. 116.

l 316TOPONYMIE OROGRAPHIQUE DE LA SUISSE Les Autans ou les Ottans sont des parois de rocher et des précipices boisés formant la face nord-est de l' Arpille, entre Martigny et Vernayaz.

Le nom de Ottans est également appliqué à des pentes rocailleuses et à des à-pic sur le versant nord du Ruan, au sud de Champéry.

Autans se lit encore sur les pentes rocheuses formant le côté sud du cirque de Salanfe, au pied du Luisin.

Les Grands Autannes désignent une cime rocheuse de 2677 m. au-dessus de Trient et du Col de Balme.

Immédiatement au sud du glacier de la Plaine Morte ( Wildstrubel ) s' étend un chaînon rocheux, Autannaz-Grat, dominant une combe de 2300 à 2500 m. d' altitude: Autannaz.

A la base sud-est du Wildhorn, un bassin fermé, aride, rocailleux, très élevé ( 2500—2600 m .), s' appelle les Audannes.

Dans les montagnes de Vouvry, une région de la crête faîtière porte le nom de Outanne: Rochers d' Outanne ( ou Sex d' Outanne ), Col d' Outanne, et le simple nom d' Outanne pour une combe 1.

Les parois de rocher de la base nord-ouest du Grand Muveran, près de Pont de Nant, sur Bex, s' appellent Outans. De même, les précipices rocheux de la base opposée ( sud-est ) de ce sommet se nomment Outannaz.

Dans la région de Corbassière, au-dessus de Fionnay ( Val de Bagnes ), une série de pointes rocheuses de plus de 2800 m. est désignée sous le vocable de les Otanes.

Au terme de cette énumération, l' impression dominante qui s' en dégage est la suivante. Les appellations Autan, Ottans, Autannes, Audannes, Outanne désignent toujours des régions précipitueuses, le plus souvent des parois de rocher ou des cimes acérées, quelquefois des combes à peine gazonnées, tout près des sommets, mais jamais ( ou probablement jamais ) des alpages, des pâturages propres à l' estivage du gros bétail. C' est sans doute pourquoi Jaccard, dans son Essai de Toponymie, fait dériver ce groupe de mots « de l' adjectif vieux français autain, de altus, « haut ». Et en effet la situation des Grands Autannes de Trient et des Otanes de Fionnay est significative: elle est tout à fait analogue à celle du Haut de Cry, immense pyramide rocheuse de près de 3000 m ., au-dessus de Chamoson ( Valais ). Hors de Suisse, mais tout près de la frontière, au sud de la Dent d' Oche, Schaub et Briquet mentionnent « une dépression qui se trouve au-dessus de Darbon sous deux petites pointes dites l' Outânne ». Il est bien certain que le autain de Jaccard est parent des Autans et des Outanne, mais ces derniers termes ne seraient-ils pas beaucoup plus anciens que le vieux français et même que le latin? D' après notre manière de voir, ce seraient des mots ligures, cousins du celtique ait, « éminence » ou « falaise », et frères de l' adjectif sanscrit uttâna, « dirigé vers le haut », le préfixe ut indiquant ici une situation ou un mouvement vers le haut. Dans la langue védique, le terme uttânapâda signifiait « les hauteurs du nord », et l'on désignait aussi de cette façon le sommet du Mêrou, la montagne sacrée des brahmanes, 1 Le Guide pratique de Schaub et Briquet contient la remarque suivante au sujet de ce toponyme: « Le col d' Outanne ou d' Outânna... Dans ces mots, prononcez la syllabe tân comme dans le mot temps. » TOPONYMIE OROGRAPHIQUE DE LA SUISSE dans l' Himalaya, au nord-ouest de l' Inde. Le superlatif de ut est uttama, « le plus haut »; ce mot se serait-il conservé dans Otemma ou Hautemma, région formant l' extrémité « la plus haute » du val de Bagnes?

Sur la carte annexée au présent article, nous avons marqué l' emplacement des toponymes procédant de la racine ait-, aut-.

Ce qui ressort de plus intéressant dans la distribution géographique de ces toponymes, c' est, à notre sens, la situation dans le Nord et le Nord-Est de notre pays de noms dont Alt- ( synonyme de Hoh- ) est le terme principal. En effet, le substantif ait, « éminence, falaise, hauteur », encore employé aujourd'hui dans les pays de langue celtique, devait encore être en usage, il y a 2000 ans, dans le sud de l' Europe centrale, où ne se parlaient que des idiomes celtes ou ligures. C' est pourquoi l'on ne saurait être surpris de voir une Altegg dans le massif du Hauenstein, une Altenalp près du Säntis, un Altengrat dans la région du Napf, et une trentaine d' autres encore.

Dans le Bas-Valais, les Haut se mêlent aux Autanne, Ottans, Outans et Outâne, formes plus rares parce que n' existant plus dans le langage de tous les jours, ni en français, ni en patois.

Bibliographie Bseker, Louis de, Les tables eugubines. ( Etude sur la langue ombrienne. ) Paris, 1867.

Braune, Wilhelm, Gotische Grammatik, 4e éd. Halle, 1895.

Bourbon, Pierre, Chronique de Gaspard Bérody, 1610-1642, dans la Revue de la Suisse catholique, t. 20 à 23, Fribourg, 1889 à 1892. Carmoy, Albert, Grammaire élémentaire de la langue sanscrite, comparée avec celle des langues indo-européennes. Louvain et Paris, 1925. Coolidge, W.A.B., Josias Simler et les origines de l' alpinisme jusqu' en 1600. Grenoble, 1904. ( Contient le récit de l' ascension du Mont Ventoux, par Pétrarque. ) Ferrand, Henri, L' origine des noms de montagnes. Congrès international de l' alpinisme à Paris, en 1900.

Henry, Abbé, Guide du Valpelline ( avec glossaire des toponymes ), 2e éd. Aoste, 1925. Kubier, A., Berg- und Flurnamen der Gemeinde Chamonix. Münnerstadt, 1901. Schlatter, Th., St. Gallische romanische Ortsnamen. ( Deux fascicules. ) St-Gall, 1903 et 1913. Walser, P., Erklärung der Berg- und Talnamen des Engadins. Coire, 1912.

Feedback